LESURQUES. — LES ERREURS JUDICIAIRES. — LES
PRÉVEiNUS.
Lesurques était né à Douai, et avait été soldat, il avait servi honorablement dans le régiment d'Auvergne. — Des actes de bravoure et sa bonne conduite n'avaient pas tardé à l'élever au grade de sergent. On n'avait pas encore mis le bâton de maréchal dans la giberne des conscrits. Il quitta le service en 1780, obtint une place modeste à Douai; et, comme il avait un petit patrimoine, il fit facilement quelques spéculations heureuses, et se trouva avoir douze mille livres de rentes, — ce qui était alors une fortune considérable. Il était marié : il avait trois enfants ; il était aussi heureux qu'il est permis à l'homme de l'être. Cepen-
dant il aimait les arts et s'occupait un peu de peinture ; il voulait, de plus, donner une brillante éducation à son fds. Il quitta Douai au commencement de l'année 1795, et vint s'établir à Paris. Il loua un appartement rue Montmartre, 2oo, — et, pendant qu'on faisait quelques réparations à ce logement , il alla demeurer avec sa femme et ses enfants chez un de ses parents.
Un nommé Guesno, propriétaire d'une maison de roulage à Douai, arriva sur ces 'entrefaites à Paris ; un de ses voituriers avait disparu avec une caisse d'argenterie, — et Guesno venait prendre des renseignements. Il descendit chez un certain Richard, avec lequel il avait fait quelques affaires, et auquel il avait donné l'hospitalité à Douai, sans avoir avec lui aucunes relations suivies. Guesno alla faire une visite à Lesurques, ne le rencontra pas, et laissa son adresse. Lesurques lui rendit sa visite, trouva Guesno qui déjeunait avec Richard, et se mit à table avec eux. Pendant le déjeuner, un personnage de la connaissance de Richard entra avec une jeune femme. Après quelques façons, ils se mirent également à table, et partagèrent le repas.
Peu de jours après, Lesurques rencontra Guesno ; celuici était pressé, et pria Lesurques de l'accompagner. Il avait d'ailleurs à lui conter des choses singuUères et désagréables pour lui. Lesurques hésita : il avait quelques alTaires ; mais, sur l'insistance de Guesno, il l'accompagna jusqu'à la préfecture de police, où Guesno allait redemander ses^papiers au juge d'instruction. A la porte, Lesurques voulut quitter Guesno, mais Guesno affirma qu'il serait délivré dans deux minutes, et qu'à son tour il reconduirait Lesurques. La sentinelle ne voulait pas laisser entrer Lesurques, qui n'avait pas d'assignation comme Guesno ; cependant, sur l'insistance de celui-ci, on les laissa passer tous les deux.
Il y avait plusieurs personnes dans l'antichambre du juge d'instruction Daubenton. Guesno et Lesurques s'assirent sur une banquette, et Guesno continua son récit. — Il n'avait pas fini lorsqu'on l'appela. Il trouva le juge d'instruction avec deux femmes vêtues en paysannes. Le juge d'instruction lui fit quelques questions, puis lui rendit ses papiers :
— Vous avez quelqu'un avec vous, lui dit-il. ■ — Oui, un compatriote.
— Dites-lui d'entrer; vous l'attendrez dans l'antichambre.
Lesurques, surpris, entre chez le juge. M. Daubenton lui fait des questions vagues, et lui dit qu'il peut se retirer. Il rejoint Guesno, et tous les deux allaient s'en aller, lorsqu'un agent de police, appelé Ileudon, leur barre le passage, et les fait rentrer dans le cabinet de M. Daubenton. Là, le juge, qui avait toujours auprès de lui les deux mêmes paysannes , leur lit une déclaration faite et signée par ces deux femmes, lesquels affirment reconnaître Guesno et Lesurques pour deux des quatre cavaliers qui s'étaient arrêtes à Montgeron quelques jours auparavant. — Guesno et Lesurques affirment qu'ils ne sont jamais allés à Montgeron. — Les paysannes Sauton et Grosse-Tête persistent, et M. Daubenton fait conduire Guesno et Lestirques en prison.
Or, voici de quoi il s'agissait : peu de jours auparavant, on avait trouvé, à quelques lieues de Paris, le courrier et le postillon de la malle de Lyon assassinés auprès de leur voiture. Le postillon avait la main séparée du bras ; sa figure et son corps étaient presque hachés — le courrier avait la gorge coupée.
