‹ Une poignée de véritésChapitre 2 sur 47 · II. — Autre apologue. —Jupiter déménage · texte numérisé non relu

II. — Autre apologue. —Jupiter déménage

Nous allons examiner maintenant pourquoi on a inventé la sagesse — qui est-ce qui l'a inventée — à quoi elle sert à ceux qui la pratiquent et à ceux qui la prêchent — puis nous verrons quelle doit être l'opinion de Jupiter à l'égard des prières et des vœux des mortels; et autre chose encore.

Un jour que j'étais allé voir Pradier dans une cave de l'Institut qui lui sert d'atelier, et que son praticien m'avait dit qu'il était absent et reviendrait dans une demi-heure, — je commençai par l'attendre; mais le soleil, que je voyais par un soupirail, briller au dehors, ne tarda pas à me persuader que, si je restais dans cette cave, j'allais, moi aussi, devenir en marbre, et je pris le parti de flâner sur le pont des Arts, en songeant que, malgré la grande réputation qu'il a bien fallu accorder à Pradier, on attendrait sans doute qu'il fût mort pour dire tout haut que c'est tout simplement un sculpteur de la force de Praxitèle, avec lequel il a, du reste, tant de rapports, que je le suppose d'une même famille, dont le nom a été altéré dans la terminaison parle temps et par les traducteurs.

Il y avait à l'angle du quai et du pont des Arts un bouquiniste qui avait sur le parapet étalé au soleil sa bibliothèque dépareillée. — J'ouvris un livre au hasard, et je tombai sur une sorte d'apologue — à la fin du volume, qui était lui-même un second volume ; l'apologue n'était pas terminé, et le volume suivant n'existait pas ; — néanmoins c€t apologue me resta dans la mémoire, et il me revient

aujourd'hui précisément au moment où je veux dire ce que c'est que la sagesse — c'est-à-dire on ne peut plus à propos— du moins selon moi.

« Il y avait, du temps des païens, un petit peuple qui habitait une petite lie de la mer Baltique. Ce peuple était le plus altéré des peuples. Mais Odin, c'est le nom que les gens du Nord donnaient en ce temps-là au Créateur du monde, Odin y avait pourvu, et Tlior, fils d' Odin et de Frigga, leur avait appris à cultiver l'orge et le houblon et à faire de la bière.

» Non-seulement ce peuple faisait assez de bière pour apaiser sa soif, mais encore il pouvait, chaque année, en vendre un peu aux habitants d'une île voisine, qui lui donnaient en échange des jambons fumés et des saucisses. — Le commerce appartenait à une certaine classe de gens qui prélevaient sur la récolte d'orge et de houblon la quantité nécessaire pour l'échange à faire avec les voisins ; puis ils vendaient dans l'île les denrées salées qu'ils recevaient. Or, le jambon fumé et les saucisses avaient augmenté la moyenne de la soif du pays. L'île était fort petite ; il n'y avait pas moyen d'augmenter la culture de l'orge et du houblon. On imagina la petite bière, c'est-à-dire qu'avec la même quantité de houblon et d'orge on augmenta la production de la bière au moyen d'une plus grande quantité d'eau. C'était beaucoup moins bon, mais ça désaltérait, et c'était le principal. On ne tarda pas à s'y accoutumer, à l'exception de ceux qui l'avaient inventée, et qui, pour prix de leur invention philanthropique , s'étaient réservé sur la récolte annuelle le prélèvement d'une certaine quantité de bière fabricjuée suivant les anciens rites.

» Tout allait donc passablement dans l'île, et, à diverses époques de l'année, on célébrait des fêtes en l'honneur

d'Odin et de son fils Thor, pour les remercier d'avoir donne la bière à un peuple aussi altéré.

» Mais ceux qui avaient inventé la petite bière étaient des esprits ingénieux qui ne devaient pas s'arrêter là ; en elïet, ils ne tardèrent pas à inventer en sens contraire l'aie d'abord, et ensuite le porter. C'était meilleur; mais, avec ce qu'on récoltait d'orge et de houblon, il n'y avait pas moyen de faire de l'aie et du porter pour tout le monde ; bien plus, pour en faire seulement pour les inventeurs, qui ne voulaient plus et ne pouvaient plus s'en passer, il fallait prendre sur la petite bière. Après avoir longtemps cherché, on forma une association ayant pour double but de boire du porter et de l'aie et d'en prêcher l'abstinence aux autres. On commença en conséquence à établir que la soif n'était pas aussi innocente qu'elle en avait l'air et qu'on l'avait pensé jusque-là ; que c'était une épreuve à laquelle Odin soumettait les hommes, et que ceux-là lui faisaient un trèsgrand plaisir qui savaient résister à leur soif. Les hommes forts, disait-on, les hommes vertueux, les hommes selon le cœur d'Odin, les hommes qui sont, à proprement parler, l'image d'Odin sur la terre, ne boivent pas du tout; en vain ils mangent du jambon fumé et des saucisses, ils savent triompher d'une soif immonde dont les autres hommes sont les esclaves.

» Nous ne pensons pas que tous les mortels soient appelés à ce point de perfection, — mais il est, à un degré inférieur, d'autres moyens d'attirer sur soi les regards bienveillants de l'époux de Frigga. D'abord ne satisfaire sa soif qu'à moitié, et ensuite mettre beaucoup d'eau dans sa bière. Plus on mettra d'eau dans sa bière et moins on en boira, et plus on passera pour un homme vertueux, et plus ou jouira de l'estime et de la considération pubUques.

