‹ Une poignée de véritésChapitre 10 sur 47 · EN FAVEUR DE LA GAIETÉ FRANÇAISE · texte numérisé non relu

EN FAVEUR DE LA GAIETÉ FRANÇAISE

Le moucheron a pour ennemi la fauvette et l'hirondelle ; la fauvette et l'hirondelle ont pour ennemi l'épervier ; l'épervier craint l'homme ; mais l'ennemi de l'homme, c'est l'homme lui-même. C'est lui-même qui a imaginé de placer son malheur dans des choses inévitables, et son bonheur dans des choses impossibles. Pour nous tous, le bonheur sur la terre, c'est ce que nous n'avons pas ou ce que nous n'avons plus.

Je dis 710US contrairement aux autres moralistes, qui, en faisant le procès au genre humain, ont toujours l'air de se mettre hors de cour, et d'être simples spectateurs et juges dans la comédie humaine.

J'ai bien examiné; je suis homme et ne vaux pas mieux que les autres : Homo sum, et niliil humani a me alie^ num puto.

L'homme, de quelque nom pompeux qvi'il se décore, J'en juge par moi-même, est un triste animal. On fait très-peu de bien, beaucoup de mal ; encore Le peu qu'on fait de bien on ne le fait que mal.

C'est sans doute en pensant à ce que je disais du bonheur tout à l'heure que Voltaire écrivait : « Pour écrire sur la liberté, je voudrais être à la Bastille. »

Je vois les arbres chargés de givre à travers une brume épaisse et froide ; pour cette raison, je me sens, d'après Voltaire, fort disposé à parler du printemps.

Je suis triste : parlons de la gaieté. Le peuple français a été longtemps un peuple spirituel, gai et léger; il en a encore la réputation, et il n'y a pas une géographie un peu détaillée où on ne le désigne par ces trois épithètes. Il n'y a pas de jour où, dans l'échange de lieux communs qui forment la plupart des conversations, il ne se trouve quelque prétentieux qui dise d'un air capable : « Le Français est léger! » en ayant soin, par son attitude grave et sévère, de faire entendre à ses auditeurs qu'il se range lui-même dans une honorable exception.

Oui, le peuple français a été bien longtemps un peuple étourdi et léger; mais, depuis quelque cinquante ans, il a la prétention de se ranger, de passer peuple sérieux ; il fait des affaires. A partir de ce moment, il est devenu grave et morne. Il était grand en riant et en se jouant : il était nécessaire au monde ; le reste du monde n'aurait pu se passer de lui. Il était l'échanson universel : il goûtait et essayait les us et les idées. Il imposait ensuite ses idées, ses modes, sa langue, ses chapeaux, ses rubans et ses livres; l'un portant l'autre arrivaient dans le monde entier ety faisaient loi. C'était lui qui décidait si les femmes du monde civilisé porteraient cette année la ceinture sur les hanches ou sous les bras, les cheveux longs ou courts, plats ou frisés ; si l'on aurait un front ou si l'on n'en aurait pas. Aujourd'hui il ordonnait qu'on eût le nez retroussé, et on avait le nez retroussé ; il voulait qu'on se collât sur le visage des pains à cacheter nou's, et tout le monde mettait des mouches. Il écrivait à toute la terre : « Les femmes seront grandes cette année, » et on inventait les hauts talons. Il prononçait : « Hommes et femmes auront les cheveux blancs. » — et l'on se couvrait la tête de farine. Un autre jour, il décidait qu'il se ferait entre les gens comme il faut un échange de

us UNE POIGXÉE

chevelures, et que personne ne porterait la sienne. Aussitôt les perruques du grand siècle étaient adoptées partout. Une autre fois, tout le monde devait être blond. Un jour, il ordonnait qu'on ne verrait plus les jambes des hommes, et la culotte disparaissait pour céder la place au pantalon ; — un autre jour, que les femmes se peindraient le visage en rouge; plus tard, qu'elles seraient pâles; plus tard, que les hommes seraient tous myopes et porteraient des lunettes ou au moins un lorgnon, etc. Tout cela s'exécutait à la lettre dans tout l'univers.

