SUR QUELQUES AMIS
Je connais un homme qui a passé toute sa vie à chercher un ami. — Tout le monde veut avoir un ami, mais personne ne s'occupe d'en être un. Entre deux amis, .comme entre deux amants, il y en a un qui aime et l'autre qtii est aimé. Dernièrement j'ai rencontré un homme, il avait le visage rayonnant.
— Enfin, me dit-il, j'ai trouvé mon affaire : — j'ai un ami.
— Je vous félicite, — lui dis-je. — Et lui, en a-t-il un? ^ Il ne daigna pas répondre à cette plaisanterie.
« — Longtemps, dit-il, j'ai rêvé un Pylade ou un Euryale ; j'ai dû mettre à la porte de mon cœur de bons et excellents amis qui n'avaient pas tous les traits des types que je m'étais proposés, sans me demander moi-même si j'étais parfaitement semblable à Oreste ou à Nisus. — J'ai trouvé plusieurs variétés d'amis ; j'ai eu des amis qui ne se souciaient pas de moi, et dont je ne me souciais pas. — J'ai eu des amis qui me haïssaient, et que je n'aimais pas davantage. — J'ai essayé, — ne trouvant dans personne l'étoffe d'un ami, — j'ai essayé d'en prendre deux, — ainsi que le paysan qui n'a pas de bœuf laboure avec deux ânes.
— C'était assez commode : à chacun des deux je rne plaignais de l'autre ; c'est ce qui m'a duré le plus longtemps.
— La dernière fois que je suis allé vous voir, je me suis prodigieusement amusé. — Je me suis en allé en toute hâte pour établir chez moi les divertissements dont j'avais joui chez vous. — J'ai acheté un bateau pour pêcher. —
irO UNE POIGNÉE
J'ai institué un jeu de boules dans la grande allée de mon jardin; — puis j'ai invité mes deux amis avenir passer quelques jours avec moi à la campagne. — Mais, quand j'ai parlé de pêche, ils ont ramassé tous les sarcasmes que le vulgaire accueille avec tant de joie à propos de la pêche à la ligne. — Ils ont parlé de cette caricature où la ligne du pêcheur ne s'est pas levée depuis si longtemps, qu'une araignée a filé et établi sa toile entre la ligne et le bras du pêcheur. — Ma femme a beaucoup ri. — Je suis allé pêcher tout seul. — Il a plu; je suis rentré mouillé. J'avais pris un peu de poisson ; on a soutenu que je l'avais acheté. — Ma femme a ri encore de très-bon cœur.
Après le dîner, j'ai proposé une partie de boules ; mes amis m'ont demandé si je les prenais pour des invalides : c'est alors qu'il aurait fallu voir ma femme; elle riait à en perdre haleine. — Un des deux s'est rappelé une affaire et est retourné à Paris après m'avoir emprunté quelque argent ; — l'autre a couché chez moi; — toute la soirée, il a fait le joli cceur, a parlé phœbus à ma femme, a causé à petits plis et à l'empois ; — en vain, j'ai voulu ramener la conversation sur des sujets qui m'intéressaient. On ne me répondait pas ; il parlait à ma femme à l'oreille, et elle riait aux éclats; il plaisantait sur mon ventre, sur mes jambes, sur mes lunettes. Ma femme, pour ne pas demeurer en reste, révélait que je ronflais la nuit à faire tout trembler, et que je couchais avec un bonnet de coton. Il est fort dangereux qu'une femme trouve son mari ridicule et qu'elle fasse cette découverte en collaboration avec un autre homme. — Mon ami commença une série de grosses louanges, de compliments lourds, qui furent reçus en rougissant ; — quand la journée fut terminée, ma femme me dit: « A la bonne heure! voilà un homme spirituel et aimable. »
DE VÉRITÉS. na
Aussi, le lendemain, etpendant les jours qu'ildaigna encore passer chez moi, l'ordinaire modeste de ma table fut complètement changé ; on envoya jusqu'à Paris pour avoir ce que notre village ne fournissait pas; mes meilleurs vins furent servis comme vins d'ordinaire. J'essayai d'organiser une partie de pêche, on me rit au nez, et, pendant que j'allai encore pêcher seul, mon ami et ma femme s'allèrent promener et ne rentrèrent que pour le dîner. Quand ce dernier ami fut parti, lorsque je me retrouvai seul avec ma femme, comment combler le désœuvrement d'imagination qui résulta pour elle de ce départ et de ce tête-à-tête?
La lecture des vieux romans à aventures galantes, à sérénades, à enlèvements, à chaises de poste, etc., pouvait seule remplacer les fades et sentimentales sornettes de l'absent. Dans ces vieux livres, qui sont peut-être un peu passés de mode à Paris, mais qui conservent un certain charme encore aux yeux des lectrices arriérées de la province, quand une femme résiste à la séduction pendant la valeur d'un volume, elle succombe ensuite très-honorablement. Naturellement les femmes qui lisent ces billevesées avec assiduité croient que la vie leur doit un roman pareil aux vôtres, et elles regardent autour d'elles : le mari au gros ventre est bien vite trouvé. C'est cela : il a un gros ^ entre; donc, c'est le tyran un peu bête du roman. Le premier godelureau grêle et mince qui lui fait un compliment banal, c'est le héros attendu.
J'ai vu ma femme trouver ravissants et relire toute la journée des vers qu'on lui avait adressés, — et quels vers ! Je m'en rappelle un qui n'a que son compte de syllabes, et qui lit beaucoup d'effet :
Yeux, col, sein, port, taille, en elle tout séduit.