‹ Une poignée de véritésChapitre 4 sur 47 · Z,8 U-\E POIGNÉE · texte numérisé non relu

Z,8 U-\E POIGNÉE

dont les pointes sortaient d'un côté ; elle s'appliqua ces pointes sur la poitrine et porta ainsi celte croix sur la peau le reste de ses jours.

Jeanne de France a été béatifiée, et l'Église la commémore le 4 février.

Tout en gardant quelques doutes sur le degré de plaisir que font à Dieu ces cruautés exercées sur soi-même, il est intéressant de voir comment cette malheureuse reine expiait les péchés de son mari, tandis que tant d'autres gens, méconnaissant les principes de la religion, la pratiquent de telle façon qu'ils trouvent moyen de faire expier leurs propres fautes aux autres, et montrent moins d'amour de Dieu que de haine du prochain, n'ayant de religion que tout juste ce qu'il en faut pour se haïr sans scrupule les uns les autres.

Je n'entrerai pas dans les détails des austérités de toute nature qu'inventaient les anciens solitaires : je n'ai voulu parler que du carême, et d'ailleurs quelques-unes de ces imaginations consistant à ne jamais changer de vêtements et à se laisser manger tout vivant par les vers, ce serait un médiocre plaisir pour les lecteurs que les otïrir à leur imagination.

J'ai lu dans un casuiste le récit d'une leçon ingénieuse donnée à un prédicateur trop sévère par un curé de campagne.

C'était sur une montagne escarpée qu'était la paroisse. — Le prédicateur y arrive fatigué, mais seulement au moment de monter en chaire ; — il était naturellement rigide, mais déplus la difficulté des chemins et la fatigue l'avaient mis un peu de mauvaise humeur. — Il n'en prêcha que mieux et fut terrible en parlant de la nécessité des austérités, de l'abstinence et du jeune ; il n'épargna pas les me-

naces à ceux qui ne les pratiquaient pas ; il tonna contre le luxe, la gourmandise, les plaisirs et la volupté, ; — puis, le sermon terminé, il alla dîner chez le curé.

Celui-ci était un très-brave homme, qui aimait ses paroissiens comme s'ils eussent été ses enfants ; il avait été affligé de les voir traiter aussi rudement.

Cependant il ne dit rien. On met la table, on s'assied, et la vieille servante du curé apporte un gâteau de farine de châtaigne et de l'eau. Le prédicateur accepte un morceau de gâteau en se réservant pour la suite du dîner ; mais le curé l'avertit que c'est tout le repas.

— Ilélas ! dit-il, nous sommes ici tous pauvres, et, malgré mes efforts, il y a encore des familles qui sont loin d'avoir leur suffisance de ce pain de châtaignes qui ne vous paraît pas très-bon.

Le casuiste approuve le curé jusqu'à un certain point ; mais il blâme le prédicateur d'avoir, après cette leçon, adouci dans un second sermon les principes développés dans le premier.

Je n'ai pas voulu, dans ces lignes, rien dire contre l'institution du jeûne et des abstinences ; cela m'est parfaitement égal ; tout ce qu'on fait en but d'honorer la puissance divine est respectable ; mais je me persuaderai difficilement que le zèle qu'on emploie à faire jeûner les autres soit un corollaire indispensable du zèle qui vous porte à vous imposer à vous-même des abstinences. Il me semble même assez vraisemblable que le complément d'un carême pendant lequel vous, qui vivez d'ordinaire dans l'abondance, vous vous imposez le jeûne avec l'intention et l'espoir d'être agréables à Dieu, rendrait ce résultat plus certain peutêtre si, en même temps que vous jeûnez, vous empêchiez de jeûner quelques-unes de ces pauvres familles qui ne

jeûnent que trop malgré elles, et pour lesquelles la vie tout entière n'est qu'un long et rigoureux carême. Appliquez à leurs besoins ce que vous retranchez de vos habitudes pendant ce temps de sévmité, et alors, de l'aveu de tout le monde, catholiques fervents ou catholiques modérés, ou pis encore, vous aurez fait, sans contestation possible, pendant votre carême, une œuvre sainte et tout à fait agréable à Dieu.

sous PRETEXIE DU PROGRES.