Et en même temps les Français imposaient aussi de beaux ouvrages, de grandes idées, et on acceptait pêlemêle toutes ces décisions.

Et ce peuple léger menait despotiquement le monde entier, et ce peuple gai faisait faire toutes les choses sérieuses.

Mais voilà qu'un jour, soit qu'il eût réellement vieilli, soit qu'il trouvât mauvais et ennuyeux de s'entendre toujours appeler peuple gai et léger, il se jeta dans la réforme, il voulut être sérieux. — De même que les femmes coquettes passent par- dessus la sagesse et arrivent du premier coup à la pruderie, le peuple français est devenu d'emblée morose et pédant.

Né pour la guerre, le Français est un homme d'action. // ny a pas de guerre sans soldat gaulois, dit Plante : — Xullum bellum sine milite gallo. — Les Romains, dit Salluste, combattaient avec les autres peuples pour la domination, mais avec les Gaulois pour leur salut: —pro dominatione, pro salute.

Mais, — en dehors de la guerre, — le Français doit rester un peuple gai et léger ; il perd toute sa grâce et toute sa puissance à vouloir prendre l'air ref rogné et actif. Il lui

passe d'ailleurs tant d'idées par la tête, que, quand il se met à agir, il veut les appliquer toutes, quelque contradictoires qu'elles soient, et qu'il tourne en rond bien plutôt qu'il ne marche.

Cessons donc de nous masquer en hommes sérieux : nous y avons perdu presque tous nos avantages, et nous n'y avons pas réussi. — C'est en vain que nous avons, pour nous déguiser, adopté pour toutes nos actions la livrée du deuil. — On va à l'enterrement, à la noce et au bal en habit noir ; — il n'y a que pour naître qu'on ne soit pas forcé de mettre un habit noir.

Tout cela ne sert de rien. — Renonçons à cette mascarade ; — reprenons le rôle qui nous convient et que nous jouons à merveille ; — redevenons les rois de la mode, reprenons le sceptre de l'esprit:— c'est un sceptre qui en vaut bien un autre; — il est fort et fleuri, comme le Ihyrse de Bacchus, le vainqueur de l'Inde.

Si cette proposition paraît étrange à quelques personnes, c'est qu'elles ne l'ont pas bien examinée; — le caractère des peuples ne change pas plus que celui des hommes.

Et d'ailleurs nous n'avons pas le choix : — malgré nos efforts, on ne prend plus en Europe au sérieux nos hommes politiques, — et on commence à ne plus prendre nos cuisiniers et nos coiffeurs : — nous perdons d'un côté et nous ne gagnons pas de l'autre.— Rappelons-nous le temps où le coiffeur Champagne, emmené de France par la reine de Pologne, y rentra avec la reine de Suède, ainsi que le racontent madame de Mottevillc et le journaliste Loret.

Cette histoire m'en rappelle une autre. — Ça interrompt un peu mon discours ; — mais je n'ai pas envie de prouver quelque chose. — Allons donc ! D'abord ce serait contraire à ma thèse, et ensuite, si j'ai pris la plume, c'est pour eau-

ser un moment avec les quelques amis inconnus que je puis avoir parmi mes lecteurs.

Mon histoire cependant n'est pas un hors-d'œuvre : — elle établit à la fois et la puissance de nos modes et notre ancienne réputation de légèreté.

Philippe y, roi d'Espagne, devenait chauve. — La reine sa femme le trouva mauvais.

Tenez, si ^e ne voulais pas prêcher d'exemple en renonçant à toute prétention sérieuse, je serais déjà très-embarrassé, et je ne pourrais peut-être pas continuer mon récit.