DE VÉUITÉS. 15

» Au commencement, ces prédications eurent un grand succès. Quelques personnes mirent un peu d'eau dans leur petite bière, d'autres en mirent beaucoup, d'autres ne firent que mettre un peu de petite bière dans leur eau — d'autres ne burent que de l'eau, d'autres se mirent à ne pas boire du tout. — Parmi ces derniers les uns moururent, mais, ce qui est pis, c'est que les autres vécurent également enragés. Ces derniers et les autres furent honorés à triple carillon, les morts compris. — On fit d'eux des éloges publics ; on leur donna des cordons de toutes couleurs, des dignités de toutes sortes — et on but énormément d'ale et de porter en leur honneur sous forme de hbations, comme on a fait en l'honneur des dieux. Mais rien n'est éternel, et cet ordre de choses ne put durer. On ne tarda pas à découvrir que ceux qui prêchaient si fort contre la soif buvaient du porter dans des verres énormes, ce qui leur permettait de guérir leur soif par le moyen le plus radical, et ensuite de jouir par le monde de tous les honneurs attachés à la réputation de ne boire par jour qu'un verre de bière.

» Le procédé fut jugé ingénieux, et trouva facilement des imitateurs ; mais, en même temps que beaucoup de gens eurent des grands verres, on vit augmenter dans la même proportion le nombre de ceux qui louaient la résistance à la soif et récitaient des invectives contre ceux qui satisfaisaient cette passion honteuse ; — puis graduellement on en vint à ceci, que tout le monde eut des grands verres et que tout le monde prêcha l'abstinence, et que tout le monde but de l'aie et du porter autant qu'il s'en put procurer, et que ce ne furent plus ceux qui s'abtenaient de boire qui recevaient les honneurs et les dignités, mais ceux qui prêchaient le mieux contre la soif, se réservant de satisfaire de la façon la plus complète et la plus agréable

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leur soif particulière du produit des injures débitées par eux contre la soif des autres. »

Le volume finissait là, et l'auteur disait : « Nous vous dirons dans le volume suivant ce qui arriva de tout ceci. »

Mais le Aolume suivant ne se trouva ni à l'étalage du bouquiniste ni à celui d'aucun autre, de sorte que je n'achetai pas le livre dépareillé, ce que je regrette aujourd'hui que je suis forcé de citer de mémoire.

Un autre exemple : deux hommes se prennent de querelle.

— Lâche! dit l'un des deux, tu as un hàton! pose ton bâton.

L'homme armé pose son bâton, que l'autre prend pour le rosser avec.

Au commencement des sociétés, les hommes ont été chasseurs. Les animaux des forets leur ont fourni longtemps la nourriture de toute l'année, et les habits d'hiver, — les feuilles de figuier n'ayant jamais été qu'un costume d'été. Les hommes sont toujours chasseurs, — c'est-à-dire que chaque homme doit attraper de façon ou d'autre sa nourriture et ses vêtements, et la nourriture et les vêtements de sa femme ou de ses femmes, selon les pays et les mœurs,. et de ses petits. C'est toujours le même but, les moyens n'ont guère changé : on fait toujours la chasse à courre, au tir, au passage, à la pipée, au miroir, aux collets, — la pêche au filet et à l'hameçon, — seulement on pêche et on chasse un gibier indirect. C'est-à-dire qu'il s'agit aujourd'hui de prendre des places, des fondions, des dignités et des chasseurs. — Je vous décrirai un autre jour ces diverses chasses en détail ; — la chasse et la pêche seulement demandent des procédés nouveaux et perfectionnés, — parce que, outre le gibier et le poisson, il faut prendre

aussi la sauce et le condiments, — et que, dans la sauce et les condiments, il faut compter l'argenterie et la porcelaine, etc.

La feuille du llguier surtout et la peau de loup ont subi de grandes modifications: — une feuille de figuier doit avoir au moins aujourd'hui une quinzaine de mètres, surtout si l'on y met des volants ; — les plus riches feuilles de figuier, celles qu'on met au bal, seraient moins dispendieuses sans les broderies, car elles laissent nue une notable partie du corps féminin. *

Eh bien ! il ne faut pas s'étonner de voir apporter dans le commerce de la vie toutes les ruses delà pêche et de la chasse. — Les affaires par action, par exemple, ne sontelles pas des chasses au miroir et à la pipée ? — Les marchands de tous genres n'amorcent-ils pas leur hameçon avec les éloges de la quatrième page des journaux ? et les journaux eux-mêmes... Le respect pour la sainte hospitalité dont j'use quelquefois me défend de poursuivre.

Cependant le monde est plein de gens, — et c'est dans mon] métier qu'on trouve le plus grand nombre de ces gens — qui passent leur vie à crier : « Dans quel siècle vivons-nous? il n'y a plus de bonne foi ni de probité! le monde est devenu une caverne de brigands ! etc. »

Notez que ces mêmes phrases se sont dites et imprimées de tout temps, et que, dans le premier siècle du monde, on se demandait déjà : « Où allons-nous ? Dans quel siècle vivons-nous?» Eh! mon Dieu! nous sommes dans un siècle où tout le monde a un grand verre et où personne n'aime plus guère la petite bière ; — mais, comme on a en même temps augmenté et perfectionné la culture de l'orge et du houblon dans une proportion à peu près égale à l'augmentation de la soif humaine, il est juste de dire,

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quand on a bien regardé avec de bons yeux, que nous sommes toujours à peu près au même point. « Comment cela finira-t-il? » me demanderez-vous. — Je vous répondrai ici, — comme le bouquiniste me répondit sur le quai : « Je n'ai pas le volume suivant. »

Toujours est-il qu'il n'est pas juste d'exiger que les chasseurs chargent leurs fusils avec du son, et que les pêcheurs tendent des hameçons sans appât, — si ce n'est qu'on espère par là tromper un certain nombre de niais comme moi, comme vou^, peut-être, si vous voulez bien me permettre de le supposer, ce qui n'est pas aussi malhonnête que ça en a l'air, — et diminuer le nombre des concurrents dans la chasse laborieuse, difficile, incertaine, à laquelle nous nous livrons sans relâche.

