A PROPOS DU CÀRÉ3IE ET DU JEUNE
Il y a diverses manières d'envisager le carême et ses austérités. Qu'il ait élé institué par les apôtres, ainsi que quelques-uns veulent rétablir par quelques passages un peu tourmentés de saint Matliieu ou de saint Marc, ou qu'il doive son origine au pape Télesphore , dans le deuxième siècle de l'ère chrétienne, comme c'est le sentiment le plus général , ce n'est pas cette question que je veux soulever.
Les uns voient dans le carême une de ces lois d'hygiène que les premiers législateurs ont mises sous la protection de l'Être suprême, tant ils les considéraient comme nécessaires à leurs peuples. C'est ainsi que Mahomet a fait de la propreté , qui est un devoir envers soi-même et envers les autres, et qu'un ancien philosophe appelait une demivertu, un devoir rigoureux envers la divinité, et qu'il a fixé le nombre d'ablutions quotidiennes au-dessous desquelles l'homme était , pour son Créateur, un objet de dégoût et d'indignation dont il détournait soigneusement les yeux.
En effet, après l'hiver, au moment oii la nature se renouvelle, où la terre , comme dit Virgile, est gonflée de printemps, tere tumet, il n'est pas un médecin qui ne conseille l'usage des nouveaux légumes et des herbes, et qui en même temps ne vous prémunisse contre les excès en tous genres^ plus dangereux en cette saison qu'en toute autre.
Selon les personnes qui ne veulent voir l'institution du carême que sous ce point de 'vue, Pimitation du jeûne de Jésus-Christ et la préparation par rabstinence et les austc-
rites à la solennelle fête de Pâques ne seraient que le prétexte religieux donné à une sage loi humaine que Ton voulait rendre inviolable, tandis que, pour l'Eglise et pour les esprits dévots, c'est la seule et unique cause, et il n'entre dans le jeûne et le carême aucun but humain.
Seulement il est arrivé à ce sujet un quiproquo dont on peut trouver facilement d'autres exemples, et en voici un. Pendant bien longtemps les poètes français n'ont eu aucune communication directe avec la nature. Ceux du règne de Louis XIV d'ailleurs, malgré tout leur talent, vivaient à une époque où elle n'était pas pour eux fort abordable. De même qu'il était toujours, selon la réponse d'un courtisan, l'heure qu'il plaisait au roi ; de môme que les dents, lorsque le roi perdit les siennes, furent déclarées quelque chose de trivial, de commun, d'assez mal porté et sentant la populace , les arbres de Versailles se transformaient en murailles, en périslyles et en portiques ; d'autres affectaient la forme d'un vase ou d'une cigogne, etc. La nature , pour ainsi dire , ne paraissait à la cour qu'en grand habit, et avec la perruque des courtisans. Sous son successeur, la peinture elle-même crut devoir , avec une certaine grâce apprêtée , corriger la nature un peu trop rustique pour le beau monde, et lui donner un œil de poudre et des mouclies. C'est l'époque des arbres bleus et des ciels roses, le ciel bleu et les arbres verts étant le ciel et les arbres de tout le monde , un ciel et des arbres de campagne bons pour des paysans. Les poètes donc regardaient la nature dans Tliéocrite et dans Virgile ; ils ne savaient pas très-bien ce que c'était qu'une rose, mais ils savaient que la première rose était blanche, et qu'elle fut teinte du sang de Vénus ; qu'Anacréon en couronnait ses cheveux blancs et sa coupe, etc.
La vigne était une plante qui, sur les coteaux de Falernc,
hO UNE POIGNÉE
s'enlaçait dans les ormes. — Quand on parlait d'une chèvre, on lui donnait Tépithète de lascive : — c'était celle qu'on trouve chez les Latins, et on n'avait aucune raison d'en changer, n'ayant jamais vu de chèvre que dans les Bucoliques. Aussi la montrait-on toujours — « pendante d'une roche moussue » et broutant « le cotise amer. » On aurait donné une chèvre à quelqu'un de nos poètes , qu'il aurait dit à sa servante :
— Marton, vous donnerez à la chèvre du cytise amer.
— Qu'est-ce que le cytise, monsieur? aurait demandé Marton.
— Je ne sais pas trop, Marton : c'est un mot qui a deux syllabes brèves et une longue; c'est un anapeste.
— Où ça se trouve-t-il, monsieur ?
— Mais , Marton , dans bien des endroits, — à la fin de la première églogue de Virgile, par exemple :
. . . Cytisum et salices carpetis amaras.
Et dans la seconde :
. . . Cytisum sequitur lasciva capella.
