DE QUELQUES JOURNAUX
ET d'un fonctionnaire.
Les pages que j'envoie de ma retraite du bord de la mer ont un attrait particulier pour quelques personnes. Ces personnes sont celles qui font un certain commerce littéraire assez singulier.
La librairie est une profession qui consiste à acheter du papier blanc au meilleur marché possible, et à le vendre noirci le plus cher que l'on peut.
La différence est dans la manière de le noircir. — Les uns y tracent leurs propres pensées et leurs inventions ; ce sont les auteurs. Tant mieux pour eux, quand ils n'ont pas, après beaucoup de veilles et de travaux, diminué la valeur intrinsèque du papier blanc. — D'autres, ce sont les libraires, ont deux choses à acheter : le papier blanc d'abord, et les ouvrages des auteurs ensuite, pour noircir ledit papier blanc. ^
Il est une troisième industrie, qui consiste à noircir le papier blanc sans se fatiguer la cervelle et sans bourse délier, c'est-à-dire à vendre au public les pensées et les ima-
ginations d'autrui, sans autre peine et sans autre dépense que de les prendre.
La Société des gens de lettres est une association qui a pour but de protéger contre cette industrie la propriété littéraire, en les obligeant à payer la denrée, non-seulement qu'ils prennent, mais aussi qu'ils revendent.
Je ne fais pas partie de la Société des gens de lettres ; Janin, je crois, est dans la même position ; le si regrettable Balzac s'était également abstenu ; de sorte que ceux qui m'empruntent quelques feuillets n'ont absolument rien à payer pour cela.
On comprend que cela m'attire leur indulgence, et qu'ils me choisissent plus volontiers que les autres pour l'objet de leurs emprunts.
J'ai toujours trouvé à cette situation un assez remarquable avantage, et c'est pourquoi je l'ai conservée.
Les quelques abus que, dans ma carrière littéraire, déjà longue, j'ai pu détruire; les quelques améliorations que j'ai pu amener, n'auraient été détruits ni amenées, si je n'avais lâché mes idées en toute liberté, si je les avais tenues rigoureusement en laisse. En les abandonnant, au contraire, et en laissant à chacun le droit de se les attribuer, j'ai trouvé autant d'appuis et d'associés que j'aurais trouvé d'adversaires et de contradicteurs.
La question à se poser est celle-ci : — Préfère-t-on la vérité et le bien public — aux triomphes de sa propre vanité? Certes, je n'ai pas négligé de satisfaire les appétits de cette vanité, qui est un puissant mobile pour tout artiste, pour tout écrivain ; je suis très-heureux des sympathies qu'ont pu m'acquérir mes ouvrages, et c'est pour moi une joie que je ne cherche pas à dissimuler, lorsque je découvre par hasard un des amis inconnus que je me suis
conciliés en leur racontant de loin, au coin de leur feu, quelque histoire gaie ou touchante, ou en leur fournissant, à l'ombre des saules, des formules pour leurs pensées vagues, et leur portant des consolations pour leurs peines secrètes.
Mais il est des vérités au succès desquelles je tiens pour elles-mêmes, — parce que j'aime la vérité comme j'aime la lumière, parce que les esprits s'étiolent dans l'erreur comme les plantes dans l'obscurité.
Ces vérités, quand j'ai pu les saisir et les formuler d'une manière heureuse, c'est-à-dire irréfutable, claire et saisissante, — je les ai exprès perdues, je me les suis laissé voler de dessein prémédité. En effet, on ne peut dire aux gens : « Voici une vérité dont la manifestation me fait beaucoup d'honneur ; faites-moi le plaisir d'employer tous vos efforts pour la répandre, et en même temps pour me glorifier. »
Il est bien plus sûr de dire aux gens : « Voici un pauvre petit enfant, chétif, mal venu, souffreteux, qui va périr de froid et de misère; vous devriez bien en être le parrain, et lui donner l'autorité de votre nom et la force de votre appui. »
Voici une anecdote à l'appui de ce que j'avance, et pour vous désennuyer :
C'est à Parmentier que l'on doit l'introduction de la pomme de terre comme aliment usuel. Lorsqu'il proposa de récolter ces petits pains tout faits, on le traita de visionnaire. — On aimait bien mieux le blé , qu'il faut moudre, bluter, pétrir, etc.
Il voulait engager les paysans à planter des pommes de
terre, qui, entre autres avantages, ont celui de ne pas exiger une aussi bonne terre que le blé, et de fournir un aliment sain et nutritif à meilleur marché.
Il distribua des pommes de terre pour la semence à ses voisins de campagne ; on les jeta sur le tas de fumier sans consentir à les planter. Il en ofïrit de toutes venues pour qu'on les mangeât, elles eurent le même sort. Il s'avisa d'un autre expédient, — il fit entourer de palissades un champ de pommes de terre mûres ; il fit annoncer qu'il allait en faire la récolte, et qu'il les vendrait à tel prix.