Cependant tout le monde fatigue Jupiter de plaintes amères et incessantes.

— Quelle infamie ! s'écrie le gantier, l'épicier m'a vendu du café dans lequel il y a la moitié de chicorée! 0 Jupiter! ta foudre est-elle éteinte, morte ou endormie?

Et le gantier, qui s'indigne si fort, a passé toute sa vie à vendre du mouton pour du chevreau, et ne trouve à cela qu'un inconvénient : c'est qu'on ne puisse remplacer à son tour le mouton par du papier gris.

C'est ce que blâme de tous ses poumons le marchand de \in, qui fait du vin avec tant de choses, que quelquefois il y entre un peu de raisin par mégarde.

Et moi, est-ce que je néglige quelque chose pour faire croire qu'il est très-important pour vous que vous lisiez ces lignes et que vous me les payiez le plus cher possible? est-ce que je n'emprunte pas des idées à divers bouquins, comme je viens de vous l'avouer, une fois sur dix, à l'instar des mendiants qui louent des enfants ?

— 0 Jupiter! s'écrie-t-on de toutes parts, anéantissez la friponnerie et la déloyauté.

Jupiter, consumez la vanité et la coquetterie.

Jupiter, détruisez le mensonge.

Jupiter, défaites-nous du luxe.

Jupiter, délivrez-nous de la gourmandise.

Jupiter, faites justice de la paresse.

Jupiter, je vous dénonce l'égoïsme.

Jupiter, je vous signale le jeu.

Jupiter, ne voyez-vous pas l'adultère ?

Jupiter, laisserez-vous vivre plus longtemps la chicane?

Jupiter, faites donc enfin régner la justice, la bonne foi, la simplicité, la vérité, la bienfaisance, l'abnégation, etc., etc., etc.

Je crois que Jupiter a pris le parti de se transporter simplement dans un ciel plus élevé que celui qu'il a habité jusqu'ici, et où il n'a plus les oreilles assourdies par ces cris, ces invocations et ces inspirations, qui s'élèvent chaque jour vers son trône avec l'opiniâtreté des grenouilles qui coassent dans leurs marais vers la fin du jour.

En quoi, Jupiter a parfaitement raison.

En effet, outre que les pétitionnaires, en réalité, neveulent qu'imposer aux autres ces vertus onéreuses dont ils comptent bien continuer à s'affranchir, c'est-à-dire amener leurs rivaux de chasse et de pèche, — les uns à ôtcr le chien de leurs fusils, les autres à les charger avec de la cendre ou de la sciure de bois, — ^ les autres à ne pas mettre d'hameçons à leur ligne, ou du moins à ne pas mettre d'appât à leurs hameçons.

Jupiter entend des demandes si perpétuellement, si obstinément contradictoires, qu'il ne pourrait contenter les uns sans désespérer en môme temps les autres.

20 UNE POIGXÉE

Quand l'un demande de la pluie, l'autre implore de la sécheresse.

Celui-ci veut du froid, l'autre désire de la chaleur.

— Accordez-moi de longs jours pour jouir de ma fortune, dit l'avare.

— Comptez donc les jours de mon oncle, dit son héritier : il y a des gens, grand Jupiter, qui ne savent pas mourir, et leurs héritiers souffrent.

Écouter les prières des hommes, ce serait leur donner part au gouvernement de l'univers, ou tout au moins de leur monde sublunaire ; or, le monde ne va pas déjà trop bien, au dire des philosophes, quoiqu'il soit gouverné par une inteUigence divine, — car il n'y a pas de hasard. J'ai recueilU sur le hasard deux pensées qui m'ont paru raisonnables ; les voici : « La Providence est le nom de baptême du hasard. »

Dans les projets de rhomnie et ses folles visées, La Providence a su garder une part ; C'est ce que le vulgaire appelle le hasard.

Que serait-ce donc si les hommes, par leurs prières trop écoutées, en arrivaient à gouverner eux-mêmes notre monde? Heureusement il n'en est pas ainsi, —car l'un retarderait la marche du soleil pour le plus petit de ses intérêts, et l'autre la hâterait pour un caprice, — et il y au- J rait des années sans pommes en ^'ormundie et sans raisin en Bourgogne :

Di, taleni avertite casum !

Éaisons cependant une supposition, — admettons que Jupiter n'aurait pas eu l'excellente idée de monter tout au haut du ciel, et qu'il serait resté à la portée de la voix opi-

Tiiâtrément glapissante des hommes et de leurs demandes obstinées, et qu'un jour, lassé de ces criailleries, il dise aux Français, par exemple, du pays desquels un vent importun lui apporterait les plus bruyantes clameurs : — Vous voulez donc, mes braves gens, que je fasse régner la justice, la bonne foi, l'égalilé et la fraternité sur la terre ?

Vous voulez que je vous délivre du mensonge, de la vanité, àë la paresse, de la gourmandise, du luxe et de la luxure, de l'égoïsme, du jeu, de la chicane et de cent autres vices et défauts dont vous êtes dégoûtés?

— Oui , grand Jupiter ! s'écrieraient les Français en chœur.

— Cependant, — ferait observer Jupiter, — vous êtes fiers d'être Français ?

— Oui, certes.

— Vous voulez que votre patrie reste riche et puissante, redoutée au dehors par la force de ses armes, admirée au dedans par les progrès de son industrie, par les découvertes de ses savants, par les créations de ses artistes?

— Sans aucun doute.

— Je vous ai donné déjà la seconde moitié des avantages que nous venons d'énumérer.

— Nous le reconnaissons, grand Jupiler, et nous en sommes profondément reconnaissants.

— Vous ne voulez pas retomber dans la barbarie de vos ancêtres ? Vous ne voulez pas retourner aux glands des forêts ?

— Ça ne se demande pas.