En effet, Philippe Y a eu deux femmes, et je ne sais laquelle fut choquée de la calvitie du roi. Je pense cependant que c'est la première, Marie-Louise de Savoie, car il y a dans Ihistolre une question d'étiquette à laquelle dut prendre part madame des Ursins, et l'on sait que le premier soin d'Elisabeth Farnèse, la seconde femme de Philippe V, fut de renvoyer madame des Ursins, qui l'avait appelée elle-même. Cependant, du vivant de sa première femme, Phihppe était bien jeune pour avoir perdu ses cheveux; — ce point reste incertain. Si je n'étais pas un écrivain léger, je ne pourrais me contenter ainsi d'un à peu près, et il me faudrait renoncer à mon histoire, ou faire, pour la continuer, des recherches dont, entre nous, elle ne vaut peutêtre pas la peine.

Voilà donc Philippe V chauve, et sa femme Louise ou Elisabeth mécontente. —Il faut que le roi plaise à la reine, ne fût-ce que pour ne pas, plus tard, prêter à la malveillance des prétextes de calomnies sur l'ordre de successibililé au trône. La chose est importante. — Louis VI ayant coupé sa barbe, sa femme, Eléonore de Guyenne, le trouva ainsi laid et ridicule : — elle n'aima plus son mari. — Le mari crut plus tard avoir des preuves qu'elle en aimait un

autre, et il la répudia. —Répudiée, elle épousa immédiatement Henri, comte d'Anjou et duc de Normandie, auquel elle apporta en dot la Guyenne, qui se composait alors de la Gascogne, de la Saintonge et du Poitou. — Henri devint roi d'Angleterre, et ces provinces furent pour la France le sujet de trois cents ans de guerres. Le tout pour une barbe coupée. Or, Philippe lit mieux; il se fit faire une perruque. — Je ne sais comment les Espagnols font aujourd'hui les perruques, mais il parait qu'ils les faisaient alors très-mal. — La reine trouva le roi plus laid encore avec sa perruque que sans ses cheveux.

Le cas était grave. On assembla un conseil intime, et la reine fut d'avis qu'il fallait faire venir de France un coiffeur qui'ferait les perruques du roi.

Si c'était du temps de madame des Ursins, c'est-à-dire si c'est la première femme de Philippe V qui est en scène, îl est difficile de dire quelle fut l'opinion de madame des Ursins. C'est encore un point historique que ma qualité d'écrivain léger me permet de laisser dans l'ombre du doute.

Mais la proposition de faire venir un coiffeur français fut repoussce à la majorité des voix, sur plusieurs considérations.

On ne pouvait faire faire les perruques du roi par un perruquier français :

1^ Parce que ce serait décourager efioiïenser les perruquiers espagnols, répandre de nouvelles inquiétudes sur l'excès de rinfluence française dans les affaires de l'Espagne et donner de nouveaux partisans à l'archiduc Charles.

2° Vu l'intérêt qu'avaient les Français à dominer le roi Philippe, il était à craindre qu'on ne gagnât le perruquier de Sa Majesté pour mettre dans ses perruques quelque

charme ou quelque sortilège. — Tout le monde sait que c'est un des plus grands moyens d'enchantement et de maléfice des magiciens.

3^ Vu la légèreté proverbiale des Français, légèreté dont il n'y a pas lieu de croire les coiffeurs exempts, il serait fort à craindre qu'un perruquier de cette nation, qui se pique d'incrédulité et d'irrévérence, ne respectât pas une loi imposée par l'étiquette, avec laquelle les Espagnols n'ont pas coutume de plaisanter. Les perruques du roi doivent être faites avec des cheveux coupés sur la tête de gens nobles. Un perruquier français serait capable de ne pas prendre cette règle au sérieux, et de faire les perruques du roi avec des cheveux d'uner naissance douteuse, ou du moins d'y glisser des mèches suspectes et roturières, peutêtre des siens même, cette déUcatesse n'existant pas chez les Français. On cite un prince français qui avait un valet, dont les cheveux étaient blonds et précisément de la même nuance que les siens. — Il avait mis la tête de ce valet en coupe réglée pour faire ses perruques. — Ce valet était voleur, ivrogne, paresseux. — Quand on lui demandait pourquoi il ne le chassait pas : « Que voulez- vous, disait-il, c'est si bien ma nuance ! »

Revenons à notre sujet, dont les gens difficiles seuls pourront dire que je me suis écarté.

