‹ Une poignée de véritésChapitre 23 sur 47 · L".\E POIGNÉE · texte numérisé non relu

L".\E POIGNÉE

pierres, est, dit-on, réservée à l'empereur chez les Chinois.

Les Romains prétendaient que les premières on^-x étaient les rognures des ongles de Vénus. On n'a jamais prouvé le contraire.

Quelques cristaux de roche ont, à l'intérieur, des taches dun rouge carmin. — Ces morceaux, taillés, se vendent comme rubis ou comme rubasses, selon l'honnêteté du marchand et la crédulité de l'acheteur combinées. Mais il y a encore des rubasses naturelles et des rubasses artificielles — un morceau de cristal de roche, incolore, chauffé, et plongé en cet état dans un liquide coloré, absorbe la couleur par de petites fissures presque kwperceptibles.

L'ambre jaune ou succin a été formé, oit la mythologie, des larmes des sceurs de Phaéton. C'est une des moins extravagantes origines que l'on ait données à l'ambre. On sait aujourd'hui que c'est un bitume.

Les perles sont une concrétion de la matière que transsude l'animal qui habite certaines coquilles, — contrairement à l'opinion des anciens, qui croyaient que c'était de la rosée durcie dans la mer, — et qui est destinée à former la nacre dont ces coquilles sont tapissées. Presque toutes les perles viennent de l'Orient. On les trouve surtout dans les huîtres. On a trouvé des perles de couleur plombée, de noirâtres, de verdàtres, de gris de lin, de rouges, etc.

Les perles qui ne sont ni rondes ni en forme de poire s'appellent baroques. Les belles perles doivent être parfaitement rondes, blanches, rayonnantes, paraissant transparentes sans l'être. La perle ne tient pas à la coquille ; on appelle nœud ou loupe de perle une protubérance que l'ouvrier doit en détacher ; de deux de ces nœuds habilement collés on fait une perle. Les perles se jaunissent par l'usage et le temps, et perdent leur éclat.

Pline donne à la perle avalée par Cléopâtre la valeur d'un province. L'empereur Charles-Quint en perdit une qui était de la grosseur d'un œuf de pigeon.

Dans une église d'Espagne, on a mis à une statue de la Vierge une robe entièrement couverte de perles, de rubis et d'émeraudes.

Clodius Esopus, fameux comédien romain, fit avaler dans un repas une perle à chacun de ses convives. C'est plus coûteux, mais dans le même ordre d'idées , que de faire manger aux gens des légumes et des fruits avant leur maturité, et conséquemment sans saveur, — n^is on leur fait manger quelque chose de cher. On a longtemps fait du fard pour les femmes avec de la nacre de perles ; on le vendait fort cher, en l'annonçant comme fait avec des perles. Du reste, c'est la même substance. On a employé également les perles en médecine; les préparateurs ne manquaient pas de faire la même fraude.

L'ancienne médecine a longtemps fait avaler à ses patients une drogue fort chère intitulée les Cinq fragments précieux. C'était de la poudre formée de rubis, de topaze, de saphir, d'cmeraude et d'hyacinthe. A-t-on dû avaler de poudre de fausses pierres ! Mais les fausses ont la même action que les lines ; heureux ceux auxquels cela ne faisait pas de mal! Toutes ces idées saugrenues ne sont pas encore détruites dans les campagnes; ainsi une plaque de cristal de roche pendue au cou empêche de faire de mauvais songes.

Les oiseaux avalent souvent de petites pierres ; mais celle qu'on trouve dans les hirondelles, la pierre de chilédoine, est merveilleuse pour les maux d'yeux; il faut dire que les hirondelles doivent aller la chercher sur une roche inaccessible de la montagne de Sassenage, en Dauphiné.