— Au contraire, ça se demande, et vous verrez plus tard •pourquoi.

— Une pareille pensée n'est entrée dans la tête d'aucun de nous.

— Très-bien î Eh bien ! vos vœux actuels seront exaucés. Allez-vous-en tranquillement vous coucher, et demain matin vous vous relèverez à l'état de peuple vertueux. Vous ne vous en prendrez qu'à vous, et vous ne m'importunerez plus de vos cris.

Les Français vont se coucher, mais ils ont de la peine à s'endormir. — Chacun s'occupe avec satisfaction du mauvais tour que la munificence de Jupiter va jouer à ^s voisins, à ses connaissances, à ses amis.

Enfin on voit luire ce jour si impatiemment attendu ; — tout le monde se réveille transformé.

Il n'y a plus de vanité, — donc plus d' affectation, plus de déguisement de laides en belles, de vieux en jeunes, plus de manières prétentieuses, plus de mines étudiées, il y a des gens qui paraissent pour la première fois tels qu'ils sont, et que personne ne reconnaît parce qu'ils sont eux-mêmes, et qu'on ne les avait jamais vus comme cela ; leur masque ôté, on les croit déguisés. La femme, en se réveillant, envoie dire à sa couturière de ne pas couper la robe de velours noir et la robe de moire bleue qu'elle lui a commandées. —Est-ce quelle n'a pas une bonne robe de mérinos pour la maison, et une robe de soie encore fraîche pour sortir ? — Le mari renvoie deux domestiques qui n'ont rien à faire dans la maison ; lui et sa femme rient aux éclats en regardant la livrée de leurs gens, livrée couverte de galons d'argent et de soie; — ils vendent au f-ripier ces habits ruineux et ridicules.

Au même instant, dans toutes les maisons de Paris, on fait les mêmes exécutions; chacun renonce à paraître plus riche qu'il n'est ; — les gens riches eux-mêmes se contentent de l'être, et comprennent qu'ils le seront encore davantage en le paraissant moins.

Le règne de la justice commence ;

Le débiteur reconnaît ses dettes, va trouver son créancier et le paye, ou prend avec lui des arrangements amiables.— Le créancier confesse de son côté que les intérêts étaient trop élevés, que le mémoire était enflé, et propose de luimême une réduction.

Les ex- voleurs restituent ce qu'ils ont dérobé.

Il n'y a plus de gourmandise ;

On ne s'amuse plus à manger des fruits et des légumes de primeur, du gibier en temps prohibé. — On ne joue plus le rôle honteux de parasite ni le rôle sacrifié d'amphitryon, sous prétexte de truiïes, de vin de Champagne et de vin de Tokai. Ainsi on n'a plus d'indigestions, on ne s'enivre plus, on n'a plus besoin des drogues de l'apothicaire ni des visites du médecin.

On n'est plus avare ni cupide ;

On ne s'ennuie plus à passer des journées à piétiner à la Bourse et à faire des gageures sur les fonds publics. On ne se creuse plus la tête à imaginer des affaires ou des apparences d'affaires ; on ne tend plus de gluaux aux passants ni de pièges aux capitalistes ; ceux qui n'ont qu'un petit revenu arrangent leur vie d'après ce petit revenu ; ceux qui vivent de leur travail voient leurs besoins tellement diminués, que ce travail nourrit et entretient facilement eux et leur famille, — chacun retranchant de ses dépenses ce qui était fait pour exciter l'admiration et l'envie des autres, on se trouve riche avec étonnement.

Chaque femme se consacre à son. mari, à ses enfants, à son ménage; chaque mari se contente de sa femme ; — le jeune homme s'occupe de se rendre digne de la fille qu'il espère épouser, et la jeune fille, au sein de sa famille, s'occupe de se préparer aux devoirs sérieux du bonheur

paisible auquel elle borne ses vœux. — Ainsi on ne porte plus de robes décolletées, on ne fourre plus douloureusement ses pieds dans des souliers qui résolvent ce problème jugé insoluble dans toute autre chose que la chaussure des femmes : faire que le contenu soit plus grand que le contenant. — On ne déforme pas une taille qui appartient au mari pourla faireparaître plus mince aux yeux des passants. J

La paresse n'existant plus, un seul employé fait trèsbien dans une administration ce que dix employés faisaient autrefois très-mal.

Les femmes nourrissent elles-mêmes leurs enfants , et s'occupent des soins de leur ménage ; elles font leurs vêtements et ceux de leurs maris. Ceux-ci, à leur exemple, s'occupent de l'éducation de leur famille et rougiraient de demander certains services à des domestiques.

C'est un spectacle touchant que de voir un tel pays et un tel peuple : — l'heureuse Bétique n'a jamais joui d'une pareille innocence. On démolit les prisons, — il pousse de l'herbe dans la salle des Pas-Perdus du Palais de Justice ; et on y mène paître les moutons qu'on y conduit hier ; — personne n'a plus besoin de fermer ses portes, même pendant la nuit ; — l'union règne dans les familles et entre les citoyens.

On s'assemble dans tous les temples pour rendre à Jupiter de solennelles actions de grâces : — - on voit avec plaisir, mais sans surprise, que les cérémonies religieuses sont simples et les pontifes sans magnificence ; on se rappelle ce vieux proverbe :

Crosse de bois, évêque d'or, Crosse d'or, évêque de bois.

Qui ne porterait envie à un pareil peuple?

Eh bien ! Jupiter, qui voit de plus loin que ce peuple, que vous et que moi, et que nous supposons n'être pas encore monté dans un ciel supérieur pour se mettre* à l'abri des criailleries, réclamations et supplications des mortels ; Jupiter, qui nous donne la vie comme je vous raconte une histoire, c'est-à-dire qui sait la fin dès le commencement, Jupiter se hâte d'efïectuer son déménagement.