C'est ainsi qu'on a toujours appelé en France le mois de mai le mois des roses, tandis que c'est au mois suivant qu'il faut reporter cette belle fête de la nature. Mais ce qui n'est pas vrai pour nos poètes l'était pour les poètes grecs et latins qu'ils traduisent, et même pour nos premiers poètes méridionaux.
De même, dans l'institution du carême, qui vient de l'Orient, l'époque de ces abstinences de viande coïncidait avec le réveil de la nature, avec les premières productions de la
DE VÉRITÉS. ftl
terre ; en un mot, avec les peuples de l'Orient, le carême est au printemps, tandis que, pour la France, sauf quelques coins du Midi, le carême arrive pendant l'hiver, c'est-à-dire alors que la terre est encore dure et nue, de sorte que, n'ayant pas la ressource des légumes et des herbes, la plupart des gens, — ^je ne parle pas des riches, — se nourrissent, pendant le carême, presque exclusivement de poisson salé, et on en consomme alors une si grande quantité, qu'un pape, ayant à se plaindre des Hollandais, les menaça de supprimer le carême, — ce (fui leur aurait fermé un énorme débouché pour leurs salaisons, objet de commerce très-important.
Les austérités du carême ne sont plus aujourd'hui qu'une ombre des austérités, non-seulement des premiers siècles de l'Église, mais encore d'époques beaucoup plus rapprochées de nous.
C'est pourquoi il est bon de faire savoir aux gens qui, en s'acquittant de ce devoir scrupuleusement, en prenant trop d'avantages sur ceux qui y mettent quelque négligence, qu'ils sont plus loin de nos ancêtres, sous le rapport de l'observation du carême, que ne sont loin d'eux ceux qu'ils maltraitent si fort, et que, à juger rigoureusement, personne ne fait plus le carême aujourd'hui, c'est-à-dire que personne ne se conforme plus à la véritable règle, et que, d'adoucissements en tolérances, on en est venu à si peu de chose, que réellement ceux qui l'observent n'ont guère le droit de gourmander ceux qui s'en dispensent.
D'ailleurs, quelque agréable qu'il puisse être à Dieu que vous mangiez du poisson au lieu de manger de la viande, cela à ses yeux ne vous exempte pas de quelques autres devoirs, tels que la charité, l'indulgence, l'amour du prochain, etc., dont quelques personnes font l'économie, pensant que tout est permis, pourvu qu'on ne mange pas de
viande en carême. Saint Jérôme lui-même a déclaré qu'il De fallait pas préférer le jeûne à la charité.
Selon la véritable institution du carême, voici quelle est la règle à suivre.
Pendant tout le temps du carême, on ne doit faire cju'un seul repas chaque jour; ce repas ne devait pas, dans l'origine, être fait avant le soleil couché; mais on en fixa plus tard l'heure à midi, comptant le jour de minuit à minuit. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'on imagina la collation, dont on fixe l'origine au treizième siècle. — Il fut d'abord permis, entre midi et minuit, de prendre un peu d'eau pour se rafraîchir, mais non pour satisfaire sa soif. — Dans le siècle suivant, on ajouta un peu de pain et de fruit; mais cette collation n'a jamais été approuvée, mais seulement tolérée, — et on trouve la relation suivante d'un cas présenté à uii confesseur :
« Léonore a mangé quelques petits poissons à sa collation, mais en si petite quantité, qu'elle ne pense pas avoir péché.
» Léonore se trompe : la collation n'est qu'une tolérance, y manger du poisson est un abus et un péché. »
Voici quelques autres cas jugés par des docteurs et quelques-uns par le pape Benoit XIY, et qui feront voir comment on entendait autrefois le carême, ses abstinences et ses austérités. — J'espère démontrer ainsi à ceux qui se soumettent aujourd'hui à l'ombre du carême qui se pratique que, loin de s'enorgueillir vis-à-vis de ceux qui font moins qu'eux, ils seraient plus sages et plus justes de s'humilier du peu qu'ils font eux-mêmes, car ils ressemblent à ce pèlerin qui, ayant fait vœu d'aller je ne sais où avec des pois dans ses souliers, trouva la chose si dure, qu'au premier relais il fit cuire ses pois.
Je ne parle pas des gens riches et gourmands qni attendent avec impatience ce temps d'austérité pour se régaler, et cette époque de jeûnes pour faire leurs meilleurs dîners : pour eux, grâce à l'art des primeurs, le carême se trouve en efïet au mois de juin et de juillet, c'est-à-dire qu'ils ont à discrétion les légumes et les fruits. De telle sorte que l'abstinence du carême n'est réellement observée que par ceux qui le plus souvent ne jeûnent que trop pendant le reste de Tannée.