On remarqua des empreintes de pas dans le sang. On trouva un sabre et un éperon argenté avec sa chaîne. La
192 UNE POIGxNÉE
note des paquets remis au courrier était à terre; on voyait à chaque ligne la marque d'un doigt sanglant. On pensa qu'un des assassins avait fait l'appel de ces objets pendant que les complices les cherchaient. L'enquête apprit que la veille quatre personnes avaient dîné à Montgeron chez un aubergiste appelé Evrard — puis qu'elles étaient allées dans un café appartenant à une femme Châtelain. L'un d'eux, qui avait les cheveux d'un blond clair, avait demandé à la fille Grosse-Tête, servante de la maison, un bout de ficelle pour rattacher son éperon, dont la chaînette s'était rompue — faute de ficelle, il l'avait arrangé avec du fil; puis les quatre hommes étaient repartis à cheval. A Lieursain, ils avaient bu du vin à f auberge d'un nommé Chapeau ; l'un d'eux avait fait rattacher un fer à son cheval. — Ils étaient partis, mais l'un d'eux était revenu chercher son sabre, qu'il avait oublié ; il s'attabla, but un verre d'eau-de-vie, et ne remonta à cheval que lorsqu'il eut vu la malle arriver.— A ce moment il était parti au galop. — Dans la nuit qui suivit, cinq hommes à cheval étaient passés à Yilleneuve- Saint-Georges, puis étaient entrés à Paris.
On ne larda pas à mettre la main sur un des assassins appelé Courriol, et sur sa maîtresse, Mag'deleine Bréban, qui s'étaient réfugiés à Château-Thierry chez un sieur Goller, de Douai. On trouva en leur possession une somme importante, représentant à peu près la cinquième partie de ce qui avait été volé au courrier. Guesno, voyageant pour ses affaires, se trouvait alors chez son compatriote Goller ; on les arrêta tous les quatre, et on les emmena à Paris. Quelques mots d'explication suiTirent à Guesno pour se faire mettre hors de cause, et M. Daubenton, juge d'instruction, lui dit de revenir le lendemain chercher ses papiers, qu'il n'avait pas sous la main. C'est le lendemain
que Guesno rencontra Lesurques et l'emmena avec lui dans le cabinet du juge d'instruction pour lui conter la fâcheuse aventure. Les filles Santon et Grosse-Téte avaient été amenées de Montgeron pour témoigner dans l'affaire de l'assassinat du courrier de Lyon. La fille Grosse-Tête avait prétendu reconnaître parfaitement Guesno et Lesurques pour deux des cavaliers qui avaient pris du café chez sa maîtresse, et elle désigna Lesurques comme l'homme blond auquel elle avait donné du fil pour raccommoder son éperon : la fille Sauton affirma la même chose. C'est pourquoi le juge avait fait paraître les deux amis devant ces deux femmes, pour qu'elles pussent bien les examiner ; et, sur leur affirmation, Guesno et Lesurques avaient été mis en prison.
Le 15 thermidor an iv, six accusés parurent devant la cour d'assises : Bruet, Guesno, Courriol, Richard, Bernard et Lesurques. Toutes les circonstances les plus fatales se réunirent contre Lesurques. C'étaient Courriol et sa maîtresse qui avaient déjeuné avec lui et Guesno chez Richard. — Un de ses amis avait, par hasard, inscrit sur un livre de commerce la daté du jour où Lesurques avait passé la journée avec lui : ce jour était le jour de l'assassinat ; cela aurait tout expliqué, mais celte date était surchargée— l'ami fut accusée de faux témoignage. —D'autres témoins furent également intimidés, repoussés par l'accusateur public.