Eh quoi ! ce peuple n'est-il pas à tout jamais le plus heureux comme le plus vertueux des peuples ?

m. — Un peuple vertueux.

Voici donc les Français dans l'honnête et respectable situation que voici : Jupiter, cédant à leurs instances, les a délivrés de tous les vices dont ils étaient honteux, tout le peuple français se réveille en se frottant les mains. Néanmoins, après les premiers instants donnés à la joie légitime de se sentir vertueux, chacun reprend ses occupations de la veille. — Mettant la tête à la fenêtre — le marchand de vin du coin vient d'ôter ses volets et d'ouvrir sa boutique ou plutôt cette caverne

Où ron vend, sous le nom de doux jus de la treille, La fureur, la folie, au litre, à la bouteille.

Comme il s'est réveillé honnête, il n'a pas mis d'eau dans le premier broc de vin qu'il compte vendre à ses habitués du matin ; ses bénéfices seront moindres, mais, le vin étant meilleur, on en boira davantage. — Debout, sur le seuil de sa boutique, il regarde à droite et à gauche, mais personne ne vient: — il n'y a plus d'ivrognes.

Plus loin est un lapidaire-joaillier ; lui aussi ouvre sa boutique en songeant avec joie (ju'il n'aura plus besoin de

replacer le soir de lourds volets doublés de tôle et de pesantes barres de fer, — car il n'y a plus de voleurs. Plus heureux que le marchand de vin, il ne tarde pas à voir des chalands dans sa boutique ; on ^ne vient pas lui acheter, mais on vient lui vendre des bijoux ; c'est une opération avec laquelle il a également des bénéfices à faire; je n'ai pas besoin de dire que, de part et d'autre, les transactions se font avec une probité parfaite ; — le soir il n'a plus d'argent, mais sa boutique est pleine de bagues, de bracelets, de chaînes qu'il a payés fort bon marché et sur lesquels il fera un joli bénéfice quand il les revendra ; — mais il ne les revendra pas : — il n'y a plus de vanité, personne n'a envie de paraître plus riche que les autres ; la femme, ne cherchant plus à plaire qu'à son mari, n'a pas besoin de se faire voir à lui couverte de pierreries. — Avant cette époque de régénération, chaque femme ne voulait se montrer dans le monde que chargée d'ornements de tous genres, — c'està-dire semblable au chêne sacré où les Gaulois vainqueurs attachaient la pourpre des sénateurs et les anneaux des chevaliers romains, — semblable à un autel entouré d'ex roto. — Ces riches atours, qu'on étalait avec orgueil, étaient des sacrifices faits à la divinité par ses dévots; c'étaient les prix de beauté décernés par les hommes, et qu'il s'agissait de faire voir aux autres femmes.

Le jeune homme n'avait plus rien à espérer des présents même les plus ruineux ; il ne s'occupait que de la femme dont il devait être fheureux et fidèle époux. Il lui donnait, le jour de leur union, une petite bague d'or bien simple.

— Ah ça ! se disait le soldat en s'habillant le matin, cet habit bigarré est assez brillant; mais, pour le plaisir d'avoir quelques galons et quelques passe-poils qui me demandent de grands soins, serai-je assez dupe pour risquer

ma vie à chaque instant dans des guerres qui ne me regardent pas ? Bien plus, en cherchant bien, on a toujours plus à se plaindre du roi pour lequel on se bat que de celui contre lequel on fait la guerre. Je ferai mon devoir, c'est-àdire que je fmirai mon temps de service, et que je défendrai de mon mieux le territoire contre les étrangers qui voudraient l'envahir ; mais je ne ferai que mon devoir : je ne me ferai pas tuer par vanité.

Ace moment on lui apporte son congé, car le roi regarde avec horreur et mépris la fausse et sanglante gloire du conquérant. Il compare avec justesse la guerre que se font les rois à une querelle dans la rue entre deux cochers de cabriolet qui, chacun, conduisent un chaland à ses affaires. Après quelques paroles énergiques, l'un des deux cochers sangle un coup de fouet à travers la figure de la pratique de son adversaire.

— Ah ! dit celui-ci, tu m'abîmes mon bourgeois, — eh bien ! je vas t' abîmer le tien.

Et en effet, il zèbre la figure de l'autre bourgeois.

— Je suis animé de la noble passion de la gloire, disait auparavant un roi ; hohé ! là-bas, souverain, mon féal cousin, je vais échiner, hacher et tuer pas mal de vos sujets.

— Et moi, dit l'autre, je vais tailler les vôtres en morceaux.

Après quoi, celui qui en avait tué le plus à l'autre était déclaré vainqueur, glorieux, et recommandé par les poètes à l'admiration de la postérité.

Le marchand de comestibles voit son approvisionneme^^ du jour rester intact dans ses montres ; — personne n'a le désir d'inviter ses amis pour leur faire voir des pois chers : on attend patiemment qu'il y ait des pois verts ; — ils

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coûtent huit sous le litre, et ils sont meilleurs ; tant pis pour les conviA es si ça leur déplaît ! On ne tient pas non plus à montrer sur une table une truite pèchée dans le lac de Genève, — on aime mieux manger un bon poisson que de voir un poisson qui vient de loin ; — on est convaincu de la vérité de cet aphorisme qui contredit un peu les nomenclatures de la science : — il y a deux sortes de poissons, celui qui est frais, et celui qui ne l'est pas. — On mange des carpes, des brochets, des anguilles, des perches, des truites pêchées dans les rivières voisines. Tant pis pour ceux qui n'aiment pas le poisson frais ! Le lendemain, le marchand de comestibles n'achètera rien à la halle, le surlendemain ses fournisseurs n'y apporteront rien, si ce n'est les fruits et les légumes de la saison, — exquis, savoureux, mais pas chers.