On sait l'histoire de ce paysan qui avait été domestique chez son seigneur, — et qui disait : « Je ne peux pas faire maigre : c'est trop cher ; — il faut des truites de Genève, des carpes du Rhin, des fruits et des légumes de primeur, du vin de Champagne et des truffes. »
Ce n'est pas ainsi qu'on entendait l'abstinence aux époques où je vais prendre quelques exemples encore parfaitement jugés bons en \ 760 et probablement plus longtemps. « Un aubergiste appelé Gobart loge chez lui plusieurs personnes qui veulent souper les jours de jeûne, — et il leur donne à souper croyant ne pas pécher, parce que, s'il leur refuse à souper, ils ne s'abstiendront pas pour cela, mais iront simplement souper chez un autre aubergiste, et que le seul résultat sera qu'il ne pourra plus gagner sa vie et celle de sa famille.
» Gobart se trompe : il ne doit pas pourvoir à la subsistance de sa famille et à la sienne par le péché. C'est la doctrine de saint Paul sur ce sujet : Gobart est criminel. »
«Le mardi gras, Émeric mange jusqu'à ce que l'horloge voisine sonne minuit. Au premier coup de minuit, il remet sur son assiette la bouchée qu'il tenait déjà aux pointes de sa fourchette. Mais il se trouve que celle horloge retarde d'un quart dheure, et que, au moment où elle sonne mi-
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nuit, il est minuit un quart à toutes les autres horloges donc, en réalité, Érneric ne peut se conformer au jeûne, dont la règle est de ne rien prendre dépuis minuit jusqu'à midi. Émeric a-t-il péché? »
Si l'horloge passe pour une bonne horloge, si elle est d'ordinaire bien réglée, et si c'est elle qu'Émeric a coutume de consulter, il n'a pas précisément violé la loi du jeûne, — il est inutile de dire qu'il est criminel s'il savait cette circonstance que l'horloge retardait, — mais seulement, si cette horloge passe dans la ville pour ne pas être excellente, pour se déranger facilement, pour retarder ordinairement sur celles de la ville, Émeric alors est coupable : c'est l'opinion du père Sanchez.
« André, un jour de jeûne, tout en l'observant rigoureusement, c'est-à-dire en ne mangeant de minuit à minuit qu'une seule fois à l'heure de midi, se laisse aller à penser avec plaisir au moment où il fera ce repas, ou bien il se rappellera avec complaisance quelque bon dîner quïl a fait dans une autre occasion : cette gourmandise platonique n'est qu'un péché léger, mais c'est un péché. »
Parmi les moines anciens, on en a vu qui ne mangeaient qu'une fois en trois jours ; d'autres une fois en six jours. — Il y a eu, parmi les moines d'Orient, dans le monastère de saint Pacôme, un rehgieux nommé Jonas, qui, pendant quatre-vingt-cinq ans, fut employé à cultiver le jardin : — jamais il n'en goûta un seul fruit. Il ne mangea jamais rien de cuit ; sa nourriture consistait en herbes crues trempées dans du vinaigre. Il ne se permettait, la nuit, de dormir que sur une chaise.
Saint Julien Sabas ne mangeait qu'une fois la semaine; ce repas se composait de pain de millet avec de l'eau et du sel ; il avait cent disciples qui suivaient le même régime.
— Saint Macaire d'Alexandrie, dont je tous ai parlé déjà, avait renoncé au pain et à l'eau, y trouvant trop de sensualité : il ne mangeait que le dimanche, et ce jour-là son repas se composait d'une feuille chou crue.
Les moines du mont Sina avaient de même rejeté le pain de leur nourriture : ils ne mangeaient que quelques dattes scrupuleusement comptées. Il y avait du pain dans la cellule du supérieur, mais il ne servait qu'à régaler les voyageurs et les hôtes.
Saint Pierre Damien, cardinal, parlant des austérités des religieux dont il avait été le supérieur, affirme qu'il y en avait quelques-uns parmi eux qui passaient l'avent et le carême sans manger, excepté les dimanches et fêtes.
Selon l'ancienne constitution des charîreux, dont la règle est plus récente, ils ne faisaient qu'un seul repas le lundi, le mercredi et le vendredi, et ce repas consistait en un morceau de pain, une certaine mesure d'eau et un peu de sel. Les autres jours, ils ajoutaient un peu de légumes. Depuis les ides de septembre jusqu'à Pâques, ils ne faisaient qu'un de ces repas chaque jour.
