‹ Une poignée de véritésChapitre 21 sur 47 · SUR LES PIERRERIES · texte numérisé non relu

SUR LES PIERRERIES

On a dit la vérité aux rois, aux femmes, aux poètes ; je veux la dire aux diamants, dont la mode est en recrudescence. J'ai appris hier quehiue chose qui me dispose trèsmal à leur égard ; c'est une occasion dé dire d'eux ce que j'ai depuis longtemps sur le cœur. Pendant que j'y serai, si cane vous ennuie pas, je parlerai également des autres pierres piécieuâcs. J'ai lu auta'cfois leur histoire, comme

j'ai lu l'histoire des tyrans, et je sais sur leur compte des choses qu'il faut divulguer.

Je comprends au besoin l'amour de l'or. L'or représente tous les plaisirs, et vous met à même de les acquérir. Mais le plaisir d'avoir des diamants, — je ne suppose pas que l'on achète des diamants exprès pour les revendre, — consiste en ceci, que les autres voient briller sur vous des cailloux durs et é ■ incelants dont vous êtes le gardien inquiet et responsable. Il y a quelques années, à propos d'un procès célèbre, une femme du monde écrivit une lettre qui devint publique par le fait du procès. « N'ayez pas de diamants, disait-elle à une amie, cela fait trop de chagrin de les perdre. »

En disant tout à l'heure : le plaisir d'avoir des diamants consiste en. ceci, que les autres voient briller sur vous des cailloux durs et étincelants, j'ai été plus loin que la vérité. Sans parler des cailloux du Rhin, du Médoc, d'Alençon, de Bristol, qui, convenablement taillés, ont un éclat, surtout aux lumières, qui peut tromper les yeux peu exercés, l'art est arrivé à des résultats merveilleux dans l'imitation des diamants. On fait des diamants dont un lapidaire de profession ne pourra reconnaître la fausseté qu'en les tenant à la main, et qui le tromperont parfaitement dans l'ajustement d'une femme. D'ailleurs, en général, la profession de lapidaire étant une des moins encombrées, parce qu'elle exige qu'on sache quelque chose, le nombre des lapidaires qu'on rencontre dans le monde est fort restreint, — et vous passez votre vie à admirer et à envier des diamants parfaitement faux, et les possesseurs de diamants fms seraient fort exposés, s'ils en voulaient courir la chance, à se tromper dans le choix, s'ils laissaient imiter leurs diamants, en montant l'imitation de la parure fausse

exactement comme celle qui a une si grande valeur : l'éclat, le feu, sont les mêmes; —bien plus, les fabricants de ces bijoux menteurs ont grand soin de donner à leurs produits, et c'est une. des plus grandes diCficultés qu'ils éprouvent, certains défauts qu'ont la plupart des diamants fins, et qui ne se trouveraient pas dans les faux. — Le caractère donc le plus marqué du diamant, c'est la dureté.

Eh bien ! Il faut encore mettre des l^ornes à cette dureté, que les anciens croyaient invincible, d'où vient le nom de diamants [adàmas], indomptable. Les Pères de Trévoux, dans un article sur le diamant, disent : « C'est une erreur de croire que le diamant résiste au marteau ; un lapidaire en cassera tout autant qu'on en voudra payer. »

Mais ces mêmes Pères cependant n'étaient pas ennemis du merveilleux, et firent de fortes querelles à Réaumur de ce qu'il prouva que le sphinx Atropos, papillon qui a sur le dos la figure d'une tête de mort, n'était pas un signe de la colère céleste, ainsi qu'on le disait publiquement encore au dix-huitième siècle.

Ces Pères ajoutent que le diamant est inaltérable au feu.

Le diamant mis dans un creuset, sur lequel on applique le feu du réverbère, brûle et disparaît enti^-ement. Celte combustion a été expérimentée dès la fin du dix-septième siècle. Les expériences ont été renouvelées publiquement, en 1771 et 1772, par MM. Roux, Darcet, Cadet-Gassicourt, etc., et l'on n'avait pas alors des moyens de combustion aussi puissants que ceux découverts depuis. Enfin, il est acquis à la science aujourd'hui que le diamant est du carbone pur, du charbon cristallisé. Enfin, dans la minéralogie, il est placé dans la classe des combustibles : c'est le plus brillant comme le plus inutile des membres de cette famille.