Il en est de même de tous les autres commerces. — On ne tarde pas à voir qu'au lieu de quelques milUers de marchands de vin il n'en faut plus que deux douzaines dans Paris ; — c'est assez d'un joaillier ou deux.

Ce n'est pas tout — personne ne veut plus payer cher des denrées étrangères quand on peut avoir les substances équivalentes chez soi. Ira-t-on chercher du sucre de canne aux colonies? Donnera-t-on, par lii protection, au sucre de betterave un encouragement à être perpétuellement cher, quand on peut avoir du miel dans son jardin? Armera-t-on des navires pour aller chercher du bois d'acajou en Amérique, quand nous avons des bois magnifiques dans nos forêts? — D'ailleurs, qui voudra exposer sa vie aux hajpirds de la mer, puisque personne n'a plus d'ambition ni d'avidité, et qu'on a besoin de si peu pour vivre? — On se dit que la France est un pays très-fertile, que le chmat permet d'y cultiver des végétaux plus variés qu'en aucun

autre pays— et on reste chez soi — il n'y a plus de marine.

Dans un autre ordre d'idées — il n'y a plus de société, plus de salons pleins de fugitifs d'eux-mêmes. — On ne cherche plus à éblouir les autres, on ne courtise plus la femme d'autrui ; on a de temps en temps, chez soi, un ou deux vieux amis, qui viennent partager la fortune du pot. D'ailleurs, rien ne vient plus diviser les familles, et chacun trouve dans la sienne des amis tout faits.

Bientôt il n'y a plus de commerce, guère d'industrie. Il reste bien quelques peintres, quelques musiciens, quelques poêles ; mais ce sont les vrais ; ils font des vers, de la musique, de la peinture, pour eux-mêmes d'abord, comme les oiseaux chantent, comme les fleurs exhalent leurs parfums, qui sont l'àme des fleurs, puis pour quelques amis, dans le coin d'un bois ou d'un atelier. Comme on ne va plus au théâtre pour y être le spectacle, on n'y va plus guère ; au bout de quelques années il n'y en a plus ; il n'y a plus en France qu'un seul danseur, et il est au Jardin des Plantes, empaillé, entre un icthyosaurus et un plesiosaurus fossiles ; — tous les ouvriers des travaux de luxe sont retournés à la charrue; il en est de même de ces armées de jeunes hommes vigoureux qui grasseyaient dans les magasins de nouveautés, où ils exerçaient l'état de couturières et de marchandes de modes, concurremment à de pauvres femmes; à celles-ci on a rendu toutes les professions à leur portée, y comprise celle de faire les habits d'homme; — l'arme de l'homme étant Tépée dans la guerre et la bêche dans la paix, on a restitué l'aiguille aux femmes, etc., etc.

On comprend qu'il n'y a plus de procès, plus de magistrats, plus d'avocats — plus de serruriers.

— Eh bien ?

'— Eh bien! le peuple français devient un peuple heu-

reux, pauvre et paisible. — On le laisse tranquille en Europe, si ce n'est qu'on rogne un penses frontières de temps en temps, et qu'on ne l'admet plus au conseil des puissances.— C'est un peuple pasteur; il n'est plus question de lui au dehors, — et l'histoire ne s'en occupe plus, et il mange un peu de glands.

— Eh bien?

— Eh bien ! Jupiter a bien fait de changer de ciel. — Jamais grenouilles ayant obtenu une grue en remplacement d'un soliveau, — comme il arrive souvent, — n'ont rempli l'air de clameurs plus désespérées que celles qu'il entendrait s'il ne les avait pas prévues, — c'est-à-dire que ce serait à ne pas entendre les pianos, s'il y en avait encore dans Paris, cette ville qui avait mérité autrefois d'être appelée Pianopolis. Chacun comprend alors que les vices de ses compatriotes étaient sa fortune, son champ qu'il cultivait et où il faisait sa récolte ; — la vertu universelle est une ruine générale — la suppression des vices, c'est, pour tout le monde, ce que serait la suppression des nez pour les marchands de lunettes.

Les prédicateurs eux-mêmes sont ruinés : — d'abord contre quoi feraient-ils paraître leur éloquence? Et ensuite les femmes, n'allant plus à l'église pour faire oublier Dieu, y vont beaucoup moins; elles croient prier en s'acquittani de leurs devoirs envers leurs maris et leurs enfants; elles pensent que leur vie tout entière, pure et honnête, est un sacrifice agréable au souverain maître de toutes choses. Celles qui vont à l'église vont, le matin, vêtues simplement, entendre une messe basse.

— 0 Jupiter! s'écrient tous les Français, rendez-nous les vices que nous avions méconnus! Jupiter! reprenez pour vous la vertu; c'est bon pour un Dieu qui n'a pas be-

soin de gagner sa vie, pour un immortel qui n'est pas exposé à mourir de faim !

Heureusement que Jupiter, lequel, comme je vous le disais dimanche dernier, sait très-bien ce qui arriverait, se donnerait bien de garde d'exaucer les vœux hypocrites ou aveugles des hommes qui lui adressent des dénonciations contre les vices de l'humanité — et qu'il a transporté son séjour à une hauteur où n'arrivent ni les clameurs, ni les prières, ni les plaintes. Donc nous resterons comme nous sommes, prenons-en notre parti.