Saint François de Paule, instituteur des Minimes, qui a vécu jusqu'à quatre-vingt-onze ans, ne mangeait chaque jour qu'après le coucher du soleil. Il passait souvent deux, trois et quatre jours sans manger.
Jean de la Barrière, auteur de la réforme des Feuillants, ne vécut pendant quatre ans que de fleurs de genêt et d'herbes sauvages, sans pain. Sa vie fut imitée par plusieurs religieux de son ordre, qui embrassèrent la réforme. Voici leur règle: ils marchaient nu-pieds, sans sandales; ils avaient toujours la tête nue, dormaient tout vêtus sur des planches et ne mangeaient qu'à genoux. — Il y en avait qui buvaient dans des crânes de mort ; ils se nourrissaient
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d'iierbes cuites avec du sel; mais quelques-uns retranchaient le sel, d'autres mangeaient les herbes crues ; ils mangeaient du pain de farine dorge dont on ne séparait pas le son. — En 1595, on modéra ces rigueurs.
Les Carmélites réformées par sainte Thérèse se faisaient un plaisir d'imaginer des privations el^ des austérités : — quelques-unes mangeaient des glands, d'autres ne se nourrissaient que de feuilles de vigne ; — celles qui mangeaient des légumes n'y mettaient pas de beurre, puis elles ne tardèrent pas à se retrancher également le sel; — quelquesunes saupoudraient leurs aliments de cendre, ou y mêlaient quelques herbes amères ou fétides, telles que l'absinthe et l'aloès. On en a vu qui ne mangeaient jamais que du pain avec un peu d'eau, — se fixaient un nombre de bouchées de pain qu'elles s'efforçaient sans cesse de diminuer : — c'était un grand triomphe quand on en était arrivé à ne plus manger que douze ou treize bouchées de pain chaque jour ; — on s'exerçait aussi à ne pas boire ; on se fixait un nombre de gorgées d'eau qu'on ne dépassait jamais, et que l'on s'occupait sans cesse à restreindre.
On ht dans un livre de sainte Thérèse des détails curieux sur la bienheureuse Catherine de Cordoue. Après avoir dans le monde et à la cour d'Espagne pratiqué de grandes austérités, elle prit la résolution de quitter la cour et de se retirer dans une caverne. Elle couchait sur la terre nue ; une pierre lui servait de chevet.
Elle se réduisit graduellement à paître l'herbe 'comme les bêtes, et, pendant le carême, pour augmenter ses austérités, elle ne se permettait pas de s'appuyer sur ses mains pour brouter avec moins de fatigue.
Les mahoinétans, du reste, piatiquent encore le jeûne avec une extrême sévérité. Joseph de Tlsle, prieur et abbé,
affirme qu'il est défendu aux Persans, durant le temps du jeûne, de se baigner, de se laver la bouche, les lèvres et même le visage, de peur que ce rafraîchissement ne soit une infraction à l'abstinence. Quelques-uns n'avalent pas leur salive et tiennent leur bouche fermée le plus possible, prétendant que l'air rompt le jeûne s'il est pris au delà de ce qui est rigoureusement nécessaire pour ne pas étouffer.
Pour les mahométans, toucher la main d'une femme en temps de jeûne, c'est y manquer complètement.
Je ne rapporterai pas ici les lois et les rigueurs cruelles appliquées àfceux qui mangeaient de la chair en carême : — cela n'entre pas dans le plan de ce chapitre, où je veux surtout montrer aux fervents d'aujourd'hui combien ils sont loin des austérités que s'imposaient volontairement les fervents d'autrefois.
Jeanne, fille de Louis XI, qui fut épousée et répudiée par le duc d'Orléans, depuis Louis XII, en 1 198, se retira à Bourges, où elle fonda l'ordre des Annonciades.
Lorsque le cardinal de Luxembourg lui lut la sentence de nullité de son mariage avec le roi, — à peine commençait-il la lecture, dit un écrivain ecclésiastique, que le ciel, jusque-là fort serein, s'obscurcit; le tonnerre gronda, d'épaisses nuées cliangèrent le jour en sombre nuit, de sorte qu'il fallut faire apporter des flambeaux pour notifier l'arrêt de divorce, que le cardinal lut d'une voix tremblante.
Entre autres austérités auxquelles elle se livra, on en cite une assez étrange.
Jeanne de France jouait bien du luth : elle considéra comme un péché le plaisir qu'elle y prenait, et, pour en détruire la cause à la fois et l'expier, elle cassa son luth et en fit un instrument de pénitence et de mortiticalion ; c'était une croix à laquelle elle attacha cinq clous assez longs