LAS
Un calomniateur manipulant la lettre qu'il & dérobée : voilà le patron du faux Bucer!
20 Il a fallu plus encore pour transformer en accusation déshonorante contre Calvin un épisode des plus honorables de l’amitié intime, touchante, qui unissait Calvin et Bucer. Il a fallu non seulement inventer, dénaturer ces textes, mais (ce qui peut-être les fausse le plus) il a fallu encore violemment et habilement les arracher de tout ce qui les entoure, les explique et leur donne leur vrai sens.
Car au fond de toutes ces prétendues horreurs il y a tout simplement le bel échange dé lettres entre deux amis intimes, qui parlent à ‘cœur ouvert, avec toute leur vivacité naturelle, précisément parce que leur affection, leur estime, il faut presque dire leur admiration mutuelle, est inébranlable.
On pourrait citer au hasard la correspondance des deux Réformateurs. Bornons-nous à raconter la fin de cet épisode même.
«Notre familiarité, raconte Calvin, était telle que Bucer se montra alors plus excité (concitatior) contre moi, lui qui du reste était d’un naturel extrêmement placide. Mais pourquoi
Baudoin ne rappelle-t-il pas ce qu’il écrivit sur le même sujet? Car après avoir demandé pardon à Christ, il prétexta quelques excuses et termina par cette exclamation : « Mais que » fais-je, cherchant à affaiblir mon péché, » quand ma conscience me condamne ? » Il m'est sûr de me reposer sous ce patronage de Bucer!.»,
Et Bèze : « Ayant reconnu son erreur, cet homme excellent écrivit de nouveau à son frère bien-aimé: «Christ, lui qui est le seul ». bon pasteur, nous pardonne à tous, par la » faute desquels a été dressée cette pierre » d’achoppement (tam infinitum offendicu- » lum). Pour moi, ma conscience me force à » m'attribuer une bonne part de la faute.» — Et, après avoir cité quelques personnes en qui il avait eu trop confiance, « mais, termine-t-il, » que fais-je, cherchant à affaiblir mon péché, quand ma conscience me condamne ? ! »
Et c’est de ce Bucer si doux, si tendre, si laudatif, si admiratif pour Calvin, qu'on a fait un Bucer criant au monde : «Calvin est un
1 Calvin, Lettre-préface, p. 8.
2 Th. de Bèze, Responsio, p. 60.
vrai chien enragé ; cet homme est mauvais.
Garde-toi, Ô lecteur chrétien, des livres de Calvin!» Cest de ce Bucer, s’excusant avec une telle modestie auprès de Calvin, qu'on a
fait un Bucer le flétrissant avec fureur !
Un faux Bèze,
Nos pamphlétaires prêtent le jugement que voici à Théodore de Bèze sur Calvin : « Pendant quinze ans que Calvin a consacrés à enseigner aux autres les voies de la justice, il n’a pu se former à la tempérance, ni à des habitudes honnêtes, ni à la véracité : il est demeuré enfoncé dans la boue. »
Comme toujours pas de référence. Et cette fois-ci, inutile de chercher, on peut défier nos calomniateurs de trouver. Il est certain que
. Bèze n’a jamais prononcé aucune parole semblable, ni aucune parole qui ait avec celle-ci la moindre ressemblance.
L’audacieux faussaire n’a pas même eu la précaution d'observer que le ministère de Calvin n’a pas duré quinze ans, mais vingthuit, depuis 1536, où il fut nommé pasteur et professeur, à Genève, jusqu’à sa mort en 1564.
Nous nous bornerons à citer quelques lignes
authentiques : « Quant à la doctrine, plus on
1 G. Romain, p. 26.
l’approchera de la pierre de touche, plus elle sera trouvée des plus vrayes et pures; et quant à la vie, je say fort bien que s’il y a eu de nostre temps homme eslongné d’ambition, - d’avarice, de folle opinion de soy-mesme, de haine et malveillance en quelque affaire particulier pour quelque chose de ce monde... et au contraire, s’il s’est trouvé pasteur oubliant soy-même et ne se souciant des commoditez et avantages de ceste vie présente, mais bien jaloux de l’honneur de Dieu, ami de vérité, ennemi de tout vice et surtout des faux docteurs et sophistes, ça esté celuy duquel je parle. »
Et, tout de suite après la mort de son maitre, Bèze s'était écrié : « Voilà comme, en un mesme instant, ce jour-là, le soleil se coucha et la plus grand’lumière qui fust en ce monde, pour l’adresse de l'Eglise de Dieu, fut retirée au ciel. Et povons bien dire qu’en un seul homme il a plus à Dieu de nostre temps nous apprendre la manière de bien vivre et bien mourir ?. »
1 Th. de Bèze. Epistre à Renée de France, en tête des
Opuscules. 20 mai 1566. Calvini Opera, V, p. xvrr. 2? Calvini Opera, XXI, p. 45.
Témoins protestants.
Les pamphlétaires catholiques comptent beaucoup sur un témoin particulier : Conrad Schlusselberg (né en 1543, mort en 1594).
Celui-là c’est le témoin dont les protestants n’oseralient pas contester l’impartialité, car c'est un protestant. Oui, ce protestant a reconnu la vérité des imputations formulées contre Calvin. Est-il possible que le lecteur ne se dise pas : Comme l’aveu a dû lui coûter !