UN LECTEUR. — Mais, monsieur, pré tendez- vous faire l'éloge du vice et stigmatiser la vertu?

l'auteur. — Moi, monsieur, point du tout, et, si vous étiez seul avec moi, je vous ferais des éloges de la vertu aussi prolixes que bon vous semblerait. Je veux seutement établir :

\ ^ Que l'on ne peut être à la fois une société vertueuse et un peuple très-poli, très-riche, très-puissant, très-redouté de ses ennemis, très-célèbre et très-glorieux;

2^ Que les hommes sont des hommes, et ne sont que des hommes, et que vous ne les changerez pas tant que vous n'aurez pas changé leur organisation, c'est-à-dire tant qu'ils auront cent quatre-vingt-dix-huit os et quarantetrois paires de nerfs; tant que, outre les sept cent quatrevingt-six litres d'air qu'il absorbe par heure, l'homme aura besoin de remonter sa machine avec des aliments et des boissons ; — tant qu'on ne réalisera pas ce conte qu'on fait aux enfants, qu'on les a trouvés sous les feuilles d'un chou, dans le jardin ; — tant que l'homme aura huit dents incisives, vingt molaires et quatre canines — l'homme aura les mêmes besoins, les mêmes goûts, les mômes appétits, les mêmes passions; vous lui apprendrez à les dégui-

32 UNE POIGMÉE

ser par le mensonge, mais vous ne les supprimerez pas.

Vous aurez beau fermer les égouts, comme vous ne dessécherez pas les ruisseaux, vous n'amènerez que désordres et inondations.

3*^ Que ce que vous demandez et prêchez avec tant d'insistance, vous n'en voulez pas, puisque vous voulez être à la fois un peuple puissant dans les arts de la paix et dans la science de la guerre, et que la simplicité de la vertu est incompatible avec l'éclat de la gloire et l'orgueil de la puissance.

4"^ Que les vices de chacun de nous sont le champ, le grenier, le gibier des autres, et que vous demandez la vertu des autres dans le même but que cet usurier priait un prédicateur de prêcher contre l'usure. à

— Mais, reprit le prédicateur un peu embarrassé, on m'avait dit... a

— On vous avait dit la vérité, mon père. T

— Mais alors vous voulez donc renoncer à...

— Au contraire, je voudrais y faire renoncer mes concurrents, qui me font beaucoup de tort.

Les hommes ont des vices en les comparant à une image supernaturelle, fantastique, dont on n'a pas vu souvent la réalisation. — La pomme est un fruit médiocre si on la compare à la pêche, — la pêche sera un fruit détestable si vous la comparez à des fruits imaginaires; — mais il faut juger la ponune comme pomme, et ne pas vous désespérer ou vous irriter de ce que les pommiers ne projduisent pas de pêches. L'homme est une espèce comme cela, il faut s'en arranger et ne pas prolonger indéfiniment cette plaisanterie inutile, qui consiste à vouloir faire croire aux autres que vous êtes au-dessus de l'humanité, et leur persuaderdegrimpersur un piédestal d'oùils se casserontlecùu.

Le souverain maître a fait ce qu'il a voulu — il nous a faits comme nous sommes, nous sommes comme il nous a faits — nul doute qu'il aurait pu faire mieux ; je pense même que, dans quelqu'un de ces mondes qui gravitent dans l'espace, il y a des races et des espèces supérieures. Nous avons des défauts, mais comme les poissons ont des arêtes — elles sont incommodes pour ceux qui les mangent maladroitement, mais elles sont indispensables pour eux, qui ont reçu de la ilature l'ordre de vivre, de se nourrir et de se reproduire.

Nos vices ont leurs fonctions : la gourmandise remonte Fhorloge, la lâcheté nous conserve, la vanité et l'avarice nous font faire diverses corvées utiles à la conversation, à l'entretien et au nettoyage du globe que nous habitons.

En fait de folies, de scélératesses, d'atrocités, tout est prévu par la providence. Un cheval aveugle qui fait tourner un manège, au bout de quelques heures, croit avoir fait beaucoup de chemin, et n'a pas bougé : il rue, il hennit... il n'en fait pas moins son tour, toujours le même.

Quand, le soir, vous entendez, sur le bord de la petite rivière, des grenouilles, cachées dans les roseaux et dans les iris à Heurs jaunes, faire leur concert opiniâtre, concert dans lequel les mâles sont les ténors et les femelles les basses, il vous est arrivé quelquefois de maudire les grenouilles ; — la grenouille fait, vers le milieu de l'été, une ponte abondante. « Horrible engeance! dites-vous, va-lelle encore se multiplier? » Ne craignez rien, l'espèce est renfermée dans des bornes certaines ; le frai et les têtards qui en sortu'ont sont, en grande partie, destinés à la nourriture de ces rapides truites que vous aimez tant à pécher et à manger. Vous blâmez parfois aussi la multiplication des chenilles, mais cette multiplication a des limites fixées;

il y a des oiseaux qui s'en nourrissent, eux, et surtout leurs petits, et ces oiseaux ont un chant ravissant : ce sont les rossignols et les fauvettes. Tout est prévu, dis-je ; les autres poissons et les carpes elles-mêmes peuvent manger des œufs de carpe et les jeunes poissons qui en sortent; une seule grosse carpe pond six cent mille œufs ; on peut diminuer sa famille sans même* avoir à ^craindre de trop blesser le cœur d'une mère. Un amour maternel divisé entre six cent mille enfants ne peut donner à chacun que de la tendresse de billon.

La Providence n'a pas multiplié l'homme à ce degré, et elle lui a confié à lui-même le soin de sa conservation et de sa destruction dans des limites infranchissables. Au commencement, les bêtes féroces mangeaient assez d'hommes.— Les hommes eux-mêmes s'entremangaient un peu. | Mais l'homme inventa des armes qui lui firent combattre les hôtes des forêts avec avantage; il découvrit que la viande d'homme est dure, coriace et d'une médiocre saveur. Il allait y avoir trop d hommes. — Dans les contrées du nouveau monde récemment découvertes, nos missionnaires font perdre aux sauvages l'habitude de s'entre-manger; mais en même temps nos matelots leur donnent de l'eaude-vie qui les tue dans la proportion où ils se mangeaient autrefois. La peste, la guerre, les querelles de religion, ont remplacé les lions, les tigres et les hyènes. A mesure qu'il y a eu moins de guerre, on est devenu plus gourmand, plus avide, plus envieux, et on a trouTé le même résultat.