Je veux essayer de restaurer l'antique gaieté française. J'ai beaucoup regardé et beaucoup vu, et je demeure convaincu que les choses humaines ne sont pas faites pour être traitées trop sérieusement. Le Français doit rester le plus gai des hommes ; l'homme est le plus gai des animaux ; bien plus, il est le seul gai, le seul qui rie. Ne laissons pas périmer ce privilège. Le rire et la gaieté sont une nécessité pour l'homme ; dans tous les pays, le peuple

a donné à ceux qui le font rire le nom de son mets favori. En Hollande, on appelle les bouffons Harengs-Pees ; en Angleterre , lack-Pudding ; en Italie, Macaroni, et, en France, Jean-Potage.

Ne pas rire, c'est donc une diète rigoureuse que notre organisation ne nous permet pas.

Si nous avons eu, depuis une soixantaine d'années, tant de bouleversements, ce n'est pas que le Français obéisse à des idées : c'est qu'il cherche à se distraire. Cessons de fournir un sujet de fable — à côté d'une fable de La Fontaine , — et de nous faire comparer au papillon qui veut se faire aussi lourd que le bœuf. « Riez si vous êtes sage : ride si sapis, » dit Martial, flii dit aussi, dans un autre endroit : « Apprenez à déplisser votre front par la plaisanterie : frontem nuîgis sohere disce. »

Et Salomon dit, dans ses proverbes, YII, 17 :

« Ne soyez pas plus sage qu'il n'est nécessaire, de peur que vous ne deveniez stupide. »

D'ailleurs , la gaieté aussi a son côté sérieux.

« C'est à la vérité qu'il appartient de rire, dit Tertullien ; elle est sereine et gaie. »

Ainsi, il est bien convenu que nous devons redevenir un peuple gai. Profitons de ce que nous n'en avons pas encore perdu la réputation, et soutenons que nous n'avons jamais mérité de la perdre.

Donnons franchement la démission de notre morosité ; faisons comme le sage Solon, qui disait: « Je vieillis en sacrifiant aux Muses , à Bacchus et aux Grâces ; » rions, chantons, buvons, faisons des bons mots pour le monde entier, couronnons-nous de roses et faisons des libations à Vénus. Homère lui-même, qui n'était pas autrement bouffon, l'appelle la déesse qui aime à rire.

Aussi bien , avons-nous jamais été réellement sérieux ? Nous mettions bien en étalage toutes sortes de gravités et de prétentions, mais il était facile de voir que, semblables à beaucoup de trafiquants, nous vendions nos denrées, mais n'en mangions pas, et qu'au fond nous étions toujours restés nous-mêmes, — le peuple gai par excellence. — Les comédiens sont des comédiens , même quand ils jouent la tragédie, — et ils rient, dans les coulisses, de ceux qui prennent la chose au sérieux et versent de vraies larmes sur leurs malheurs fictifs.

« Je n'aime ni n'estime la tristesse , disait Montaigne, quoique le monde ait entrepris de l'honorer de faveurs particulières. Ils en habilleût la sagesse et la vertu , sot et vilain ornement. »

Pour nous , nous ne serons plus assez sot pour bourrer inutilement notre oreiller d'épines. Quand on n'a qu'un temps à dormir, on ne perd pas tout ce temps à défaire et refaire son lit.

DE Li HAINE DE L'HOMME POUR L'H05IME.