Je ne finirais jamais si je vous disais ici toutes les histoires que le charlatanisme a débitées au sujet des pierres. Je ferai comme pour les pierres précieuses, je ne parlerai que des principales. De toutes ces pierres, celle qui aurait le plus de vertus variées, c'est, sans contredit, celle qu'on trouve dans la tête du dragon. La difficulté est de trouver le dragon. La pierre ostéocolle, ou pierre des rompus, raccommode les fractures quand on l'avale en poudre.

La crapaudine se portait au cou contre les maléfices. Quand une femelle d'aigle éprouve des difficultés pour pondre, le^iàle va lui chercher aux Indes, le plus vite possible, une certaine pierre qu'il place dans le nid, et la difficulté disparaît. On comprend qu'on a dû vendre de ces pierres aux femmes en couches.

Cette pierre d'aigle ou étite d'aïtos; ne borne pas là ses vertus. Si vous soupçonnez un homme de vol ou de fraude, invitez-le à dîner; mettez une de ces pierres dans la soupe, il lui sera impossible d'en avaler une cuillerée. On pense aujourd'hui qu'on est encore plus sûr de la chose si en outre votre convive met la cuiller dans sa poche.

Les bézoards sont des calculs, ou pierres tirées des animaux. On leur attribuait toutes sortes de vertus, entre autres celle de chasser du corps tout venin. Naturellement, on en fait de faux.

En 1730, on louait encore en Hollande et en Portugal les bézoards un ducat par jour pour les gens qui se croyaient exposés à quelque contagion. On louait la pierre d'aigle, en Allemagne, pour les femmes en couches, à des conditions plus modérées. Ne rions pas : en 1780, on louait, en France, du jade pour guérir la gravelle, et de l'aimant contre la fièvre, et la pierre de limaçon qui, attachée au bras d'un enfant, lui fait percer les dents plus facilement. Est-ce

qu'on ne vend pas aujourd'hui des colliers pour ce même usage ? S'il se trouve moins de gens pour acheter et louer ces choses, il s'en trouverait encore pour les vendre. Soyez tranquilles, d'ailleurs, on vous fait croire et payer bien d'autres billevesées que vous achetez avec un enthousiasme unanime ; on ne fait que changer de crédulités ; cela s'appelle le progrès. Ce ne sont pas les preuves qui manqueraient pour ce que je vous dis là.

Je passe sous silence la pierre de vautour, la pierre de foudre, etc. Un joli bézoard, c'est celui d'un certain serpent appelé cobra de capellos, parce qu'il a sur la tête une petite éminence en forme de chapeau. Cette pierre se met sur la plaie envenimée, elle s'y attache fortement et se met à sucer le poison. Quand elle a tout bu, elle tombe. Vous la mettez dans du lait, où elle dégorge le venin, et elle est prête à recommencer. Si vous la mettez sur une plaie non venimeuse, elle n'y adhérera pas.

Il entrait des perles dans l'orviétan. On trouve dans un livre publié, avec privilège du roi Louis XIY, par le chevalier Digby, plusieurs remèdes alors usités. Ainsi, le crâne humain râpé, et la rognure d'ongles d'hommes morts pendus avaient une grande vertu. Il y a encore dans les pharmacies un bocal pour la chair de vipère.

Finissons par la pierre de cerf : ce bézoard est celui qui se ramasse de la façon la plus compliquée.

Quand les cerfs sont trop vieux, ils ont un moyen de se rajeunir : ils n'ont pour cela qu'à manger certains serpents qu'ils connaissent très-bien. Mais ces aUmenIs sont venimeux. Le cerf, après son repas de serpents, va se mettre dans l'eau en gardant la tète dehors ; là il lui sort du coin de chaque œil une larme qui ne tarde pas à se durcir, il est sauvé, et il sort de l'eau ; mais, au moment où il tou-

che terre, ses deux larmes pétrifiées tombent, et sont ramassées par des gens qui les ont épiées, etc., etc.