Comme il faut que ce soit vrai!
Le même procédé est employé à l’usage des Galliffe, protestants genevois, dont les ouvrages sont des mines inépuisables à l'usage des historiens et pamphlétaires catholiques. Mais suffit-il qu'un protestant ait dit quelque chose . pour que les protestants soient obligés de le croire ? Il y a protestants et protestants. Une preuve va suffire {.
1 Un faux Brantôme. 11 nous faut donner au moins un exemple des Faux, extrêmement fréquents dans la polémique catholique moderne, et qui consistent tout simplement à bap-
Il est vrai que Schlusselberg était protestant. Mais on oublie d’avertir le lecteur que: c'était un protestant d’une espèce toute particulière, un ultra-luthérien du seizième siècle, : un de ces Flacciens qui, beaucoup plus luthériens que Luther, par leur passion et leur intolérance, firent des dernières années de la. vie de Mélanchthon une véritable agonie. Et il
tiser protestants les catholiques les plus authentiques, à la seule fin d’associer aux protestants une individualité qu’on estime compromettante. M. Romain écrit: «On reproche aw protestant Brantôme ses œuvres licencieuses : mais au moins il. ne se posait pas en réformateur. » Il suffit de consulter un ouvrage quelconque, par exemple l'introduction mise par Mérimée à l'édition Jannet (1850) des Œuvres de Brantôme, pour constater que Brantôme, né de parents catholiques et destiné à l'Eglise, eut, tout enfant, des bénéfices. Henri II lui donna
l’abbaye de Brantôme, et c’est ce nom qu'il porta toute sa vie:
il était abbé de Brantôme ! « Elevé catholiquement, bien qu’assez peu scrupuleux, abbé d’ailleurs, » Brantôme vécut dans. l'intimité des pires ennemis du protestantisme, les Guise. Puis ‘ il passa au service d'Henri III, fut présenté au duc d’Albe,
combattit les Réformés. «On devine, par ses ouvrages, et par-
les railleries d’un écrivain calviniste, qu’il avait un secret pen-
chant pour la Ligue, et peut-être l’a-t-il servie à sa manière, car d’Aubigné lui donne une petite place, celle de porteur de sonnettes, dans sa caricature de la procession de la Ligue, qui eut lieu pendant le siège de Paris. » (OEuvres de Brantôme, ‘édit. Jannet, 1850. Introduction, p. 32.) — On sait que, tous les jours, la presse catholique traite de protestants ses adversaires.
faudrait feuilleter beaucoup de livres catholiques pour trouver, contre les calvinistes, autant d’injures, autant d'insultes, autant d’accusations haineuses que dans les écrits de ces ultra-luthériens.
Schlusselbergi, en terminant ses études (1568), commença par se faire chasser de Wittenberg, à cause de ses attaques contre Peucer, gendre de Mélanchthon, et contre les autres professeurs. Il se fit encore destituer, à Kôünigsberg, en Prusse, en 1579; et le calvinisme n'eut jamais, ni nulle part, un ennemi plus intime. Il composa une Théologie des calvinistes, en trois parties?. Je l’ai sous les veux. * Dans la préface de la première partie, Schlusselberg commence ainsi une foule de paragraphes :
« C’est aussi une grossière et matérielle fausseté et un honteux mensonge des calvinistes..….. » € Cest aussi un. mensonge diabo-
1 Voir Allgemeines Gelehrten-Lexicon de Jôcher, 1751, 4e partie, p. 282.
2 Theologia calvinistarum, das ist Lehre und Bekentniss der Sacramentirer, durch Conradum Schlusselburgium, MDXCVI.. . L'ouvrage parut en latin, et en allemand, la même année 1596. C’est l'édition allemande que la bibliothèque de Halle (Prusse) a bien voulu m'envoyer.
lique des sacramentaires calvinistes....» «Cest aussi un bien grossier mensonge calviniste....»
Dans une même page, cinq paragraphes commencent de cette facon! Puis une autre série de paragraphes commencent en disant:
& Un signe que les calvinistes sont du diable...» C’est de la rage, de la frénésie, arrivées à leur paroxysme, et la préface se termine par des vers dont voici la traduction :
Mauvais chrétien est Un calviniste,
Et celui qui est
Un calviniste,
Cent fois pire est Qu'un papiste f.
Dans la préface de la seconde partie, Schlusselberg déclare qu’il n’y a pas lieu dé s'étonner que les calvinistes deviennent Ariens, Juifs et Turcs, et nient la puissance et la divinité du Seigneur. Il explique que Bèze vient justement de -Boza, mot qui, chez les Hébreux, signifie
1 Ein Calvinist Ein bôser Christ Und wer da ist Ein Calvinist Noch ärger ist Denn ein Papist.
HS
blesser, car, avec ses diaboliques blasphèmes, il blesse le cœur de beaucoup de chrétiens.
Bèze, en allemand Best, signifie une bête indomptée 1...
Tel est l’auteur qui, quelques pages plus
bas, invoque Bolsec, et ses accusations de sodomie et de mort honteuse.
. On voit l’impartialité. On voit quelle autorité un protestant, Comme ce pauvre fanatiquée ultra-luthérien, peut communiquer aux calomnies du triste apostat de Genève !
1 Theologia calvinistarum, IL, p. 29, 122, 123.