Je voudrais bien amener l'homme à se réconcilier avec lui-même et à se contenter des maux inhérents à sa nature, tels qu'accidents, maladies, infirmités, dont la liste serait longue, sans se créer en outre une foule de misères de luxe et de fantaisie. Il n'est pas hors de propos d'examiner

jusqu'où va cette haine, non-seulement que chaque homme porte aux autres hom.mes, mais encore dont chaque homme se donne à lui-même de perpétuels témoignages ; si bien qu'il semble parfois que l'état de société, auquel on a prêté toute sorte de prétextes honnêtes, n'est en réalité qu'un expédient pareil à celui de ces deux seigneurs japonais dont l'un était gaucher, qui, ayant eu querelle , se firent attacher et lier étroitement ensemble, chacun par un bras, et, l'autre bras armé d'un poignard , se tailladèrent avec tant d'acharnement, qu'ils en moururent tous deux.

Cent volumes ne suffiraient ni à moi ni à personne pour énumérer le mal que l'homme a fait à l'homme. — Il n'est pas question d'autre chose dans l'histoire, et ce serait tout simplement écrire l'histoire universelle. Telle n'est pas mon intention. Je veux démontrer d'abord que l'homme, qui paraît sacrifier incessamment tous les autres hommes à lui-même, a une telle haine pour fhumanité , que , faute d'autres victimes, chaque individu se fait à lui-même une guerre acharnée et sans merci.

Vous verrez parfois dans les vieux livres l'éloge de telle ou telle personne, mais c'était une spéculation et une industrie, et on est un peu honteux pour la littérature en voyant à quels maltôliers nos grands écrivains dédiaient leurs chefs-d'œuvre et prostituaient leur encens. — On n'adresse plus d'épîtres dédicatoires aujourd'hui aux riches et aux grands. — Faisons, pour l'honneur du corps, semblant de croire que la suppression de cet usage immonde provient uniquement des progrès de la dignité des gens de plume, mais sachons bien tout bas, entre nous, que cette désuétude est due, du moins pour certains , à la pauvreté des grands et à l'avarice des riches d'aujourd'hui, qui ne leur donneraient plus rien pour cela. On n^ commencé à

à s'apercevoir de ce qu'il y avait de honteux à tendre ainsi la sébile que la première fois où la sébile , tendue tout le jour, a été trouvée vide.

Etre imfàme gratis, c'est honte, — et cher, mérite. La honte est grande alors que la somme est petite.

Mais de l'homme en général, vous ne voyez guère l'éloge dans les vieux livres ; et, cependant, on n'y était pas chiche d'éloges. Berni a fait l'éloge de la soif, in Iode délia sete,

— Mutins Floriatus l'éloge de la claudication , — Cicéron et Nusserat celui de la cécité, — Érasme celui de la folie, — Mathieu Czanakius l'éloge de la gale, — Ulrich de Hulten l'éloge de la fièvre, — Cardan l'éloge de la goutte, — Galignacus l'éloge de la peste, — Cardan l'éloge de la misère,

— Majoraggius l'éloge de la boue , — ColUclès l'éloge de l'injustice,— Gutherius l'éloge de la bêtise,— Hugo Grotius l'éloge du rhume de cerveau, etc.

Mais, pour ne parler que des êtres animés, il faut mettre] Butïon à la tête des panégyristes de l'àne. Avant lui, on] avait Laus asini, de C. Agrippa, — Asini encomium, de^ J. Lanterbach, — Onos, par J. Stigélius,— De antiquorurn annorum Honestate, par Math. Gesner, et cinquante autres ouvrages. — Rudemann a fait l'éloge du rat, — Greisholde l'éloge de la puce, — Lotichius l'éloge du pou,

— Aldrovande l'éloge de la punaise, etc. ; mais personne n'a fait l'éloge de l'homme, si ce n'est dans trois cas seulement.

Le premier cas, je l'ai déjà mentionné, c'est quand on faisait l'éloge de tel ou tel homme en particulier, basse et mercantile flatterie. Sous ce rapport, il y a eu des exemples curieux. En voici un sur mille. On trouve à la BibUothèque

impériale une Hymne triomphale au roy surléquitable justice de la Saint-Barthélémy .

Le second cas où l'on fait volontiers l'éloge d'un homme, c'est quand cet homme est suffisamment mort , et quand son éloge sert à humilier et rabaisser les vivants.