Magdeleine Bréban, maîtresse de Courriol, demanda à parler au président du tribunal. Elle lui dit que Lesurque'^ était innocent; qu'il était victime d'une ressemblance singulière avec un nommé Dubosc, qu'on n'avait pas arrêté. Le président, dont je regrette de ne pas savoir le nom, écouta à peine Magdeleine Bréban. Guesno et Bruet furent acquittés; Richard fut condamné à vingt-quatre ans de
in UNE POIGNÉE
travaux forcés. — Courriol, Bernard et Lesurques furent condamnés à morL Courriol se fit conduire devant le magistrat, et répéta la déclaration de Magdeleine Bréban. — Les coupables sont : Dubosc, Yidal, Durochat, Boussy, et lui Courriol. — Vidal ressemble assez à Guesno, mais la ressemblance entre Dubosc et Lesurques est effrayante — si ce n'est que Lesurques est blond ; — mais le jour du crime, Dubosc, qui a les cheveux châtains, avait mis une perruque blonde pour se déguiser. -^ Un sursis à l'exécution est ordonné, —mais, le sursis expiré, on annonce à Lesurques qu il va mourir. Il écrit à sa femme, avec cette suscription :
« A la citoyenne veuve Lesurques ;
» Quand tu liras cette lettre, je n'existerai plus ; un fer » cruel aura tranché le fil de mes jours, que je t'avais con- » sacrés avec tant de plaisir. Mais telle est ma destinée : on » ne peut la fuir en aucun cjs. Je devais être assassiné ju- » ridiquement. Ah ! j'ai subi mon sort avec constance et » un courage digne d'un homme tel que moi. Puis-je es- » pérer que tu imiteras mon exemple? Ta vie n'est point à » toi ; tu la dois tout entière à tes enfants et à ton époux, » s'il te fut cher. C'est le seul vœu que je puisse former.
» On te remettra mes cheveux , que tu voudras bien » conserver; et, lorsque mes enfants seront grands, tu » les leur partageras. C'est le seul héritage que je leur » laisse. »
Et il fait mettre dans les journaux une note ainsi conçue :
« Tous, pour qui je vais mourir, contentez-vous du sa- » crifice de ma vie. — Si jamais vous êtes traduit en justice, » souvenez-vous de mes trois enfants couverts d'opprobre,
» et de leur mère au désespoir. — Ne prolongez pas tant » d'infortunes causées par une funeste ressemblance. »
Lesurques, vêtu de blanc comme une victime, monta à réchafaud d'uu pas ferme, protesta de son innocence, et se livra au bourreau.
Depuis, la justice arrêta, condamna, et fit exécuter successivement les complices du crime.
Vidal ressemblait, en elTet, beaucoup à Guesno, mais la ressemblance entre Lesurques et Dubosc, quand on lui fit mettre une perruque blonde, qu'on trouva dans sa malle, épouvanta les témoins, et fit avouer à quelques-uns, avec des larmes, qu'ils s'étaient trompés. Il se trouva sept condamnés, et il n'y avait que six coupables —on avait guillotiné un homme de trop.
On condamna Lesurques, seul solvable, à la restitution du vol — c'est à dire 74,996 fr. 95 c, somme à laquelle, vu la dépréciation des assignats, on évalua les deux millions pris au courrier de la malle.
Mais, de môme que le bourreau avait coupé une tête de trop,-le fisc prit de trop — un peu plus de cent cinquante mille francs. — Ces biens furent d'abord assignés à la dotation du sénat et attribués à la sénatorerie du comte Jacqueminot, qui les repoussa avec indignation ; ils furent alors compris dans la dotation de la Légion d'honneur. La Légion d'honneur ne tarda pas à les rejeter. — Le fisc les reprit, et les vendit, en 1810, au profit du trésor de l'État.
Ils furent vendus au prix de 185,000 fr.,ct ce n'était pas là leur valeur, cai* l'acquéreur les revendit l'année d'après au prix de 233,306 fr. 31 c.
Ce n'est que vingt-sept ans plus tard que l'on rendit à la famille — réduite à la misère pendant vingt-sept ans —
ce que le fisc avait pris, même au delà de la condamnation de Lesurques.
Le fils Lesurques s'engagea à dix-huit ans.
« Je veux être soldat, dit-il, faire une action d'éclat — non pour arriver aux grades et aux honneurs, mais pour demandera l'empereur la révision du procès démon père.» — Il est parti en \8\2 pour la Russie, et n'en est pas revenu.
Après être restée folle pendant neuf ans, madame Lesurques revint à la raison, et, jusqu'en 1842, époque de sa mort, elle n'a pas quitté le deuil, et s'est consacrée sans relâche à la réhabilitation de son mari. — En mourant, elle a fait une dernière prière pour la réussite de sa sainte mission— elle a légué à ses filles la continuation du pieux devoir qui a occupé toute sa vie.