Je ne m'étendrai pas davantage sur les pierres. J'ai voulu seulement réduire la valeur des pierres précieuses à de justes proportions. Résumons :

Les pierres fausses sont du cristal en petits fragments (quartz] fondus et colorés très-vite par les mêmes substances qui colorent lentement dans les mines de cristal de roche quartz hyalin] avec une grande lenteur.

Les pierres vraies nous sont vendues souvent les unes pour les autres ; les moins chères usurpent le nom et le prix des plus chères.

La taille fait une grande partie de leur éclat. On est sûr d'avoir de vraies pierres fines.

On fait les pierres fausses, aujourd'hui, de façon que beaucoup de bijoutiers s'y tromperaient, et que bien peu de lapidaires les reconnaîtraient à un pied de leurs yeux, aucun lapidaire à cinq pas.

Que les gens très-riches dépensent leur argent à cela, rien de mieux; mais que d'autres laissent mettre ces choses au nombre des besoins, c'est sottise et folie !

Et remarquez combien les plus pauvres sont toujours dupes ! De même que l'histoire n'a pas besoin d'être vraisemblable, quand le roman y est si nécessairement obligé, les femmes peu riches, qui seraient facilement soupçonnées de pierres fausses, n'oseraient se perme-ttre de s'en servir pour rehausser ou remplacer leuî' beauté ; tandis que les femmes riches, certaines qu'on ne soupçonnera pas la sincérit'é de leurs joyaux, ne s'en font aucun scrupule. Je sais de très-bonne part que la clientèle du marchand de pierres factices est dans les gens d'une grande fortune notoire. Aussi, tandis que vous portez modestement de pau-

vres petits bijoux timides mais fins, qui ne peuvent pas plus être soupçonnés que la femme de César, vous êtes exposées à deux choses : d'abord à avoir payé comme fines des pierres relativement fausses, c'est-à-dire une topaze brûlée pour un rubis, ou un doublet, ou une pierre aidée, etc., et ensuite, à regarder avec respect, admiration et haine des femmes chargées de pierreries factices, qu'elles portent avec aplomb parce qu'on sait qu'elles peuvent en acheter de vraies.

Un homme qui faisait des affaires avait une femme qui voulait avoir des diamants. Elle avait renouvelé sa demande à l'issue de plusieurs affaires fameuses en leur temps, mais son mari lui avait toujours donné de bonnes raisons pour ajourner l'exécution d'une promesse faite depuis longtemps.

Enfin, un jour, à l'issue de la Bourse, il arrive dans sa ehambre :

— Ma chère amie, il y a longtemps que vous a^ ez envie d'une parure de diamants ?

— Oui, mais je n'y compte plus beaucoup.

— Vous vous trompez, le moment est arrivé.

— Ce n'est pas possible !

— Peut-être, mais c'est vrai. J'ai fait hier à la Bourse une perte importante qu'il est nécessaire de cacher.

— JaiRais vous ne m'avez donné de si bonnes raisons pour ne pas me donner cette parure.

— Erreur, voici la parure.

Et il étale les plus gros et les plus éclalants diamants qu'on puisse voir. La femme les retourne, les fait jouer à la lumière, essaye le collier.

— Quelle belle eau l

— Que diriez-vous, ma chère amie, si vous voyiez

ces diamants demain soir parant une autre femme?

— Ce que je dis aujourd'hui : qu'ils sont magnifiques. •

— Et de son mari ?

— Que c'est un homme charmant, le meilleur et le plus généreux des maris.

— Et si l'on venait vous dire : « On assure qu'il a fait hier une perte énorme à la Bourse? »

— Ah ! j'y suis... je comprends. Je dirais : C'est impossible ! Il a donné hier pour cent mille francs de diamants à sa femme.

— Très-bien. Tous avez une soirée demain ; vous mettrez vos diamants.

Le lendemain, la femme fait au bal une ample moisson d'admiration, d'éloges de ses diamants, — de haine et d'envie des autres femmes.

Le jour suivant, la femme, en parcourant les journaux pendant qu'on la coiffe, s'arrête sur un article où elle reconnaît son mari désigné par de transparentes initiales.