Le troisième cas est lorsque c'est une manière indirecte de faire l'éloge de soi-même. On n'est, en effet, jamais si bien loué que par soi-même. « Quelque bien qu'on dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau, » dit la Rochefoucauld. Plutarque, au lieu de défendre aux gens de se louer eux-mêmes, comprenant bien, dans son bon sens, que sa leçon serait perdue, a mieux aimé régulariser cette tendance, et il a fait un petit traité : Comment on peut se louer soi-même. Aussi, pour ma part, ai-je l'intention de faire quelque jour mes Mémoires , et de les intituler franchement : « Éloge historique de moi-même. »

Lorsqu'un naturaliste ou un philosophe vous dit : « L'homme est le roi de la nature ; c'est pour lui, pour son usage , que le monde a été créé, » vous vous tromperiez fort si vous pensiez qu'il s'agit, dans son esprit, des autres hommes. Feuilletez les naturaUstes et les philosophes , et vous verrez le résultat que vous obtiendrez.

« L'homme est le roi de la nature, il est fait à l'image de Dieu. »

— Que pensez-vous des Italiens ? demandez-vous à un Français.

— L'Italien, vous répond-il , est superstitieux et traître. Si vous demandiez à un Italien ce qu'il pense des Français, il n'hésiterait pas pour vous dire :

— Peuple brouillon, léger, futile, etc.

Personnellement, je n'adopte pas ces zones géographiques de caractères ; les Français qui demeurent sur une des

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rives du Rhin ressemblent bien plus aux Allemands qui sont sur l'autre rive qu'ils ne ressemblent aux Français limitrophes de l'Espagne, aux Français de Bayonne, par exemple. Tout le monde se mêle et se confond par les bords et par les lisières ; et d'ailleurs, sur un champ de bataille ou dans un congrès, les frontières peuvent changer de place, — et nos bons Allemands, si légèrement taxés de pesanteur par les Français, semblables aux courtisanes, qui appellent les honnêtes femmes mijaurées et bégueules, nos bons Allemands de l'autre rive du Rhin seraient-ils obligés, parleur annexion à la France, de devenirlégers, futiles, etc., comme on dit que sont les Français ? Donc, il est bien entendu que, en rapportant ces dictons de peuple à peuple, ou de province à province, je n'en prends aucunement la responsabilité. — Pour abréger, je ne consulte qu'un Français.

— Et les Espagnols ?demanderez-vous au susdit Français.

— Les Espagnols, dira-t-il, vaniteux, matamores, etc.

— Et les Anglais?

— Angleterre, perfide Albion, Carthage moderne ; l'Anglais, honnête pour lui-même, est capable* de tout pour l'accroissement de la prospérité commerciale de son pays. La guerre n'est pas pour lui un moyen de gloire: c'est un moyen d'échiner les autres épiciers. Il ne fait ni conquêtes ni prisonniers, il fait des pratiques.

Il n'y a pas un peuple sur lequel votre interlocuteur n'ait des invectives et des dédains tout prêts.

— Et les Français ?

— France', reine du monde ! la patrie de tout le monde, la patrie de ceux qui n'en ont plus, la patrie des exilés, la capitale de l'Europe! — Le Français, spirituel, brave, le plus brave, le plus spirituel des peuples !

— Très-bien. Votre opinion, je vous prie, sur la Normandie?

— Le Normand, ami des procès, chicaneur par excellence : « Le Normand a son dit et son dédit. »

— Et le Champenois?

— Ah ! vous savez le proverbe : — Quatre-vingt-dixneuf moutons et un Champenois...

— Le Manceau?

— Un Manceau vaut un Normand et demi.

— L'habitant de la Touraine ?

— A Tours, ce que feuime veut Dieu le veut.

— De la Bourgogne?

— Après le coup, Bourguignon sage.

Si je continuais les questions, chaque province, chaque ville, aurait son proverbe peu flatteur : mais il n'y a pas besoin de pousser beaucoup notre homme pour lui faire résumer son opinion d'un mot. Voyez avec quel dédain il dit : — « La province ! un provincial ! Il n'y a qu'un Paris, — il n'y a que Paris, » ajoutera-t il.