Quand l'homme croit inventer quelques monstruosités, il se flatte ; il ne fait que s'acquitter de quelque besogne nécessaire à l'harmonie générale de la nature.

L'homme, chargé de mettre lui-même des limites à sa

DE VÉRITÉ s. 35

trop grande multiplication, avait, dans lemps, imaginé le droit d'aînesse, — les couvents, — Tordre de Malte, — la honte injuste qui retombe sur les produits innocents d'un amour non consacré par les lois, etc. — II n'y a plus d'ordre de Malte, il n'y a plus guère de filles cloîtrées. Saint Vincent de Paul a donné un asile au^ enfants abandonnés ; il a fallu réparer cela.

Les besoins se sont accrus, l'avarice a augmenté; alors les filles pauvres n'ont plus trouvé à se marier ; — on a fermé dans plusieurs villes les tours destinés à recevoir les enjoints abandonnés, et on parle de décanoniser saint Vincent de Paul. Examinez votre passion la plus frénétique comme votre goût le moins suspect : tout cela est ordonné, nécessaire, et rentre dans un plan général.

D'où vient la bizarrerie du goût qu'ont les hommes de grande taille pour de petites femmes qui ne peuvent pas leur donner le bras? D'où vient le goût des hommes de petite stature pour des femmes énormes? D'une prévoyance de la Providence. En effet, si, comme il serait plus naturel de s'y attendre, les hommes de grande taille aimaient les grandes femmes, si un petit homme recherchait une petite femme, il y a longtemps qu'il y aurait sur la terre deux races distinctes — une race de géants et une race de nains, dont l'une opprimerait et peut-être détruirait l'autre. Je parie pour les nains.

Il en est de môme au moral qu'au physique. Un homme se manifeste grand par le cœur et par le génie. Où iraitil? Que ferait-il? Il n'aurait qu'à casser quelque chose dans la constitution du monde; il n'aurait qu'à interpréter un des rébus que la Providence ne nous permet de deviner qu'à des époques déterminées. Naturellement, les petits et les sots se liguent contre lui; ils le déclarent ennemi

public et lui font boire la ciguë ou le mettent en croix.

On dit beaucoup de mal de l'avarice ; — on dit aussi quelquefois du mal de la pluie quand elle nous surprend à la promenade, mais il faut bien de la pluie.

Tirons notre comparaison de la pluie.

La pluie forme les sources ; les sources, les rivières et les fleuves ; les fleuves se réunissent dans la mer. Là le soleil aspire l'eau et la fait retomber en pluie. — Les avares sont des citernes ; ils amassent les ricbesses, mais d'une façon si odieuse, qu'ils rejident leurs fils prodigues, et que ceux-ci se chargent de lever les écluses et de rendre à la circulation des richesses qui se sont multipliées et accrues par ce repos et cette accumulation. — L'argent est comme l'eau qui part d'un réservoir large et élevé, et qui ensuite, resserrée dans un étroit canal , s'élance avec force : ainsi l'argent amassé acquiert une puissance de jet d'impulsion qu'il n'aurait pas divisé entre tous ceux auquels l'avare l'a extorqué à divers titres.

Vovez encore un cercle, — car l'homme est destiné à marcher en rond.

L'indigence et l'obscurité produisent la vigilance, l'économie, quelquefois le génie, presque toujours la richesse. La richesse engendre l'oisiveté, les plaisirs , la vanité, qui reconduisent à l'indigence.

Cessez donc de vous plaindre de la société, vous n'y changerez rien. Vous aurez beau gémir sur le sort de ceux qui boivent de bons vins et épousent de jolies femmes, vous n'en ferez pas passer la mode ; vous n'empêcherez pas qu'à l'heure où l'évéque et le donneur d'eau bénite disent leur Pater nosterle malin et demandent au ciel \eur pain quotidien, ils n'entendent tous les deux par leur pain quotidien des choses assez dissemblables : — le pauvre parle littéra-

lement : c'est le pain de chaque jour qu'il demande, du pain bis même au besoin, mais du pain pour lui et sa famille ; — l'évêque entend par le pain quotidien toutes sortes d'accessoires et de condiments de toutes les parties du monde qui lui ajoutent beaucoup de saveur.

Je vous parlais tout à l'heure du nombre de mètres que doit avoir aujourd'hui, pour ne pas être ridicule, la feuille de figuier telle que Font modifiée les femmes de ce tempsci ; je vous dirai de même que certains hommes entendent, par le pain quotidien qu'ils demandent, quelque chose qui se sert à trois services dans des plats de porcelaine peinte et de vermeil, — tandis que saint Macaire d'Alexandrie ne mangeait qu'une feuille de chou crue chaque dimanche.

A ceux qui répètent aujourd'hui contre la société et le siècle présent les lamentations que l'on retrouve dans les plus anciens livres, — il faut leur montrer l'habit d'un bossu. « Quel affreux habit ! s'écrieront-ils. Quel est le barbare qui a coupé et cousu un pareil habit ? comme il est mal fait ! » Mais non... il est fait à la taille et à la mesure du bossu ; il faut bien qu'il mette sa bosse quelque part.

Vous comprenez que, depuis le temps que la société existe, les choses se sont tassées et ont pris leur place; que ce qui est est nécessaire, que tout vieillit, s'use, se pourrit, tombe en poussière, se décompose et se transforme avec le temps. Il y a et il y aura toujours des coquins, des traîtres, des avares, des égoïstes Tout cela est , parce que cela doit être. Nous sommes même tous, plus ou moins, un peu égoïstes, un peu avares, un peu traîtres, un peu coquins. Si l'on est un peu plus tout cela à certaines époijucs, cela a sa raison d'être, soit pour déblayer le passé, soit pour préparer l'avenir.

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