On parle souvent de progrès ; un des malheurs de ce temps-ci, et peut-être du pays ou nous sommes, c'est que chacun confond le progrès avec la réalisation de ses propres rêves, la satisfaction de ses besoins ou de ses ambitions, et surtout s'efforce de faire passer cette confusion dans l'esprit des autres. « Le progrès, dit l'un, c'est qu'un homme de talent et de mérite... comme moi... ait un carrosse et des chevaux alezan brûlé. — Le progrès, dit un autre, c'est que je sois à mon tour à la tête des affaires. — Le progrès, s'écrie un troisième, ce serait que le Café de Paris fût chargé par l'État de me nourrir, et que Bernard me coupât les habits les plus élégants sans jamais me présenter de mémoire. » — Si ce ne sont les paroles'qu on emploie, c'en est du moins le sens.

Beaucoup d'esprits cependant commencent à voir clair dans tout cela et à débrouiller ces fagots de contradictions. Le progrès qu'il faut poursuivre, selon ces hommes que j'appellerai clairvoyants, parce que je suis de leur avis, doit

consister à faire un certain nombre de pas en arrière, à se débarrasser de l'énorme quantité de sotlises et d'absurdités que le genre humain a amassées et colligées depuis cinq mille ans, et à remettre un tant soit peu l'homme dans la situation où Dieu l'avait placé en le créant.

Il est évident que l'homme naît laboureur, chasseur ou pêcheur, c'est-à-dire que c'est à la nature qu'il doit demander directement la satisfaction de ses besoins. Il est incontestable que ces méliers sont les plus nobles de tous les métiers ; les plus nobles, parce qu'ils ne relèvent que de la Providence, parce que le bien et le mal leur viennent directement du ciel.

Ceux-là seuls doivent être autre chose qui ont une aptitude nalurelle et très-nettement marquée pour une autre profession que laboureur ou chasseur.

Eh bien! de progrès en progrès, on est arrivé à ceci, que toute la jeunesse se jette avec violence dans deux ou trois professions dites libérales , sans qu'on tienne aucun compte ni de la vocation, ni de l'aptitude des gens, ni de l'encombrement de ces professions. Donnez à tous les pères de famille les moyens de pousser leurs enfants, et vous les verrez les destiner tous à la médecine et au barreau.

Il serait bon de revenir au point de départ.

Les hommes sont nés libres : — la société a dû demander à chacun une part de sa liberté dans l'intérêt de la sécurité commune. — Il s'agit aujourd'hui de rendre à l'individu tout ce que la sécurité de la société permet de lui rendre de sa primitive liberté, de partager le reliquat du fonds social : — c'est encore se rapprocher du point de départ.

L'égalité n'existe pas et ne peut jias exister — du moment qu'il y a une femme plus belle qu'une autre femme ou un

homme plus fort qu'un autre homme, il n'y a plus d'égalité possible. La philosophie s'efforce d'achever d'effacer l'inégalité de caste, mais ce sera nécessairement au pofit de l'inégalité des individus. On tâche de s'acheminer vers cette vérité que l'égahté ne consiste pas à être tous la même chose, mais à parvenir à un même degré d'excellence chacun dans sa fonction ; qu'un bon laboureur est l'égal d'un grand poëte ou d'un homme d'Etat distingué, mais qu'un homme d'Etat médiocre et un mauvais poëte ne sont pas les égaux d'un bon laboureur, — c'est-à-dire qu'il faut n'attendre que de soi-même son rang dans la société. C'était ainsi au commencement du monde.

On abat des rues entières à Paris pour faire des maisons plus saines, plus aérées ; — pendant des siècles, les hommes se sont agglomérés, entassés les uns sur les autres : — cela n'a été bon ni pour la santé, ni pour la vertu, ni pour la tranquiUité. L'haleine de l'homme est mortelle à l'homme: — les hommes doivent vivre, même en société, à une certaine distance les uns des autres. Il faut à l'homme de l'air et du soleil. Un homme qui se porte bien aspire environ sept cent quatre-vingt-six Utres d'air par heure. On supporte bien plus longtemps la privation de nourriture que la privation de l'air. — Eh bien ! ces cages superposées que l'on appelle maisons, — qui sembleraient bien singuhères si l'habitude de les voir n'en détruisait pas l'impression, ces cages dans lesquelles il faut payer son emprisonnement, ne contiennent pas à beaucoup près la quantité'd'air suffisante pour les malheureuses familles qui y sont entassées.