Cependant, un peu après, comme il ne veut pas être confondu dans une louange qui s'applique à un million d'habitants, il avouera, en souriant, que les Parisiens sont un peu badauds. Cet aveu le met naturellement dans l'exception : le juge n'est pas sur la sellette.

Faites-lui maintenant quelques questions sur les quartiers de Paris, le faubourg Saint-Germain : — La noblesse, les préjugés, le passé.

La Chaussée-dxVntin?... — La Banque, les loups-cerviers de la Bourse.

— L'Ile Saint-Louise — Des momies.

Mais alors, demandez-vous, quel est le quartier bon à habiter? — 11 vous désignera celui qu'il habite, — le faubourg Saint-Honoré, par exemple.

Parlez-lui maintenant des diflerentes professions: il

aura des sarcasmes contre toutes, excepté contre la sienne.

Nous arrivons, nous brûlons. — En effet, voilà déjà que l'homme, dont il faut entendre qu'd est le roi de la nature et l'image de Dieu , habite le faubourg Saint-Honoré, et n'est ni avocat, ni médecin, ni marchand, ni ouvrier ; car, si vous parlez des ouvriers, notre homme vous dira : « Fi ! le peuple , — la populace , — la vile multitude ! » Parlez-moi des gens comme il faut ! Les gens comme il faut, — ce sont les gens comme lui, mais il ne vous cache pa« qu'il n'y en a pas beaucoup.

Parlez-lui de sa rue : — le côté opposé à celui qu'il habite est au Nord, — il faut être bien niais pour se loger au Nord !

Examinons la maison. Qui habite le premier étage? — Un marchand enrichi... un adorateur de Mercure.

Le second? — Un imbécile.

Le quatrième ? — Un fat.

Le troisième. . . c'est son étage, — mais il ya un autre locataire sur le même carré : c'est un avare, — et la femme de l'avare... est une coquelte.

Parlez-lui alors de son meilleur ami : — il commencera par vous en faire l'éloge, — non pour que vous le croyiez, mais pour que vous voyiez et admiriez comme il fait bien l'éloge de son ami. En effet, ayez l'air de prendre au mot ses louanges, qu'il a un peu exagérées dans l'espofr devons agacer le bon sens et de vous faire faire des objections ; enchérissez sur lui, vous ne tarderez pas à obtenir l'aveu des défauts de cet ami.

En résumé, — l'homme, roi de la nature, image de Dieu sur la terre, et le Français, le plus brave, le plus spirituel des hommes, vous finirez par voir que, dans l'opinion de l'homme que vous aurez confessé avec un peu de soin,

c'est simplement et uniquement lui-même ; qu'il n'estime, qu'il n'admire que lui-même, — et qu'il n'aime que luimême.

Dans l'ordre physique, quand un homme tombe dans la rue, tout le monde rit, tous ceux qui le voient tomber sont contents, heureux ; — ils ne voudraient pas n'être pas sortis ce jour-là, ou n'avoir pas passé par cette rue, ou n'y I avoir pas passé précisément à cette heure.

Il en est de même dans l'ordre moral : les plus grandes joies humaines consistent à voir tomber les autres hommes, — tomber d'une haute position, tomber d'une grande fortune, tomber d'une éclatante gloire. On ne se fait pas môme grand scrupule de pousser un peu ceux qui ne tombent pas assez vite.

Cette hainexle l'homme contre l'homme est si acharnée, I si aveugle parfois, que, de temps en temps, oubliant qu'on est soi-même, et se rappelant qu'on est homme, on se joue personnellement une foule de mauvais tours, — on s'attrape, on se mystifie, on se ruine, on se calomnie, on se I détruit, on se tue soi-même. — En un mot, l'homme n'aime I que lui, et encore ne s'aime-t-il guère.