Depuis la mort de Lesurques, le juge de paix Daubenton s'elTorça, sans relâche, de faire proclamer l'innocence de celui à la condamnatfon duquel il avait contribué par un funeste concours de circonstances. En 1851, une pétition ayant été présentée à la Chambre des pairs, la commission de la Chambre des pairs, composée de MM. Mole, de Montmorency, de Castellane, de Saint-Aignan, de Valence et de Portails, déclara que Y innocence de Lesurques était plus claire que le jour.
A la Chambre des députés, à la même époque, M. de Floirac, rapporteur d'une pétition semblable, s'exprimait à peu près dans les mêmes termes.
M. Doué d'Arc, procureur du roi à Versailles, avouait « sa douloureuse conviction que Lesurques était mort innocent. »
Seul , M. Zangiacomi plaida contre la mémoire de Lesurques. — Le rapporteur de la Chambre des députés,
M. Laboulie, a, dans son rapport, réfuté pleinement les malheureux arguments de M. Zangiacomi, — triste effet de la déplorable habitude de l'accusation .
MM. Merlin, Fulchiron et de Belleyme, députés en 1 833 ; M. Emmanuel Poulie, député en 1834 ; toute la députation du Nord, en 1847, composée de MM. Montozon, Marchand, de Maingoval, Corne, de Villeneuve, de Staplande, Behaghel, Royer, Choque, Lestiboudois, Delespaul, d'Haubersaert, demandèrent successivement la révision du procès Lesurques.
Deux cent trente-huit députés appuyèrent la demande de la députation du Nord.
On remarque dans ces deux cent trente-huit signatures, celles de MM. Thiers, Boulay (de la Meurthe), Yitet, F. Barrot, Crémieux, Joly, Marie, Ledru-RolUn, Isambert, Levavasseur, de Tocqueville, marquis Oudinot, Abalucci, Combarel de Leyval, de la Rochejaqu^lein, de Maie ville, Drouyn de Lhuys, de Corcelle, de Larcy, de Panât, Vieillard, Mortimer-Ternaux, Jules de Lasteyrie.
Le dernier rapport présenté à la Chambre des députés, rapport fait avec probité et énergie, relate toutes les preuves de l'innocence de Lesurques. — Duroclial, Vidal, Roussy — qui ont eu successivement la tète tranchée comme auteurs de l'assassinat du courrier de la malle de Lyon — ont, comme Courriol, affirmé l'innocence de Lesurques — Dubosc seul, qui a espéré jusqu'à la fin que sa fun^te ressemblance avec Lesurques le sauverait, a gardé le silence.
— En effet, les juges qui ont condamné Dubosc ne l'ont condamné que parce qu'ils avaient la conviction de l'innocence de Lesurques; autrement, il y en avait un de trop.
— Lesurques et Dubosc, — dont la bizarre ressemblance a été constatée par tout le monde — n'ont joué, dans les ré-
cits des témoins, qu'un seul et même rôle, sont un seul et même personnage. Dubosc et Lesurques sont tous deux l'homme blond qui a raccommodé son éperon avec du fil fourni par la fille Grosse-Tête. Il est évident, i° qu'on a guillotiné un homme de trop — que cet homme est Lesurques ou Dubosc — car il n'a jamais été question de deux hommes blonds ayant raccommodé chacun un éperon avec deux bouts de fil donnés à chacun d'eux par la fille Grosse- Téte ; la recherche de l'innocence est donc entre Lesurques et Dubosc — l'un des deux a été condamné et exécuté injustement.— Dubosc était un voleur de profession accusé par ses complices; Lesurques un homme estimé n'ayant que de bons antécédents — et que tous les auteurs de l'assassinat ont déclaré ne pas connaître.
On a peine à comprendre les obstacles que rencontre depuis un demi-siècle l'exécution de ce grand devoir de rendre à la mémoire et à la famille d'un innocent au moins l'honneur —je me trompe, il ne reste plus de la famille de Lesurques qu'une fille et deux petits-enfants ; tous les autres membres sont morts ruinés et déshonorés.
« On craint, dit-on, de diminuer le respect dû à la justice en avouant une erreur. On craint de voir surgir d'autres réclamations du même genre. »
Misérables arguments! Vaut-il mieux — pour le respectde la justice — qu'on dise : « Lesurques — et sans-doute tant d'autres — ont été condamnés et tués injustement, et jamais leur famille n'a pu obtenir la réhabilitation des innocents?...»