Cet air vicié, empoisonné, a tellement fait sentir ses effets en dépeuplant certains quartiers, qu'on commence à s'occuper de les assainir, — c'est-à-dire que l'on retourne en arrière, et que l'on va écarter un peu plus les uns des

autres les habitants des grandes villes. Avant ces prodigieuses agglomérations d'hommes, il y avait sans doute quelquefois des gens qui ne mangeaient pas assez, —comme aujourd'hui, — mais tout le monde avait au moins de l'air à discrétion ; — chacun pouvait chaque jour dépenser ses dix-huit mille huit cent soixante-quatre litres d'air sans que rien l'en empêchât. C'est à cette situation que l'on doit revenir.

Le commerce a commencé ainsi : ma terre est forte et fertile; — le blé y a végété admirablement, — mais les légumes y sont de qualité médiocre , la tienne est légère et sablonneuse : le blé y serait faible et grêle, mais les pommes de terre et les navets y sont excellents. Si j'ensemence toute ma terre de blé, il y en aura trop pour ma famille et pour moi ; si tu ensemences la tienne de légumes, tu ne pourras manger tous tes légumes, et tu n'auras pas de blé.

Eh bien! faisons produire chacun à notre terre ce qu'elle produit le mieux : — tu me donneras de bonnes pommes de terre, et je te donnerai en échange de bon blé ; — de cette façon, chacun de nous aura des grains et des légumes, et aura le tout excellent.

Plus tard, on a faciUté ces échanges par l'invention de la monnaie, signe représentatif de toutes les denrées.

Ces relations, ces échanges, ce commerce enfin, qui s'étaient naturellement établis de voisins à voisins, d'individus à individus, s'établit bientôt de province à province, puis de peuple à peuple. Alors ce qu'un pays produisait abondamment et à bon marché était donné à un pays dont le sol et le soleil ne l'auraient pas produit ou l'auraient donné à un prix beaucoup plus élevé. Ce pays donnait en échange celles de ses productions qui se trouvaient dans le même cas, et tous deux s'enrichissaient ainsi.

Mais il vint un jour à de grands génies une idée lumineuse. « Si nous continuions à vendre aux étrangers, se dirent ces grands génies, et si nous ne leur achetions plus, nous recevrions leur argent et nous garderions le nôtre. Pour cela, il faut faire tout chez nous et nousmêmes. »

Ces grands génies se trompaient en plusieurs points. D'abord l'argent n'est pas la richesse : il n'en est que le signe représentatif ; il se multiplie en circulant, à peu près comme dans les représentations des drames du Cirque- Olympique on fait passer sous les yeux du public une armée de trois cent mille hommes au moyen de cinquante figurants qui rentrent par une coulisse à mesure qu'ils sortent par l'autre.

Un autre point plus grave, — c'est que la France, par exemple, si fertile et si riche par son sol, — de tous les pays de l'Europe, sans contredit, celui qui pourrait le plus facilement se passer de commerce, ne produit pas cependant tout également bon, et surtout ne produit certaines choses qu'à un prix élevé. Or, les étrangers apportant sur nos marchés les mêmes objets à un prix inférieur, il aurait fallu que les Français vendissent au même prix, c'est-à-dire au-dessous du prix de revient, c'est-à-dire qu'ils auraient bien vite renoncé à cette ingrate production, — ce qui aurait été parfaitement raisonnable; car alors ils auraient augmenté d'autant la production des choses qu'ils peuvent donner meilleures et à plus bas prix que les étrangers, et on revenait ainsi au point de départ.

Les susdits grands génies corroborèrent leur première invention par une seconde invention; ils imaginèrent de frapper d'un droit les produits de l'étranger, droit qui l'oblige à vendre sur nos marchés plus cher que nous.

Alors les étrangers ont suivi cet exemple, et ont également imposé un droit à nos productions.