Par exemple, voici un homme que le hasard a fait à peu

' près riche, c'est-à-dire qu'il pourrait, sans soucis et sans

travail, satisfaire à tous ses vrais besoins et se donner

tous les plaisirs réels. Eh bien ! cet homme aime mieux

i être pauvre lui-m^me, se condamner aux privations, aux

j inquiétudes, aux insomnies, à la misère. Pourquoi? Je

l'ignore. — Comment ? Le voici : il veut paraître plus riche

qu'il ne l'est en effet, — et la conséquence de cette manie

est de devenir tous les jours plus pauvre. Notez bien que,

sous ce masque, on ne trompe qu'une seule personne, —

et cette personne c'est soi-même. Si l'on ne désirait que ce

dont on a réellement besoin, en y ajoutant ce qui fait réellement plaisir, on serait étonné du peu que l'on désirerait.

Pour bien voir la haine dont l'hemme se poursuit luimême, suivons-le dans quelques-uns de ses plaisirs, au spectacle, par exemple. En quoi consiste réellement le plaisir du spectacle, pour ceux à qui le spectacle fait plaisir? Le spectacle est un plaisir comme celui de la lecture : on voit et on entend au lieu de lire ; la grande question est donc d'être assez bien placé.

Or, il n'est personne qui n'ait passé de bonnes soirées d'hiver au coin du feu, dans un bon fauteuil, avec un hvre sympathique et aimé, les pieds chauds dans ses pantoufles, le corps à l'aise dans une robe de chambre, toute la machine, tout l'animal si commodément arrangé, que l'esprit ne s'occupe plus de lui, et qu'il ne pense pas à distraire l'esprit par ses réclamations et ses exigences. Certes, la lecture perdrait beaucoup de charme si l'on gardait sa cravate, son habit et ses bottes.

Eh bien ! voyez cet homme et cette femme partir pour le théâtre.

Elle se serre dans un corset jusqu'à déplacer quelquesuns de ses organes, elle se serre dans ses souliers au delà du point où l'on poussait, du temps de la torture, la qucslion des brodequins ; — elle a passé une heiwe entre les mains du coiffeur, — elle a attendu jusqu'à neuf heures une nouvelle coiffure qu'on devait lui apporter ; — la coiffure est enfin arrivée, mais le premier acte est joué.

Je ne veux pas parler de la toilette de l'homme ; je le suppose occupé seulement de la parure de sa femme. Croyez-vous qu'ils jouissent du spectacle et de la musique ? ^'on, la femme s'occupe de l'effet de sa coiffure ; elle

pense aux chagrins que cette heureuse innovation va faire aux autres femmes. — Pour l'homme, il amène en pubUc, et sous l'éclat des lumières, sa femme, aussi peu vêtue que possible : il veut qu'on l'envie. — Ils ne viennent pas voir le spectacle, ils viennent être le spectacle, — chacun d'eux mettant son bonheur, l'homme à chagriner les autres hommes, la femme à désespérer les autres femmes. Ils sacrifient avec enthousiasme le plaisir qu'on est censé venir chercher au théâtre au plaisir bien plus grand, bien plus réel pour eux, de faire de la peine aux gens. L'homme a livré aux regards la moitié de sa femme pour se la faire envier sur échantillon ; la femme a été admirée sans estime, critiquée avec passion. — Tous deux rentrent enchantés de leur soirée. — Les chagrins loquaces d'Hermione ou de Bérénice ne les intéressaient pas autant que les chagrins muets qu'ils espèrent avoir donnés à une parlie des spectateurs.

La riche livrée du domestique, qui, sous le péristyle de l'Opéra, vient leur annoncer que la voiture est avancée, les chevaux qui les entraînent, tout a été combiné pour humilier surtout leurs connaissances et leurs amis.

Une fois rentrés, vous pensez bien qu'ils ne s'occupent pas du spectacle : la femme critique la toilette ou les charmes des femmes de sa société; l'homme critique les airs des hommes de sa connaissance. Pendant ce temps-là on s'occupe d'eux dans les autres maisons, surtout s'ils ont réussi à briller, à éblouir. Écoutons un autre ménage.

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