L.v FEMMi-:. Avez-vous remarqué madame
LE MAïu. Je l'ai aperçue.
LA FEMME. Elle était outrageusement décolletée. Et quelle coilïui'e! la manie de se singulariser... Parce qu'on met des fleurs dans ses cheveux, elle y met des fruits ; je
ne ne désespère pas de la voir demain aux Italiens avec des légumes, des petits radis roses et du persil.
LE MARI. Son mari avait-il Tair assez empesé, assez niais! Mais, ce pauvre garçon, il n'a pas inventé la* poudre. Quelle livrée ! quels chevaux 1 Dieu veuille que ça dure 1 Sa fin de mois à la Bourse n'a pas déjà été si brillante, etc.
Mais (ïlphigénie et de Guillaume Tell il n'en est pas plus question dans ce second ménage que dans le premier.
Le mari se prépare à faire une visite d'amitié à l'homme dont il vient de parler avec tant de dédain, et à ne rien négliger pour lui enlever sa femme et un peu de son argent.
La femme se demande si c'est chez Batton ou chez Nattier qu'elle ira dès le lendemain matin commander une coiffure pareille à celle qu'elle vient de déclarer si ridicule.
Et ce n'est rien encore quand il s'agit de gens réellement riches ; — mais de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui ne se réunissent que pour tâcher de se chagriner et de s'humilier, le plus grand nombre ne réussissent à jouer ce rôle qu'au moyen de mensonges laborieux. Leur luxe est fait de privations, leur éclat menteur d'indigence volontaire. — C'est à force de misère réelle qu'ils parviennent à avoir l'air riches. — Aisés seulement, ils seraient heureux tout simplement, tout bêtement; mais on n'en saurait rien, ça ne ferait de peine à personne ; ils ne veulent pas de bonheur à ce prix. — Ils seront malheureux, mais on les croira heureux, et on en souffrira. Voilà le bonheur qui leur plaît, le bonheur auquel ils feront héroïquement tous les sacrifices. — Ils vendront leurs livres pour acheter une riche bibliothèque, — ils donneront le pot-au-feu avec lequel ils auraient dîné, pour des plumes de faisan qu'ils
jetteront soigneusement à leur porte ; — ils ne dîneront pas, mais les voisins se diront : « Les coquins ! ils ont mangé du faisan. » — Et cette idée donnera de ramertume au rôti des voisins. — Et les premiers sont contents ; ça ne les engraisse pas, mais ça les rend bouffis, et ils aiment mieux cela.
Notez bien que cette manie est descendue jusque dans la classe des ouvriers, sans épargner aucune classe intermédiaire. De toutes les égalités préchées, promises, il n'y en a qu'une qui ait été atteinte, c'est l'égalité de dépenses. — Si bien que les riches sont pauvres, les gens aisés sont indigents, les anciens pauvres sont misérables, et les misérables meurent de faim, les riches , devenus pauvres, n'ayant plus le "moyen de les secourir. — C'est ce qui fait que de ce temps-ci personne n'est riche et que tout le monde est fastueux ; que l'on abandonne les métiers honnêtes et réguliers p(3ur les industries dangereuses et aléatoires; — que l'on se soucie généralement peu de l'intérêt, de la gloire et de l'honneur môme de sa patrie, pourvu qu'on puisse faire ses propres affaires.
Je disais tout à l'heure que cette manie de briller, c'està-dire de chercher son plaisir dans l'humiliation d' autrui, est descendue jusque dans la classe des ouvriers. Autrefois les corps d'état avaient des costumes spéciaux qui amenaient une réelle égalité; ces costumes avaient leur caractère et leur beauté. Prenons pour exemple celui dont on voit encore quelques spécimens, le costume des charpentiers : pantalon et veste de velours. Des' hommes forts, comme sont ceux des ouvriers qui ne sont pas usés par les privations et les excès, qui s'entraînent réciproquement, paraissent sous ce costume avec tous leurs avantages. Ils étaient habillés autrement que les bourgeois, mais ils n'é-
talent pas plus mal habillés. Aujourd'hui, ils veulent avoir le costume des bourgeois. — Or, qu'arrive-t-il? Supposons quïls ne reculent pas devant les prix d'un gros tailleur, et que leurs habits soient aussi bien faits que ceux des bourgeois ; — ne tenons pas compte du nombre de journées de travail et des privations pour toute une famille que représente ce bel habit ; mais songeons seulement que l'ouvrier ne le mettra tout au plus que le dimanche, tandis que le bourgeois met le sien tous les jours. Si alors Hiabit du bourgeois lui dure un an avant d'être usé, — et il y aura déjà huit mois que ledit bourgeois ne sera plus à la mode, — l'habit de l'ouvrier, qu'il n'aura mis que cinquantedeux fois dans l'année, en supposant qu'il le garde aussi longtemps que le bourgeois, lui durera juste sept ans. Or, qu'est-ce qu'un habit sept ans après la mode sous l'empire de laquelle il a été coupé? Uq affiiblement grotesque, un déguisement à ameuter les enfants, quelque chose d'aussi insolite qu'un costuuie de polichinelle ou de pierrot ; c'està-dire que l'ouvrier, pour être habillé en monsieur, n'arrive qu'à ce résultat : être pendant six ans sur sept une sorte de masque, sans les circonstances atténuantes du carnaval.