Cependant il y avait à cOlé de l'invention des grands génies une idée juste et raisonnable. — Ils l'ont évitée avec l'adresse que mettait un bon conducteur de char dans les jeux olympiens à raser la borne.

Cette idée était celle-ci. Voyons une bonne fois celles de ces productions, celles de ces industries, qui peuvent devenir propres à la France; — n'achetons aux étrangers que ce qu'ils font et produisent ou meilleur ou moins cher que chez nous. Mais cette expérience demande des essais, des tentatives, un apprentissage; il ne faut pas décourager et rendre inutiles des efforts qui nécessairement n'arriveront pas tout de suite au but. — Frappons d'un droit tels et tels produits de l'étranger que les apparences nous désignent comme pouvant se naturaliser chez nous ; — mais fixons à ce droit une limite de dix ans, de vingt ans si on veut. — On le diminuera au bout de dix ans, on l'abolira au bout de vingt ans, car dans cet espace de temps on sera fixé : — ou la France produira aussi bon et au même prix, ou on saura qu'elle ne le peut pas. — Dans le premier cas, elle n'aura rien à craindre de la concurrence ; dans le second, elle ne s'amusera pas à continuer à payer plus cher à ellemême et à consommer plus mauvais ce que l'étranger lui offre à meilleur marché et de meilleure qualité.

Cette épreuve faite, — il est probable que la France aura conquis une ou deux industries.

Mais les grands génies susdits ont imaginé d'imposer ces droits à toujours, — les bestiaux étrangers, par exemple, viendraient sur nos marchés à un prix bien plus bas quo ne s'y présentent les nôtres, — c'est-à-dire que la viande, le plus utile des aliments, serait à la portée des

plus pau^Tes. Certes, il est fâcheux de voir nos belles prairies et nos riches campagnes ne pas arriver à des produits égaux à ceux de l'étranger. — Il était très-juste de se dire : Le pays va s'imposer un grand sacrifice : — une génération peut-être ne mangera pas de viande, en mangera peu, la mangera à haut prix, — selon la fortune de chacun, mais une industrie sera conquise par notre pays, et l'histoire gardera le souvenir de la génération qui aura accompli cet acte de dévouement.

Nous allons imposer les bestiaux étrangers pendant cinquante ans, de manière qu'ils ne puissent être vendus en France à un prix plus bas que les nôtres. Pendant ce tempslà, on va multiplier les encouragements à l'agriculture, les tentatives, les essais, les efforts de tous genres. Dans dix ans, on fera une statistique, et on abaissera le droit sur les bestiaux étrangers en proportion des progrès que nous aurons faits, — et ainsi de suite de dix ans en dix ans. A la fin de la cinquantième année, les droits protecteurs seront abolis, ou nous serons arrivés de progrès en progrès à pouvoir produire dans les mêmes conditions que l'étranger, ou nous saurons que nous ne le pouvons pas. Dans les deux cas, le temps de l'épreuve et du sacrifice sera écoulé, — et on mangera en France de bonne viande et à bon marché.

Mais, je l'ai dit, — cette idée raisonnable a été évitée avec le plus grand succès.

On a frappé à tout jamais les bestiaux étrangers d'un droit dit protecteur. — Grâce à ce droit, qui permet de vendre toujours la viande trop cher, nos éleveurs, ou ne s'occupent nullement du progrès, dont ils n'ont pas besoin, ou, s'ils s'en occupent, ils en bénéficient seuls. Et nous payerons toujours la viande trop cher, et toujours le plus grand nombre des Français n'en mangeront pas, — ce qui

ne me paraît pas compensé par la gloire, pour le nombre relativement très-pelit qui mange de la viande française, fût-elle tricolore.

Il serait donc raisonnable, il est donc indispensable de revenir aux formes originelles du commerce, — c'est-àdire à l'échange et à l'abolition d'un système protecteur qui ne protège que la routine, la misère et la faim.

Autrefois, le café se faisait avec les grains du caféier, — aujourd'hui, de progrès en progrès, on le fait avec de la chicorée sauvage ; puis on a imaginé de fausse chicorée. La chicorée était devenue très-chère : on lui substitua avec avantage, — pour le marchand, — de la poudre d'orge grillée et du charbon d'os.

