U2 UNE POIGNÉE
Le mari est forcé de régler la dépense sur le revenu, et ce qui ne tarde'pas à être odieux, de modérer les fantaisies de madame. Pendant ce temps, le godelureau dit toute la journée que l'or et les pierreries sont indignes d'elle ; il voudrait lui donner des étoiles en pendants d'oreilles. — Ça ne coûte pas cher et ça fait beaucoup d'effet. — Le sage qui, dans son projet de république, commençait par bannir les poètes, était un homme très-fort : je regrette de ne pas pouvoir le lui dire à lui-même.
Toujours est-il que je passai encore ma journée à la pêche, et que le soir je jouai aux cartes, au piquet... tout seul, prenant et jouant les deux jeux tour à tour : — ma femme a horreur des cartes. — Mes amis revinrent ; mais ils déjeunaient, dînaient, faisaient les agréables avec ma femme, et ne s'occupaient de moi que pour me tourner en ridicule.
Je jetai un coup d'œil sérieux sur ma vie ; — je fis le bilan de mes amis ; — je pris, d'un côté, mes services, mes dévouements, mes complaisances; de l'autre, leur indifférence, leur égoïsme, leurs taquineries obstinées presque jusqu'à l'offense. Je me vis seul; je calculai ce que ces gaillards m'avaient coûté depuis un an en argent prêté à perpétuité, en dîners, etc., etc. Je trouvai une somme assez ronde, et, bien convaincu que l'opération était mauvaise, que je ne faisais pas mes frais, je résolus de prendre un grand parti; j'écrivis à mes deux amis que j'allais passer le reste de l'été à Dieppe. Et, en effet, je fis un petit voyage de quinze jours — avec ma femme — pour les dérouter; — puis, je me dis en revenant : « Je veux avoir désormais un ami comme je l'ai été si longtemps; à mon tour d'être exigeant et éiroiste ; à mon tour de faire subir tous mes capriées à quelqu'un et de n'avoir en échange aucune com-
plaisance. — Mais, m'écriai-je en me rappelant tout ce que j'avais été, c'est un métier de portefaix. » — Cette exclamation fut un trait de lumière : j'avais pour voisin un journalier assez intelligent ; je l' allai trouver.
— Combien gagnes-tu par jour ?
— Trente sous quand j'ai de l'ouvrage.
— Serais-tu content d'avoir quarante sous par jour?
— C'est tout ce que je désire.
— Eh bien ! je te prends à la journée. — Tu viendras tous les jours chez moi. Tu ne tiens pas à un ouvrage plutôt qu'à un autre ? — Ton ouvrage sera de venir avec moi à la pêche — ou à la promenade, — de faire une partie de boules ou de cartes.
— Je ferai tout ce que vous voudrez.
Mon homme arriva le lendemain dès l'aube du jour et entra en exercice. Depuis ce jour, je suis le plus heureux des hommes, — j'ai enfin un ami — dans les prix extrêmement modérés de quarante sous par jour, — un ajui qui, s'il peut dire comme Oreste :
. . . Puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle,
et, en effet, jamais il n'a été si riche de sa vie : — soixante francs par mois ! ~ me parle comme le Pylade de Racine parle à Oreste, — et m'appelle monsieur au lieu de seigneur, comme il est écrit dans la tragédie, tandis que je le tutoie.
