SUR LES MASCARADES — A PROPOS D'UNE FÊTE AU HAVRE
Quelques personnes, d'un esprit moins austère que chagrin, montrent de l'éloignement pour les fêtes publiques et popfilaires. Nous penson:^que ces personnes se trompent. L'air refrogné, la mauvaise humeur et la morgue ne composent pas la sagesse et n'en sont pas toujours une enseigne très-sûre : La sagesse est la santé de l'esprit et du cœur ; elle doit rendre heureux et gai.
Il n'est pas hors de propos de rappeler quelles étaient les réjouissances de nos sages aïeux, et de montrer, par la comparaison, combien les fêtes de nos jours ont gagné en décence et en raison. Elles ont encore beaucoup à gagner en splendeur et en utilité ; ~ mais elles sont entrées dans
une bonne voie ; tous les bons esprits doivent s'efforcer de de les y maintenir et de les y faire avancer.
Ce qui ressemblait le plus à notre carnaval, — c'était la Fêtes des Fous.
Les Fêtes des Fous avaient lieu principalement depuis Noël jusqu'aux Rois. On élisait dans les églises cathédrales un évêque ou un archevêque. On l'ornait de la mitre, de la crosse et delà croix archiépiscopales. Il officiait pontificalement et donnait l'absolution au peuple. Des prêtres et des clercs masqués, ou le visage ridiculement barbouillé, quelques-uns en habits de femmes, entraient dans le clreeur en dansant et en chantant des chansons obscènes. Des diacres et des sous-diacres mangeaient du boudin et des saucisses sur l'autel ; ils y jouaient aux cartes et aux dés; ils mettaient dans les encensoirs des morceaux de cuir, qui répandaient en brûlant une odeur infecte. Il est impossible de dire, dans un écrit qui peut passer sous tous les yeux, les désordres déchaînés dans l'église après la messe.
Dans certaines églises, on faisait entrer un âne revêtu d'une chape. Il y a à Paris un manuscrit où se trouve l'hymne que l'on chantait en latin lorsque Tâne entrait dans l'église, — et qui commence ainsi :
Orientis partibus
Adventavit asinus.
Pulcher et fortissimus
Sarcinis aptissimus.
Cette fête avait lieu à Aix, en Provence, et à Antibes, le jour des Innocents et le jour de la Fête-Dieu. On trouve, dans un écrit de l'année 1646, la relation des traits de folie et de superstition qui s'y commettaient.
A Évreux, c'était le premier jour de mai que le chapitre
de cette ville avait coutume de se rendre à un bois appelé le Bois-Lévêque, et on y coupait des branches d'arbres pour en parer les images des saints dans les chapelles de la cathédrale.
Au moment oii le chapitre sortait de l'église, armé de serpes, on commençait à sonner les cloches avec tant de furie, que souvent on les cassait et on démolissait une partie du clocher. L'évéque voulut une fois empêcher ce désordre et ordonna de modérer la sonnerie ; mais les clercs de chœur chassèrent les sonneurs, %'emparèrent du clocher, et sonnèrent eux-mêmes à outrance. L'évéque leur envoya deux chanoines pour faire cesser ce tintamarre; mais ils saisirent les chanoines, les attachèrent avec des cordes par-dessus les bras et les suspendirent à une des fenêtres du clocher.
Au retour de la cérémonie, les clercs jetaient du son aux yeux des passants; ils obligeaient ceux qu'ils rencontraient à danser avec eux, — ou leur imposaient quelque action ridicule, — telle que de sauter par-dessus un bâton, etc. — On ne tarda pas à se masquer. ~ On appelait celte fête la Fête des Saouls-diacres, — saiurorum diacanorum. Rentrés à l'église, les clercs chassaient de leurs stalles les chanoines, qui allaient jouer aux quilles pendant l'office.
Les cathédrales n'étaient pas les seules églises où l'on célébrait la Fête des Fous ; cette ridicule cérémonie s'était introduite dans les monastères de religieux et de religieuses, — avec cette dilïérence que, dans les églises qui relevaient immédiatement du saint-siège, on élisait, non un évêque, mais un pape des fous, — papam faluorum.
Il y avait à Dijon la Société de la Mère-Folle, qui s'était lirrogé le droit de rendre des jugements que ne pouvaient
OU n'osaient casser les parlements. — On en trouve un exemple dans un arrêt du 6 février 1 579 qui confirme un pareil jugement.