Le pain se faisait jadis avec de la farine de froment ; — quelques-uns ont adopté un perfectionnement qui consiste à y mêler de la farine de cailloux blancs qui se trouvent dans le département de l'Allier, — ou de l'albâtre, — sulfate de chaux. — Au moyen de sulfate de cuivre, on peut se servir de farines avariées. — Autrefois on faisait le vin avec le jus du raisin : — c'était l'enfance de l'art, c'était barbare, c'était gaulois ; — les baies du sureau et de l'hièble se mêlent très-utilement aux baies delà vigne : — avec de la litharge, on peut encore vendre des vins aigris qu'il aurait fallu jeter : — c'est un poison, mais c'est d'un bon produit.

Autrefois — les biftecks se faisaient de bœuf, les civets de lièvre, les gibelottes de lapin ; — certains petits cabareticrs ontinventé lebifteck declieval, le civetde chatetla gibelotte de poulains tirés morts du ventre de leur mère abattue.

La cassonade pendant quelque temps était le produit de la canne à sucre ou de la betterave; on y môle aujourd'hui du sable, du plâtre, de la craie, etc.

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Le miel autrefois était pris dans les ruches : — on le perfectionne aujourd'iiui en y mêlant de la farine de haricots.

Je ne donne aujourd'hui qu'un petit nomhre d'exemples de ce genre, et je les ai pris dans les Mémoires de l'ancien préfet de police, M. Gisquet, et dans les écrits de MM. Orfila, Duvergier, Parisot, Robine, Garnier, Harel, etc., où il y en a bien d'autres.

Eh bien ! de bonne foi, je pense qu'il faut en revenir à faire le café avec du café, le pain avec de la farine, le vin avec du raisin, les biftecks avec du bœuf, les civets avec du lièvre, les gibelottes ^\^c du lapin, le sucre avec la canne et la betterave, et à laisser faire le miel aux abeilles d'après leur ancienne méthode, qu'elles n'ont pas changée et qui est la bonne.

Il ne serait pas, je crois, non plus hors de propos de remettre la livre à seize onces.

J'abrège à dessein, me contentant d'indiquer certains points, dans la crainte d'ennuyer les lecteurs, ce que ce soin ne m'a peut-être pas fait éviter; — mais je veux au moins qu'ils sachent, si je les ai ennuyés un peu, que je pouvais les ennuyer davantage, et que je ne l'ai pas voulu.

Mais, de tout ceci, quelque sommaires que soient mes arguments, il me semble résulter :

Que l'homme n'a pas toujours réussi dans ses perfectionnements, et qu'un certain nombre de ses progrès sont d'assez mauvaises choses ;

Qu'en cinq mille ans, au moins, l'homme, qui a mis tout ce temps à se faire tel qu'il est aujourd'hui, n'a peut-être qu'à gagner à se rapprocher un peu de l'homme tel que Dieu l'avait créé ;

Que, s'il est juste de s'occuper de certains progrès, il est

urgent de se débarrasser d'un bagage assez Tolumineux de sottises, d'absurdités et d'idées fausses et funestes amassées à grands frais, à grand'peine, à grande misère, depuis l'origine du monde.

Permettez-moi d'employer ce qui me reste de papier blanc aujourd'hui à remarquer quek France est bien riche; elle ne s'en aperçoit que par ses pertes, de même qu'on n'apprécie la santé que quand on est malade. Dans l'espace d'un an, la France a été assez riche pour perdre Balzac et Pradier.

Il y a quelques années, je disais de Balzac dans les Guêpes : « L'Académie de* notre temps veut avoir aussi son Molière à ne pas nommer. » Et il y a quelques mois de Pradier, dans le chapitre précédent : « Quand Pradier sera assez mort, on reconnaîtra que nous aussi nous avions notre Praxitèle. »

Que l'on me pardonne l'orgueil de n'avoir pas attendu leur mort pour me donner le bonheur de les apprécier, c'est-à-dire de les admirer et de les aimer.

bE L'l^'JUSTICE DE CERTALNES PLALNTES, RÉPONSE A UNE LETTRE.