Je comprends la vénération qu'avaient les anciens pour le diamant, que, du reste, ils ne savaient pas tailler, et portaient brut, c'est-à-dire, avec fort peu d'éclat. Ils pensaient que c'était le seul corps inaltérable de la nature, et que les attaques du fer et du feu étaient impuissantes contre lui ; ils croyaient que le diamant était un préservatif contre tout poison et tout venin ; c'était même une opinion fort répandue qu'il sauvegardait la vertu. Si je disais ici l'histoire secrète du diamant et «: sa petite vie, » il en ressortirait que, lorsque le diamant s'est mêlé de la vertu des femmes, ça été pour lui jouer les plus mauvais tours. Je comprends, dis-je, que les anciens, imbus de ces idées, aient attaché un grand prix au diamant. Mais chez nous, où on a remplacé ces croyances depuis longtemps par d'autres créduUtés, il reste donc au diamant sa dureté, dans les limites que nous venons de lui assigner.

Si vous me dites qu'une production naturelle est plus précieuse qu'un produit de l'art....

]^ Ce n'est pas toujours votre opinion; en peinture, en sculpture, reproduction amenée à un certain point de perfection, qui, nécessairement, est toujours incomplet — une botte d'oignoi^qui vaut trois sous peut valoir dix mille francs si elle est imitée et signée de certains noms ;

'^^ Le diamant naturel a besoin de l'industrie humaine, non-seulement pour être arraché des entrailles de la terre, mais encore, sans l'art humain, il serait loin de jeter cet éclat qui fait son charme réel et ces feux qui décomposent le prisme.

Un diamant brut n'est pas transparent, il est à peine translucide. C'est en 1 436 ou 1 476, les auteurs ne sont pas d'accord sur ce point, que Louis de Berquen, de Bruges, découvrit le moyen de polir le diamant par lui-même. Ce

n'est pas tout : ces feux de lumières qui éblouissent agréablement les yeux sont dus à l'art ; on taille les diamants en 7'o.^c ou en brillant.

En rose, le diamant a sa partie supérieure terminée par une pointe à six facettes ; d'autres facettes garnissent les côtés, le dessous est en surface plate.

Taillé en brillant, le diamant présente une table composée de facettes dont la réunion, en style de lapidaire, s'appelle dentelle. Ces facettes, inclinées sous dilTérenls angles, sont au nombre de trente-trois. Le dessous de la pierre présente vingt-cinq facettes ; la correspondance des facettes du dessus et du dessous est combinée pour multiplier les réllexions et produire la réfraction de la lumière.

Le diamant, dit naturel, est donc l'œuvre de l'art, comme le diamant faux. Les lapidaires même appellent « diamants de nature » ceux qui n'acceptent que peu, mal, ou pas du tout la taille et le poli.

' Donc, je le répète, le mérite intrinsèque des diamants, celui qui leur appartient en propre, celui qu'ils ne partagent pas avec d'autres corps, c'est une certaine dureté; toutes les autres qualités se retrouveut ailleurs. Il faut ajouter cependant la rareté ; mais cela peiït changer d'un moment à l'autre.

En 1730, on découvrit des diamants au Brésil. Jusque-là on avait cru qu'il n'y en avait qu'aux Indes orientales. La flotte de Portugal en apporta dans cette seule année plus de trente-cinq kilogrammes pesant. Les lapidaires et les possesseurs de diamants furent effrayés. On répandit toutes sortes de mauvais bruits et de calomnies contre ces nouveaux diamants ; la grande objection, — et cela vient à l'appui de ce que je prétends être le seul caractère bien spécial du diamant, — la grande objection fut que les pier-

res du Brésil n'étaient pas aussi dures que celles de l'Orient. On affecta de les appeler diamants de Portugal. Mais la vérité se fit jour, et il fut constaté que les diamants du Brésil étaient de vrais diamants, aussi diamants et aussi durs que ceux de l'Orient, et exactement les mêmes.

Du moment où la dureté égale des nouveaux venus fut constatée , cela amena une baisse dans le prix des autres diamants.

Je comprends qu'on tienne beaucoup à la dureté des pierres quand il s'agit de faire des ponts, des fortifications et des viaducs de chemins de fer ; mais, quand il s'agit d'en pendre à ses oreilles , celte qualité me semble être beaucoup moins indispensable. Jk

La plupart des diamants célèbres , des gros diamants,* " ont des défauts que les diamants factices n'imitent que par complaisance et pour ne pas être plus beaux que nature : il y a des diamants glaceux, des diamants sourds. Deux défauts graves sont les pot?? ^5 et les gendarmes. Les points sont des grains de sable noir ou rouge, les gendarmes sont des grains plus grands en façon de glace.

On n'est pas d'accord sur le poids des diamants célèbres. Ainsi, le gros diamant de Russie est évalué, par les divers auteurs, à divers poids qui varient de cent quatre-vingtquinze à sept cent dix-neuf carats. Ce diamant est très-défectueux.

Il y en a un appartenant aux ducs de Toscane, pesant, dit-on, cent trente-neuf carats et demi; mais il a une teinte jaune.