Ou bien : « La justice s'est trompée une fois, et elle a voulu, par la solennité de ses regrets et l'éclat de la réparation, rendre, autant qu'il était en elle, hommage à l'innocence condamnée, expier une funeste erreur, et donner à jamais au pays des garanties formelles ? »
Le second argument ressemble à celui de ce major prussien qui, après une bataille, chargé de faire enterrer les morts, dit à un blessé qui ne voulait pas qu'on l'enterrât : « Allons donc, si on écoutait ces gens-là, il n'y en aurait pas un de mort ! »
Il se présentera de semblables réclamations, dit-on. — On saura bien les repousser si elles sont injustes ; on a bien repoussé celle qui était juste pendant près de cinquante ans.
Le rapport présenté à la Chambre des représentants conclut à la révision du procès et à la réparation, si l'innocence de Lesurques est constatée. Il faut que la Chambre fasse une loi. Nous pensons qu'on ne saurait donner trop de solennité à la réparation d'un aussi grand malheur.
Si j'avais l'honneur d'être représentant du peuple, je proposerais : 1»^ la révision du procès de Lesurques ; 2" s'il y a lieu, la cassation de l'arrêt, puis une grande cérémonie dans laquelle, toutes les chambres assemblées, — le plus ancien et le plus haut en dignité des magistrats ferait, au nom des juges de Lesurques et de la justice, amende honorable à sa mémoire, à celle de sa fe;*.ime et à ses enfants et descendants, — ou 3^ la restitution des biens de Lesurques avec les .intérêts, depuis le jour de la confiscation; 4*^ l'érection d'un monument funèbre dans sa ville natale, avec une inscription contenant sa réhabilitalion.
Ce sujet nous amène naturellement à parler d'autres erreurs moins rares que la justice devrait, ce nous semble, réparer.
D'après les statistiques judiciaires, il n'y a pas tout à fait deux condamnations sur cinq accusés. — Il y a donc plus de raison de supposer un prévenu innocent que de le supposer coupable. Il y a trois chances contre deux pour que
le prévenu d'aujourd'hui soit dans un mois un homme auquel la société aura des réparations à faire.
Un prévenu est donc un homme peut-être innocent, auquel, par erreur, vous faites le plus grand tort possible ; vous l'enlevez à sa famille, à ses affaires, pendant plusieurs mois ; pendant plusieurs mois vous faites peser sur lui les soupçons les plus flétrissants, et vous le condamnez aux plus terribles angoisses ; vous le traitez à peu près comme s'il était condamné et vous faites commencer pour lui à l'avance une peine qu'il y a trois chances contre deux que la justice ne prononcera pas.
Cependant vient le jour du jugement; notre homme est> acquitté, le président psalmodie : « Ordonne que le préfenu sera mis en liberté, s il n'est détenu pour autre cause. » L'organe du ministère public, qui a fait tous ses efforts pour le faire condamner, ne lui dit pas seulement : « Pardon de vous avoir dérangé. »
Cependant, au premier moment, le prévenu, qui, dans les insomnies de la prison, avait plus d'une fois pensé à Calas et à Lesurques, se trouve fort heureux d'être acquitté. — Il se réjouit. — Jl embrasse en pleurant de joie sa femme, ses enfants, et... j'allais dire ses amis, mais la plupart se sont retirés. — Il rentre chez lui, ses voisins l'évitent; pendant quatre mois on a associé son nom à l'idée du crime dont il est accusé, et, pendant quatre heures, le ministère public a entassé contre lui tous les arguments possibles pour prouver sa culpabilité. Quelques-uns le croient plus heureux qu'innocent.