Voici en deux lignes , monsieur, le résumé de voire lettre : « Vous êtes riche, vous aimez à faire le bien , mais vous n'avez jamais rencontré (jue des ingrats ; vous êtes rebuté et vous allez devenir égoïste. » Vous ajoutez le récit

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de quelques désappointements que vous avez éprouvés. Permettez-moi de vous dire que votre découragement vient de ce que vous vous êtes trompé vous-même; si vous vous adressez à un pommier et que vous lui demandiez des pêclies, il vous dira : « Prenez mes pommes, si vous voulez, mais je ne produis pas de pêches. » Si vous croyez que l'arbre vous doit des pêches, si vous l'abatîez et le brûlez, je vous en avertis , vous regretterez les pommes plus tard.

Beaucoup de gens — ^je ferais mieux de dire presque tout le monde— croient trouver sur les routes de la vie des ombrages parfumés, du soleil, des roses doubles — peut-être des roses bleues — et des fruits savQureux. — Croyez-moi, cueillez les églantines et les fruits noirs des ronces, sans même vous plaindre des épines — au heu de passer dédaigneusement devant les haies.

Vous avez cru que vous pouviez compter sur la reconnaissance des gens à qui vous faisiez du bien. C'était une erreur : vous agissiez en usurier, on ne vous a pas payé ; le diable en lit , et Jupiter ne froncera pas le sourcil pour cela. Au moment où j'écris, je vois, par la fenêtre qui donne sur mon jardin, un grand sorbier chargé d'ombelles de graines rouges; sur le sorbier sont deux gros merles noirs, qui, de leurs becs orange, font un festin somptueux aux dépens des baies de corail du sorbier. Croyez-vous que le sorbier exige des merles qu'ils chantent ses louanges, ou qu'il les cfuerelle de ce qu'ils n'ont pas de fruits à lui donner en échange des siens ? Non, le sorbier est très-heureux de ce que les merles chantent sous son feuillage jauni. Et voulez-vous savoir ce que les merles chantent ? Vous croyez peut-être qu'ils disent : « Oh 1 le grand sorbier, le généreux sorbier! qu'il soit béni entre tous les arbres ! » Nullement, écoutez-les :

« Oh ! les bonnes sorbes ! jamais je n'en ai mangé de si

mûres et de si rouges. Moi qui m'inquiétais pour l'hiver ! il y a ici de la nourriture pour jusqu'au printemps. — Ohé ! accourez, mes compagnons, et vous, mes petits, accourez faire un repas délicieux. » Vous voyez, il n'y a rien là pour le sorbier ; mais cela se chante sur une mélodie suave et joyeuse , et le sorbier jouit de la joie des oiseaux , et il ne désire pas n'avoir pas de fleurs et de graines l'année prochaine. Voyez-vous, la Providence a fait les sorbiers pour les merles ! Si vous êtes un sorbier , faites tranquillement votre état de sorbier, et ne gémissez pas, et ne grognez pas.

D'ailleurs, malgré vos terribles résolutions, vous ne réussirez pas à changer de nature , vous resterez ce que vous êtes. Lui aussi , le sorbier , quand les merles et les grives l'auront dépouillé, il aiira un air assez ref rogné ; mais regardez-le au printemps, entre tous les arbres des bois , il sera premier à étaler les fleurs qui doivent être des fruits.

Si une porte mal fermée vous empêche de dormir la nuit, vous vous levez pour la fermer, et vous n'attendez pas que la porte vous dise : « Grand merci ! »

Eh bien ! si , au moment de vous mettre à table devant un bon feu, vous vous dites : « J'ai rencontré tout à l'heure mon voisin Pierre , qui revenait de la ville avant la fin de la journée, — c'est qu'il n'a pas d'ouvrage, — il ne doit y avoir dans sa maison ni feu, ni pain. » — Voilà tout votre dîner gâté, il va se" mêler de l'amertume à ce gigot qui exhale un fumet savoureux , — vous faites vite porter un pain, un pot de cidre, un fagot et trois livres de viande chez votre voisin Pierre, et il ne manque plus rien à votre dîner, puisqu'il n'y manquait qu'une chose, à savoir que votre voisin dinât aussi. — Vous doit-il de la reconnaissance? Nullement, à moins que ça ne lui fasse plaisir : il y a des gens à qui ça fait plaisir d'avoir un sujet d'aimer quelqu'un.

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