S'il arrivait dans la ville quelque événement grave, larcins, meurtres, mariages bizarres, séduction, des membres de la société de la Mère-Folle s'habillaient et se masquaient à la ressemblance des auteurs de ces actes , et se promenaient dans la ville sur un char en les imitant par leur pose et leur pantomime.
On croirait à peine ^ ces extravagances si on ne les trouvait relatées, tantôt blâmées, tantôt louées ou défendues, dans des écrits contemporains; — des synodes et des conciles , une lettre que l'Université de Paris écrivait en i444 aux prélats de France, etc., des titres sans nombre, ne permettent pas de douter des désordres dont nous n'avons dû rapporter ici qu'un petit nombre.
Il est curieux de voir comment de tels abus étaient défendus par un écrivain attaché à la Faculté de théologie de Paris :
€ Nos prédécesseurs, dit-il, qui étaient de grands personnages, ont permis cette fête: vivons comme eux, et faisons ce qu'ils ont fait. Nous ne faisons pas toutes ces choses sérieusement, mais par jeu seulement et pour nous divertir, selon l'ancienne coutume, afin que la folie, qui nous est naturelle et qui semble née avec nous, s^emporte et s'écoule par là du moins une fois chaque année. Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la bonde ou le fosset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux vaisseaux et des tonneaux mal rehés que le vin de la sagesse ferait rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle au service divin ; il lui faut donner quelque air et quelque relâchement. C'est pour
cela que nous donnons quelques jours aux jeux et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de joie et de ferveur à l'étude et aux exercices de la religion. »
C'est la paraphrase de ce que disaient les plus austères des anciens philosophes : — Un arc toujours tendu^se brise ou perd son ressort.
Loin de blâmer les fêtes, il faudrait au contraire les multiplier, et leur donner un caractèrJd'utilité et de moralisation. C'est, du reste, la tendance que les progrès de l'esprit humain donnent lentement, mais très-certainement, aux fêtes publiques.
Polichinelle, Pierrot, Arlequin et les sauvages ont fait leur temps. On a pu voir à Paris, cette année, et au Havre, que les fêtes du carnaval ont été dirigées dans un meilleur esprit.
Ainsi, au Havre , le char du Commerce, celui de l'Agriculture, sont des idées nobles, sérieuses et charmantes en même temps. Le navire le Veau-d'Or — était une épigramme spirituelle, juste, très à propos, au sujet des illusions et des déceptions causées par la Californie et surtout par les compagnies californiennes. — Il ne faut pas proscrire de nos fêtes ces souvenirs de la bonne et franche gaieté gauloise, — l'esprit est français de naissance, il faut qu'il garde sa place dans sa patrie et qu'il y soit toujours bien accueilli ; — d'ailleurs, û le monde, qui commence à se faire vieux, s'est corrigé de deux ou trois défauts, les épigranunes y ont plus contribué que les sermons.
Jean-Jacques Rousseau conseillait aux gouvernements de donner beaucoup de fêtes publiques.
Les ouvriers, les agriculteurs, n'ont pas, comme les bourgeois, des fêtes particulières, — celles qu'ils peuvent se donner de temps en temps sont loin d'être magnifiques;
les ressources exiguës obligent de n'y admettre que la famille. Dans les campagnes, surtout, des voisins assez proches ne se connaissent pas, n'ont entre eux aucunes relations. Un jour de fête publique tout le monde se voit, on se sent bienveillants les uns pour les autres, — on prend ensemble les mêmes plaisirs ; — si l'on se rencontre dans une autre circonstance, c'est avec un sourire qu'on s aborde ou qu'on se salue.
Un jour de fête publique, tous les habitants de la ville ont une fête à eux, les plus pauvres comme les plus riches, — tous sentent, au moins une fois, qu'ils sont les membres d'un pays riche, riche surtout du travail et du courage de ses plus pauvres enfants.
Il est important de suivre la ligne indiquée par la dernière fête du Havre , — il faut élaguer encore dans les anciennes coutumes, — il faut remplacer ce qui n'est que grotesque et de mauvais goût par ce qui est noble, spirituel, instructif.
Un grand malheur de ce temps-ci, c'est que l'agriculture n'est pas assez honorée ; — aussitôt qu'un jeune homme montre quelque intelligence, on le jette à tout hasard dans une autre carrière.