Le voilà dans son logement avec sa femme et avec ses enfants. — On se regarde, on se trouve maigri, changé. « Tiens ! où est donc la pendule ? Et nos quatre couverts d'argent ? Tout ce que nous avions acheté à force de travail
et d'économie ? — Hélas ! il a fallu vendre tout cela : comment aurions-nous vécu tes enfants et moi, pendant la détention ? — C'est vrai, mais me voilà libre ; je vais travailler, nous allons réparer cela. »
Mais, le lendemain, ceux qui lui donnaient de l'ouvrage l'ont remplacé. Il faut chercher, attendre, souiïrir, et ce n'est que bien longtemps après qu'il aura réparé, — s'il est heureux, — le mal matériel qu'il a subi. Moralement, il ne s'en relèvera jamais tout à fait : les gens. qui ne l'aiment pas diront toujours : « Il a été accusé dans telle affaire. »
^ Il me semble cependant que voilà un homme auquel on devrait quelques réparations. — Non, — le président ordonne q\id sera mis en liberté. On le renvoie avec son honneur compromis, sa tête fatiguée par l'anxiété, son corps malade par la prison, sa fortune, son industrie, perdues par les dépenses, les perles, l'incapacité de travail, sa famille désespérée, ruinée. — On ne lui doit rien, — on ordonne qu'il sera mis en liberté s'il n'est retenu pour autre cause.
Il faudrait, pour être plus juste, que l'on donnât autant que possible à l'acquittement autant au moins de publicité qu'à l'accusation. — Je dis au moins, car l'acquittement intéresse moins les lecteurs que l'accusation, et la mémoire garde plus difficilement le bien que le mal. — Des alFiches seraient apposées dans le lieu du séjour habituel du prévenu proclamant son innocence, et une indemnité pécuniaire lui serait accordée. — Les amendes prononcées contre les condamnés alimenteraient la caisse destinée à indemniser les prévenus reconnus innocents. — Ce ne serait que juste. — Cela se fera t-il jamais?
Voici assez de preuves qui établissent jusqu'à l'évidence
rinnocence de Lesurques. — D'ailleurs, ceux qui s'opposent à la réhabilitation de sa mémoire ne nient pas cette innocence. — Elle est aujourd'hui universellement reconnue. C'est donc surtout la justice qu'il s'agit de réhabiliter, et c'est elle, dans cette cause, qui en a, en réalisé, besoin. Lesurques a été tué innocent ; on propose à la justice de dire : « L'erreur vient des juges, et non de la justice. La justice est divine, les juges sont des hommes ; — la justice répare tous les torts, toutes les erreurs, — même les torts et les erreurs des juges. »
Mais, dans un intérêt facile à concevoir, on fait toujours semblantde confondre les juges avec la justice, comme les*^ prêtres avec Dieu. — C'est ainsi qu'on habitue les hommes à se défier de la justice et de Dieu.
La justice doit et peut se réhabiUterde la mort de Lesurques. Elle doit le faire avec éclat. — Elle doit dire tout haut et éterniser par un monument l'erreur des juges, ses regrets et sa réparation. ^
Un écrivain a dit : « On a l'habitude, dans les grandes villes, de mettre au-dessus de la porte d'une maison quelconque : Hospice des aliénés. Cela produit l'effet de faire croire que tous ceux qui ne sont pas dans cette maison ne sont pas fous. »
Quelques erreurs des juges, solennellement reconnues par justice, étabUraient qu'elles sont les seules.
On se rappelle la réhabilitation de Lally-Tollendal et les misérables arguments qui y avaient été opposés.
Voici quelques autres exemples de réhabilitation qui n'ont ruiné ni lÉtat ni le respect de la justice.
La société n'a pas été ébranlée — comme le prétend M. Rouher — lorsque sous Louis XY on a réhabiUté la mémoire de Calas, mort sur la roue.
Elle ne l'a pas été sous Louis XIII — lorsque le parlement de Paris a réhabilité le maréchal de Marillac, injustement exécuté pour des concussions imaginaires.
Elle ne l'a pas été sous Henri III, — lorsque le fils de Couci a fait proclamer l'innocence de son père, décapité sous le règne précédent, lorsque le roi lui-même, instruit des regrets de son prédécesseur, qui n'avait pas tardé à être éclairé, lui fit faire une pompe funèbre pareille à celle qu'on faisait pour les princes du sang.
Elle ne l'a pas été sous François P"", — lorsque l'amiral Chabot, injustement condamné, fut rétabli dans ses dignité*, et les persécuteurs condamnés à leur tour après un procès de révision, dans lequel le roi déposa lui-même contre eux.
Je le répète avec insistance, c'est de la réhabilitation de la justice qu'il s'agit, — la justice doit réparer l'erreur des juges, et ne pas en accepter la solidarité.