Vous ne vous figurez pas comme c'est commode ; —je lui dis, — parce que l'amitié exige des égards : « Veux-tu venir à la pêche ou à la promenade ? » — 11 ne prend que le temps de mettre son chapeau. « Veux-tu jouer aux cartes ou aux boules ? » — Il ne demande pas mieux. — Il me
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ramasse les boules et bat les cartes, — absolument comme j'étais avec mes autres amis. S'il y a du monde et que je veuille avoir l'air extrêmement spirituel, je le prends pour plastron de mes sarcasmes, pour but de mes traits les plus piquants, absolument comme faisaient mes anciens amis avec moi. Tous les soirs, je lui donne ses quarante sous, et tout est dit. — A six heures du matin jusqu'à dix heures du soir, il vient êlre mon ami avec une régularité parfaite. — Du reste, il sait que je ne badine pas sur les devoirs de l'amitié; s'il commençait à m' aimer le matin un quart d'heure trop tard, s'il cessait d'avoir pour moi une affection sincère et dévouée un quart d'heure trop tôt, il sait bien que je retiendrais sur ses quarante sous le quart d'heure dont il m'aurait fait tort. — Il a la nuit pour se reposer. »
La saison des asperges en primeur m'a toujours rappelé l'histoire de Fontenelle et de l'abbé Dubos. — Mais peutêtre tout le monde la sait-il comme moi; si cependant vous ne la savez pas, il serait fâcheux de ne pas vous l'apprendre. Fontenelle et l'abbé Dubos, vieux amis, mangeaient souvent ensemble ; — tous deux étaient connaisseurs en bons morceaux, et aimaient à ne pas manger toujours avec des ignorants. Tous deux aimaient les asperges ; mais Fontenelle ne les aimait qu'à la sauce ; l'abbé ub les mangeait qu'à l'huile. Ce grave débat se décidait d'ordinaire aux échecs, où tous deux se piquaient d'être d'une certaine force. Un jour, —c'était la première fois de l'année qu'ils en devaient manger, — leur débat se renouvela avec une nouvelle force.
— Quel dommage! disait l'abbé, de 'gâter de si magnifiques asperges par un odieux brouet blanc I
J'aime mieux n'en pas manger que de les manger à l'huile, répondait Fontenelle ; si on les fait à l'huile, vous les mangerez toutes, et demain je m'enfermerai seul pour en manger à mon aise, — à la sauce.
On plaida avec esprit, avec talent, de part et d'autre, — mais cela ne servit qu'à affermir les deux adversaires dans 'leur opinion. On apporta les échecs. — Jamais combat ne fut plus sérieux, jamais victoire ne fut disputée avec plus d'acharnement. — L'abbé gagne la première partie, — Fontenelle gagne la seconde. — La troisième, — la belle,
— celle qui décidera la question, va commencer, elle commence : — les deux ennemis sont silencieux ; — ils respirent à peine ; — les pions ne marchent qu'à des intervalles inusitées ; — on ne veut rien laisser au hasard ; on ne risque rien; — il ne se commet pas une faute, pas une imprudence. — Les fous, les cavaliers, les dames, sont défendus et enlevés tour à tour; — je ne parle pas des humbles pions, vile multitude, comme on dit maintenant, ce qui est grossier, - même dans une chambre des députés. — . Les deux rois sont presque seuls, leurs défenseurs sont au pouvoir de l'ennemi ; — mais, comme Louis XIY, que sa grandeur attachait au rivage, — ils ne peuvent combattre ;
— tout au plus peuvent-ils frapper de leur sceptre l'imprudent qui leur marche sur les pieds. — Toutes les ruses de guerre connues sont employées par les deux chefs, quelques-unes improvisées paraissent pour la première fois; —mais il vient un moment où il est évident que la guerre n'aura pas de résultat. — Chacune des deux armées est devenue trop faible pour faire mat le roi de l'autre ; —on promènerait pendant un siècle les derniers pions.
Apparent rari nanteff.
On se battrait toujours sans se vaincre jamais : —la partie est nulle. — En recommencera-t-on une autre? — Les combattants sont épuisés, haletants. — D'ailleurs, on joue trop cher. — Manger pour la première fois des asperges et les manger mauvaises ! — on ne veut plus en courir le risque. — Le dieu des armées, en laissant la victoire incertaine, a donné son avis : — on fait venir la cuisinière ; elle divisera les asperges, — la moitié à la sauce, la moitié à Ihuile. — Chacun donne ses avis et fait ses recommandations, et on attend le dîner en parlant d'autre chose. Il faisait chaud; le jeu acharné des échecs occupe violemment 1 attention et porte le sang à la tête. — Tout à coup l'abbé rougit, pâlit, chancelle et tombe sans mouvement : — une congestion subite Fa tué. — Fontenelle — s'élance sur la sonnette, ouvre la port«, — et crie, du haut de l'escaUer, à la cuisinière qui accourt: « Toutes à la sauce j les asperges ! »