Sully disait cependant : « Un. État se passerait mieux de gens d'Église, nobles, officiers de justice et financiers, que de marchands, artisans, pasteurs et laboureurs. »
Il y a des comices agricoles qui sont de bonnes et utiles institutions ; ces comices donnent des récompenses au progrès de tous genres, dans la culture et dans l'élève des bestiaux. — Ils honorent aussi les domestiques honnêtes, laborieux, intelligents.
Pourquoi n'y aurait-il pas dans l'année au moins une fête de l'Agriculture ? Sur un char , traîné par de ma-
gnifiqiies chevaux — comme ceux que nous avons vus l'autre jour dans la fête du Havre, — seraient les agriculteurs qui auraient obtenu des prix et des récompenses; un magistrat municipal aurait l'honneur de se tenir au milieu d'eux.
Derrière le char , seraient conduits , magnifiquement harnachés et ornés, les chevaux, bœufs, moutons, qui auraient mérité le prix des comices. Les plus beaux produits de la terre, légumes, fldtirs et fruits, que donnerait la saison où aurait lieu la fête, seraient exposés sur un autre char.
A rilôtel de Ville, où le cortège se rendrait d'abord, et où on distribuerait les prix et les récompenses, on prononcerait l'éloge de l'Agriculture, — un prix serait donné tous les ans pour ce discoi»rs.
On le vendrait à l'instant même imprimé, avec une notice sur les améliorations introduites dans les cultures depuis la fête précédente, — et tous les avis utiles aux agriculteurs et horticulteurs.
Un prêtre bénirait les dons de la terre et du travail.
Un banquet, présidé par les autorités de la ville, serait offert à ceux qui auraient obtenu des prix et des récompenses dans les diverses branches de la culture. Ce banquet, fait par souscription, réunirait l'élite des habitants de la ville, — tout ce q^ui voudrait rendre un solennel hommage à l'agriculture.
A une autre époque désignée, avec le môme appareil, aurait lieu la fêle du Commerce et de l'Industrie. Des produits, des perfectionnements, seraient exposés publiquement; des prix et des récompenses seraient décernés ; un discours à l'éloge du Commerce serait prononcé et distribué; les corporations d'ouvriers, avec leurs bannières et
leurs insignes, prendraient place au cortège et au banquet par souscription.
Une troisième fête serait consacrée à la Marine.
Ce jour-là, après un éloge historique de la marine, on distribuerait des récompenses aux hommes dévoués et intrépides qui auraient exposé leurs jaurs pour sauver d'autres hommes, et on nommerait ceux qui, au concours, auraient été reçus pilotes et capitaines.
Sur des bannières on porterait les noms des hommes qui ont honoré la Normandie dans la guerre, dans les arts, dans les sciences, dans l'industrie, et c'est sous ce rapport, comme sous bien d'autres, une riche province que la Normandie.
L'histoire de la Normandie ofîre en foule de grands et glorieux événements à rappelé^' dans les fêtes, — et on verrait avec un juste orgueil, portés sur des bannières, les noms de :
Jean et Clément Marot, — Malherbe, — Sarrazin, — les deux Corneille, — Se'grais, — Saint-Amand, — Brebeuf, — Fontenelle, — Pradon, — Benserade, — Mezeray, — le cardinal Duperron, — Brumoy, — Daniel, — Sanadon, — Jouvenet, — madame du Boccage, — madame Leprince de Beaumont, — Boïeldieu, — le Poussin, — Duquesne, — Ango, — Georges de Scudéry et Magdeleine de Scudéry, — madame de La Fayette, — Bernardin de Saint-Pierre, — Casimir Delavigne, — Dicquemare,— d'Après de Mannevilette, etc., etc.
A ces beaux, nobles et utiles cortèges, tout le monde se ferait un honneur de prendre part.
Déjà, à Lille, à Douai, à Bordeaux, on a retracé dans les calvacades, où une grande partie de la jeunesse bourgeoise s'est mêlée, des événements importants dont ces villes ont
été le théâtre. — Les quêtes pour les pauvres ont produit de très-heureux résultats.
Il faut remercier sincèrement ceux qui ont pris part avec beaucoup de cœur et d'intelligence à la dernière fête du Havre.
Il faut s'associer à eux, les aider, leur offrir tous les concours, et on arrivera à des fêtes qui, non-seulement mêleront, comme cette dernière, la gaieté à la bienfaisance, mais encore formeront un tpès-beau spectacle, élèveront l'esprit et l'àme, rendront de légitimes hommages et donneront de féconds encouragements à l'agriculture, au commerce, à l'industrie, à la marine et aux arts.
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