Puis il fit afficher auprès du champ une défense formelle de franchir les palissades, et des menaces terribles contre ceux qui déroberaient les précieux tubercules. — Il plaça autour du terrain des gardes armés jusqu'aux dents. — Puis, un jour, les gardes ne vinrent pas. — En deux nuits, toutes les pommes de terre furent volées ; en huit jours, elles furent mangées et déclarées excellentes.
De ce moment, la culture des pommes de terre fut établie en France.
Ce n'est pas tout ; — les idées de Parmentier avaient été attaquées avec véhémence; on avait soutenu que le tubercule qu'il préconisait non-seulement était détestable au goût et nullement nutritif, mais encore que c'était une substance parfaitement vénéneuse. — Les journaux et les écrits de tous genres de ce temps sont remplis de diatribes en ce sens ; alors on appelait le nouveau légume parmentièrey du nom de son introducteur.
Mais du jour où on rendit justice au tubercule, comme du peu de justice qu'ont les hommes on ne peut faire plusieurs parts, on lui ôta le nom de Parmentier, et on l'appela pomme de terre.
On a élevé récemment une statue à Parmentier dans sa
ville natale. — Ceci est pour la vanité de la ville, qui se reconnaît volontiers solidaire du bienfaii. — Mais d'où -vient que ce ne soit pas au milieu d'une des places publiques de la capitale que cette statue soit dressée sur une colonne?— Je ne crois pas que le portrait de Parmentier soit dans les galeries que le roi Louis-Philippe a consacrées, dans le palais de Versailles, à la mémoire de toutes les gloires de la France. — Je déclare que, pour ma part, je ne puis mettre les grands guerriers dont notre histoire fourmille, même ceux qui ont tué et fait tuer le plus grand nombre d'hommes, à côté de Parmentier, qui a doté la France de la culture de ce légume auquel il serait juste de laisser son nom.
J'ai donc, instruit par plusieurs exemples, laissé circuler sans réclamations les cinq ou six idées utiles que j'ai pu rencontrer, me réjouissant de voir à mes enfants le plus grand nombre de pères intéressés à leur fortune. Ma vanité, du reste, n'a fait qu'un crédit plus ou moins long ; les réformes une fois adoptées, les abus une fois renversés, — j'ai crié sur les toits que j'étais le véritable père, et j'ai revendiqué de mon mieux les droits y attachés.
Mais il est cependant des bornes que je suis obligé de mettre à certaines avidités.
Entre autres, l'éditeur d'un recueil — a imaginé cette façon de reproduire les Guêpes et de les vendre à ses abonnés.
Il les imprime dans son recueil, en totalité ou en partie, et il les fait suivre d'une note à peu près ainsi conçue :
« On publie de nouveau des drôleries et des pantalonades, sous le titre de Guêpes. Ce recueil de cancans de por-
tiers et de coq-à-l'âne a eu, on n'a jamais su pourquoi, quelque succès. — Ça n'a pas grande valeur; mais cependant, en élaguant toutes les niaiseries, joutes les saugrenuïtés, toutes les vulgarités, nous avons péniblement extrait du nouveau recueil quelques morceaux bien clair-semés, qui pourront peut-être ne pas trop déplaire à ceux de nos lecteurs qui n'ont pas le goût trop difficile, ou qui aiment à se reposer des choses sérieuses et utiles, et de la littérature honnête, en se permettant, à de longs intervalles, et presque en secret, une lecture futile et sans importance. On a vu Nodier manquer une séance de l'Académie pour regarder le théâtre de Guignol. — Puissent nos lecteurs, plus sévères, nous pardonner de remplir quelques pages de ces babioles, et être bien persuadés que nous partageons au fond leur légitime dédain pour de si petites choses. »
Cette curieuse façon de vendre à son bénéfice la propriété d' autrui a des variétés.
Un autre recueil — prend un chapitre entier de moi sur la civilité, et voici comment il procède : après quelques lignes d'introduction, il 'dit : — Laissons parler M. Karr, qui, cette fois, par hasard, a assez bien rencontré — deux points, à la ligne; puis on copie cinq lignes que l'on place entre des guillemets. — Au bout de cinq lignes on continue à copier; mais on oublie de mettre les guillemets pendant soixante lignes — jusqu'à ce qu'on rencontre quelque chose qui paraît un peu faible ; — à ce moment reparaissent les guillemets avec ces mots : L'auteur continue ainsi ; puis on recommence à copier sans guillemets.
Pour terminer d'une manière brillante, après cinq nou-
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velles lignes de citations avouées, on ajoute de son cru trois ou quatre lignes fâcheuses pour l'auteur cité; « on ne partage pas l'opinion risquée, on n'est pas solidaire des idées excentriques, etc.; » puis on signe le tout. Or, pour le lecteur qui n'est pas prévenu, voici l'impression qui résulte : Sur trois cents lignes qui composent l'article, il attribue deux cent soixante lignes au signataire, trente ou quarante au véritable auteur, celles qui sont entre des guillemets, les plus faibles — et le tour est fait.