Remarquez encore que, même lors de la fraîcheur de l'habit, lors de sa gloire, l'ouvrier qui ne met cet habit que cinquante-deux fois par an, l'habit qui dort dans une armoire pendant trois cent treize jours, n'ont pas le temps de s'accoutumer l'un à l'autre, — l'homme à la gêne de l'habit, l'habit aux. mouvements un peu brusques de l'homme : ils se vont mal réciproquement, tous deux sont gauches et maladroits. Bien heureux l'ouvrier, lorsque, déguisé en monsieur, il ne croit pas, de même que l'homme costumé en polichinelle qui parle avec une pratique dans la
bouche, devoir grasseyer, parler prétentieusement et lier les mots entre eux par des s malencontreuses auxquelles il ne pense pas pendant la semaine.
Le front basané, les mains calleuses, sont une beauté avec le costume spécial: c'est un ridicule avec l'habit de monsieur. Tel ouvrier dont on dira dans la semaine en le voyant passer : « Voilà un bel homme, un ouvrier qui a l'air distingué, » fera dire de lui le dimanche : — « Voilà un monsieur bien commun ! »
L'égalité de costume consisterait, non à avoir le même habit que le bourgeois, mais h en avoir un qui allât aussi bien .que celui du bourgeois. Lei30urgeois ne pense pas à s'afTubler de l'habit de soldat, excepté sous prétexte de garde nationale. Mais je n'ai pas besoin de dire comme cela lui sied physiquement.
Les femmes sont tombées dans la même erreur. — Je ne veux pas parler ici de celles qui font semblant d'être riches et qui font de l'hermine avec du chat ;— je veux dire seulement un mot des ouvrières et des paysannes — les costumes des divers pays disparaissent; — les beaux bonnets normands ne se voient plus que dans le fond des campagnes ; — dans toute la France, hommes et femmes mettent leur bonheur et leur gloire à se déguiser en Parisiens mal habillés. — C'est plus laid, mais c'est cher. — Les premiers qui ont eu cette idée ont voulu humilier leurs voisins. — Ceux-ci, pour leur enlever cette satisfaction, les ont imités ; — de sorte qu'à l'égalité de besoins et de dépenses il faut ajouter l'égalité de laideur.
Uneautre invention des hommes, qui montre encored'unc façon évidente leur liafhc pour leur espèce et pour euxmêmes, — c'est que quelques-uns croient faire grand plaisir à la Divinité, les fakirs, les brahmes, les derviches, etc., etc.,
en tourmentant la machine qu'elle leur a confiée, en se privant de nourriture, en se flagellant avec des lanières de cuir ornées de nœuds, etc., — au lieu de jouir avec amour et reconnaissance des biens que cette divinité leur a accordés. — Enfin, l'homme pousse si loin la haine pour les autres hommes et pour lui-même, que, jaloux de conserver les maladies qui afîligent et déciment son espèce, il s'est adressé aux saints et les a mises sous leur protection.
La lèpre a été confiée à saint Job et à saint Lazare, les écrouelles à saint Marcou, Tépilepsie à saint Nazaire, la fièvre à sainte Pétronille. — Nos pères appelaient le mal de reins mal de saint René ; le mal de dents mal de sainte Appoline ; le scorbut mal de saint Firmin ; la colique mal de saint Mathelin, etc., etc.
Puis, quand par hasard un homme a été bon et heureux, il s'en repent dans sa vieillesse ; il fait tout ce qu'il peut pour douter de la miséricorde de Dieu, il ne lit plus de livres, il ne voit plus de gens que ceux qui l'épouvantent ; de sorte que ce n'est pas un propos inventé que celui d'un personnage d'une comédie que quelqu'un a l'intention de faire :
Sans moi, je ne serais pas heureux à demi, Si je pouvais un jour devenir mon ami !