A ce moment, il entre; elle jette le journal sous sa toilette.

— Ma ch^re amie, est-ce que vous n'avez pas les journaux ?

— Les journaux ! ... Je ne sais pas. . . Ah ! oui. . . je ne les ai pas lus. •

— Mais je ne trouve pas celui que je cherche.

— Oh !... il ne sera pas venu... la poste n'en fait jamais d'autres.

— Mais qu'est-ce que vous me dites donc ? Le voici sous votre toilette.

— Ah ! ... je ne l'avais pas vu. Laissez-moi le lire, je vous le donnerai ensuite.

— Non, je n'ai qu'à jeter les yeux dessus.

— Vous avez tort, mon ami, de lire les journaux... Quelle race que ces journalistes !....

— Que vous ont-ils fait ?

— Ah ! je parle en général...

— Voyons... donnez-moi.

— Écoutez. . . on ne peut empêcher les envieux de crier. . . promettez-moi une chose...

— Quoi?

— Que vous ne vous fâcherez pas, que vous ne prendrez pas de chagrin... il y a un article...

— Vous disiez que vous ne l'aviez pas lu...

— C'est que... les hommes sont si ridicules quelquefois, avec leur point d'honneur...

— Mais donnez donc !

Il arrache le journal. La femme est pâle, tremblante. Il lit haut :

« Encore un scandale ! encore un de ces loups-cerviers » dont la fortune insolente se forme des dépouilles des » malheureux! Il paraît que M. *** a fait quelque bon coup, » car hier on a vu sa femme au bal donné par madame C***, » toute couverte de diamants nouveaux de laf plus grande » beauté, et auxquels les connaisseurs donnaient un prix » fabuleux. »

— Ah ! mon ami, promettez-moi...

— Je vais remercier l'auteur.

— Vous n'en ferez rien.

— Comment ! c'est un de mes amis !

— Je comprends votre indignation; mais...

— Mais qui vous parle d'indignation? Je vais le remercier et l'inviter à déjeuner.

— Ah ! c'est plus que je ne vous demandais.

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— Pourquoi?

— Comment! un homme qui vous insulte!...

— Lui ! c'est mon meilleur camarade.

— Mais cet article?...

— C'est moi qui l'ai fait ; je n'ai à le remercier que de ce qu'il l'a fait passer dans son journal.

— Ah çà 1 je ne comprends plus.

— Ma chère amie, cela va s'éclaircir. Quelle est l'impression qui ressort de cet article ? Supposez qu'il ne s'agisse pas de moi, et que vous lisiez ceci d'un autre : que penseriez-vous de l'homme sur lequel on écrirait ce que je viens de vous hre ?

— Mais... que c'est un coquin...

— Oui, mais un heureux coquin, un coquin qui vient de gagner beaucoup d'argent; donc le but est atteint. Et que penseriez-vous des diamants?

— Qu'ils ont été donnés et reçus dans un mauvais moment.

— Ce n'est pas ce que je vous demande... Je vous demande quelle opinion vous auriez des diamants, indépendamment de la circonstance et des personnes ?

— Qu'ils^ont magnifiques... jusqu'au scandale!

— Eh bien ! moi, j'ai fait une grosse perte, et vos diamants sont faux.

— Grand Dieu!

— Tranquillisez-vous : ces lignes qui vous ont si fort irritée sont les lettres de noblesse de vos diamants. Personne ne s'avisera jamais de les soupçonner. Chacun de ceux qui liront cet article gardera dans sa mémoire la date de leur apparition, et la preuve sans répUque de leur beauté et de leur finesse. On aime bien mieux dire du mal d'un homme que d'une pierre. Le bien qu'on

dira des diamants sera du mal de moi. Avant huit jours, on évaluera vos diamants à cent mille écus, et moi, déclaré scandaleux mais riche coquin, j'aurai retrouvé la confiance un moment ébranlée.

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