Il m'est arrivé, il y a plusieurs années, quelque chose d'assez amusant dans cet ordre d'idées.
Un fonctionnaire momentané avait un discours à prononcer en public dans une ville de province. — Le hasard nous fit nous rencontrer; après de longs ambages, il m'avoua qu'il était fort embarrassé; il avait la tête fatiguée de préoccupations, d'importunités, etc., — il me pria de lui faire son discours. — Outre le désir naturel d'obliger quelqu'un qui avait recours à moi, cette circonstance m'offrait une occasion favorable de rassurer la ville sur quelques dangers imaginaires. — J'écrivis quelques lignes au bout d'une table, ~ mon homme trouva le discours parfait ; — il essaya de l'apprendre, mais sa mémoire ingrate ou fourbue lui refusa ce léger service, et, le moment arrivé, il prit le parti de le lire — ce qu'il fit avec un assez remarquable succès; seulement il avait ajouté une phrase à mon œuvre. — Sans doute il avait pensé qu'on pouvait savoir que nous avions passé une heure ensemble, que la malignité pourrait deviner la vérité et m'attribuer le morceau d'éloquence ; c'est pour repousser d'avance celte im-
putation qu'il avait ajouté quelques lignes à celles que je lui avais faites; — ces lignes, ajoutées par lui, contenaient un conseil de se défier de moi, de mes idées, de la petite influence et de la popularité éphémère que je pouvais avoir dans le pays.
Je continue à donner les raisons de la prohibition que je suis forcé de promulguer.
Un romancier dont j'aime beaucoup le talent, et qui est justement placé entre les premiers; — se laissa raconter un jour par une personne de sa connaissance une anecdote assez singulière, que le narrateur prétendait lui être arrivée à lui-même. — Le romancier fit ce que vous auriez fait, ce que j'aurais fait à sa place : il s'empara ^e l'anecdote et s'en servit pour en faire la première partie d'un de ses romans qu'il publiait dans une revue. — Comme je lis ses ouvrages avec grand plaisir, je ne manquai pas l'occasion de m'ofl'rir ce régal; — mais je fus surpris et chagriné, en reconnaissant l'idée entière d'un roman appelé Fa-Dièzet — publié par moi cinq ou six années auparavant. Je lui écrivis : « Lisez Fa-Dièze, publié à telle époque, chez tel libraire. » 11 me répondit : « L'idée en efl'et vous appartient, mais je suis un honnête criminel. » Et il me raconta comment cela s'était fait : — ce que j'avais deviné déjà.
Ceci est le plagiat involontaire, et je suis convaincu que, dans l'édition en volumes qui a été faite de l'ouvrage, l'auteur s'est empressé d'expliquer et de reconnaître la chose.
D'autre part, on a tiré plusieurs pièces de théâtre de difl'érents romans de ma fabrique. — Quelques-unes ont obtenu un grand succès, — grâce surtout sans doute à l'ar-
rangement et aux détails ajoutés et retranchés par les auteurs de ces pièces.
Mais aujourd'hui je trouve à ces emprunts un assez grand inconvénient, — le journalisme devient difficile à pratiquer, — je veux m'essayer au théâtre.
Cette tentative aura au moins un résultat heureux pour moi; il y a gros à parier que le lendemain de la première représentation de ma première pièce, quelques feuilletons diront : « Ne forçons pas notre talent... Quel mauvais génie a poussé au théâtre, pour y faire de mauvaises pièces, l'auteur de... et de... »
Ma modestie supprime les éloges qui seront alors donnés à mes romans, — c'est-à-dire que l'on fera ce jour-là de mes livres une colonne provisoirement très-élevée pour se donner la joie de m'en précipiter.
Or, je ne pewx plus tirer de mes romans les pièces qui en ont été tirées par d'autres. — Je fais donc ici la déclaration de mes intentions, et je prie mes futurs confrères de vouloir bien s'abstenir de tout emprunt de ce genre.
Je sais que je joue aujourd'hui un rôle déplorable ; que j'ai l'air... avare, ce ne serait rien, mais pauvre. — J'ai longtemps hésité, j'ai essayé, comme j'ai été forcé de l'avouer, de recueillir les bénéfices de la démarche, en en laissant l'odieux à un autre, — mais cette tentative astucieuse ayant échoué, j'ai dû prendre mon parti.
Je déclare donc — que, comme par le passe, je ne fais pas partie de la Société des gens de lettres, et que, conséquemment, je ne prétends à aucune rétribution pour les emprunts que l'on voudra bien me faire, mais je demande sérieusement que l'on me consulte en pareille occurrence, c'est-à-dire que l'on emprunte et que l'on ne prenne pas.