Le Sancy , appartenant à la France, est très-beau , mais ne pèse que cinquante-cinq carats. Des lapidaires disent qu'il est d'une plus belle eau que le Régent, qui pèse cent trente-six carats et un quart, mais lequel, d'après cette

appréciation du Sancy, laisse à désirer sous le rapport de Veau, c'est-à-dire de la limpidité.

. Le diamant du Grand Mogol, qui pèse deux cent soixante-dix-neuf carats , est taillé en rose , ce qui lui ôte de la valeur, etc.

Trois de ces diamants ont une histoire.

Le duc d'Orléans, qui acheta pour Louis XY le diamant appelé le Régent, fut d'abord effrayé de la valeur de ce diamant, dérobé aux environs de Golconde par un employé des mines, et otïert en vain déjà à divers souverains. La difficulté de le vendre engagea le propriétaire à abaisser ses prétentions, ce qui, à son tour, engagea le régent à faire l'acquisition sur laquelle Law insistait beaucoup en aplanissant les difficultés. Il fut payé deux millions ; le propriétaire se réservant les rognures de la taille, qui formaient plusieurs beaux diamants. Il est estimé beaucoup plus. Ce diamant est appelé aussi le Pitre, par corruption de Pitz, Anglais, qui fut l'intermédiaire de la vente.

Voici l'histoire du Sancy. N'ayant pas suivi ces diamants dans leurs pérégrinations , je raconte sur la foi d'autrui :

Le Sancy fut trouvé à c(jté du cadavre de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, tué, les uns disent à la bataille de Morat en 1 476, les autres sous les murs de Nancy en 1 477. Il fut vendu un écu à un curé par le soldat qui l'avait trouvé, puis il avait passé avec des prix divers aux mains d'un duc de Florence, puis au roi de Portugal, inpartibus, réfugié en France, alors que le Portugal était sous la domination de l'Espagne. Celui-ci le vendit à Nicolas Ilarlay de Sancy pour la somme de soixante-dix mille francs. D'autres disent que Sancy l'avait acheté à Constantinople. Je ne me prononce pas ; vous ferez bien d'en faire autant.

210 UXE POIGNÉE

Toujours est-il que Sancy était maître de ce diamant lorsque, pour aider Henri IV dans une grande pénurie d'argent pendant la guerre, alors que le roi n'avait pas gagné Paris du prix d'une messe, il voulut mettre son diamant en gage entre les mains des juifs de Metz. Il envoya un domestique de confiance le chercher à Paris. Les environs de Paris n'étaient pas sûrs en temps de guerre civile. Le domestique fut tué par on ne sait qui et enterré par des paysans. >^'e le voyant pas revenir, son maître, auquel il avait dit ce qu'il ferait au cas où il serait' attaqué, trouva le lieu de la sépulture, ouvrit le .tombeau d'abord et l'homme après, et retrouva le diamant que ce fidèle serviteur avait avalé. Ce diamant retiré après la guerre civile, entra dans la famille, et fut depuis acheté par le duc d'Orléans, régent, pour la couronne de France.

La troisième histoire est celle du gros diamant, qui fut acheté, en 1772, par la grande Catherine, pour deux tonnes d'or et une pension viagère de quatre mille roubles, à un prince grec douteux. Voici comment ce diamant, appelé la Montagne ou Montagne de Lune, vint au susdit princo :

Un Français, grenadier du bataillon de l'Inde, fut touché de la grâce de Brahma; il lut les Vegas, étudia la théogonie des Indous, puis déserta, et, après de correctes purifications dans le Gange, il finit par devenir l'un des prêtres en sous-ordre du temple de Brahma, chargé spécialement de balayer le temple, et d'épousseter les dieux. Il fallait que la vocation fût forte pour qu'un grenadier se mît au régime des légumes et de l'eau.

Un des dieux qu'époussetait le grenadier — est-ce Vischnou ? est-ce Shiva? — avait deux yeux de diamant d'un éclat sans pareil. Soit que le régime ne convînt pas au

tempérament du grenadier, soit qu'il regrettât la patrie absente, il abandonna tout à couji le culte de Brahma et

s fonctions sacerdotales. Un matin, on ne le trouva plus, mais Vischnou était borgne. On pensa que le grenadier avait voulu emporter un souvenir de la vie sainte qu'il avait menée dans le temple.

Il s'était sauvé chez les Anglais, qui l'envoyèrent à Madras, d'où il s'embarqua pour l'Europe. Il vendit l'œil de Vischnou à un capitaine, qui le vendit à un juif, qui le vendit au prince grec, qui le vendit à l'impératrice Catherine.

Quelques personnes pensent que le gros diamant , Montagne de Lumière, que l'on a vu cette année à l'Exposition de Londres, pourrait bien être l'autre œil de Vischnou, lequel serait alors aujourd'hui aveugle comme le Destin, comme la Fortune, et autres divinités de haut rang. Permis, en ce cas, aux prêtres de Brahma de se féliciter du miracle obtenu par leurs prières, miracle par suite duquel le dieu a cessé d'être borgne.

Les diamants viennent de l'Inde et du Brésil, et quelquefois on les trouve presque à la surface du sol. Le terra ui qui les contient est un sable argileux, ferrugineux, mêlé de silex; le plus souvent, ils sont enveloppés dans de petits blocs terreux. Une rivière qui tombe dans le Gange charrie au.ssi quelques diamants.

Il y a des diamants jaunes, des diamants roses, des diamants verts, des diamants bleus, et des diamants presque noirs.

Voici comment on s'y prend pour évaluer le prix d'un diamant : on multiplie le poids de la pierre par lui-même, puis parle prix du carat. Ainsi, supposez que le prix d'un diamant de un carat soit de cent cinquante francs, c'est un

prix ordinaire , un diamant de six carats ne coûtera pas six fois cent cinquante francs, c'est-à-dire neuf cents francs, mais cinq mille quatre cents francs, le calcul se faisant ainsi : le diamant pèse six carats, donc, six fois six trentesix, trente-six multiplié par cent cinquante, cinq mille quatre cents. Mais, passé un certain poids, environ vingtcinq carats, on ne compte plus ainsi ; c'est au désir de l'acheteur, et au besoin du vendeur, à fixer le prix.

Un diamant, avec ou sans défaut, amène des variations dans le prix du carat: à poids égal, un diamant taillé en rose coûte moins cher qu'un diamant taillé en brillant.

Jeanne de Xaples, ayant adopté son cousin Charles de Duras, avait en même temps légué, en 1 380, le royaume de Naples à Louis d'Anjou, fils de Jean II. Ce prince se mit en route pour s'emparer de son legs, mais il passa le temps à se faire couronner roi de Sicile par le pape Clément VII. Quand il arriva, il trouva que Charles de Duras, plus pressé, avait fait étrangler sa cousine, et lui avait succédé.

Louis d'Anjou avait emporté beaucoup de diamants, qu'il faisait voir avec complaisance. Un jour qu'il les montrait à un général allemand, appelé Rodolphe, celui-ci lui demanda si ces pierres étaient de quelque rapport.

— Ces pierres ont une grande valeur, répondit le duc d'Anjou, mais elles ne rapportent rien.

— Eh bien ! dit Rodolphe, en fait de pierres, j'ai mieux que vous. Je n'en ai que deux, elles ne m'ont coûté que dix florins, et elles m'en rapportent deux cents chaque année. Ce sont des meules de mouhn.

Pline dit que de son temps les femmes ne sortaient pas plus sans pierreries qu'un consul ne serait sorti sans faisceau. Dans le festin de Trimalcyon, un convive, je ne sais plus

lequel, dit que les pierreries de sa femme ont détruit son patrimoine. « S'il me vient une fille, dit-il, je lui couperai les oreilles dès sa naissance pour éviter à moi d'abord, et à mon gendre ensuite, la ruine des pandeloques. »

Les rabbins prétendent qu'Eve eut les oreilles percées dès sa sortie du paradis terrestre, en signe d'esclavage et d'asservissement à l'homme. Les femmes se sont depuis vengées de cette marque d'infamie en obligeant les hommes à y accrocher des diamants qu'ils doivent gagner à la sueur de leur front.

Le veau d'or, adoré par les juifs, fut fait entièrement avec les pendants d'oreilles des femmes Israélites. Ceci vaut la peine d'être lu avec attention [Exode, ch. xxxii) :

\ . Le peuple, voyant que Moïse, qui îes avait tirés de la servitude d'Egypte, était longtemps à descendre de la montagne, s'assembla et dit à Aarori : « Faites-nous des dieux qui marchent devant nous. »

2. Aaron leur dit : « Apportez-moi les pendants d'oreilles de vos femmes et de vos filles. »

3. Le peuple fit ce qu' Aaron lui avait commandé et apporta les pendants d'oreilles.

4. Aaron, les ayant pris, les jeta en fonte et en forma un veau. Alors les L^raélites dirent : « Voici vos dieux, ô Israël, qui vous ont tiré de l'Egypte. »

9. Le Seigneur dit à Moïse: « Je vois que ce peuple a la tète dure. »

26. Moïse rassembla autour de lui les enfants de la tribu de Lévi, et il leur dit :

27. « Voici ce que dit le Seigneur, le Dieu d'Israël: « Que chaque homme mette son épéc à son côté, et que chacun tue son frère, son ami et celui qui lui est le plus proche. »

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