FIN DES CHANTEURS
J'ai entendu un peu de musique par ces derniers temps, — et j'ai fait quelques observations. — La première, c'est celle-ci : La musique tend de plus en plus à être remplacée
par du bruit, la puissance de l'orchestre est de plus en plus formidable, et on a l'air de ne pas s'apercevoir d'une cho§e qui est ce je'naant inévitable et indiscutable, — à savoir : qu'il n'y aura bientôt plus de chanteurs possibles.
Autrefois, le chant était le principal, — l'orchestre l'accessoire. — Les instruments se groupaient autour de la voix humaine et l'accompagnaient. — Aujourd'hui la voix du chanteur n'est plus qu'un des instruments de l'orchestre, quelque chose qui a la valeur, tantôt de la petite flûte, tantôt du triangle. — Or, nous n'en resterons pas là ;. bien plus, nous n'en sommes déjà plus là : on a augmenté d'abord le nombre, ensuite la puissance des instruments fabriqués de main d'homme ; mais la voix humaine est restée stationnaire. — Les efforts que fait un chanteur l'usent en trois ans. — Nous jouissons quelques mois d'une belle voix, et ensuite nous payons chèrement ce plaisir en assistant à sa ruine pendant plusieurs années; si bien que, si nous faisons le bilan de tout chanteur célèbre qui se retire , il nous a donné plus de sensations pénibles que de sensations agréables.
Il faut donc aujourd'hui, si l'on veut continuer le môme système, donner à nos chanteurs le masque des comédiens antiques, qui grossissait la voix et lui permettait de remplir les vastes amphithéâtres des Romains, — ou bien renoncer à la voix humaine, et faire des chanteurs de bois ou de cuivre, qui, eux, pourront suivre les progrès et la puissance nouvelle des autres instruments.
C'était cependant une belle musique que la voix humaine. J'ai éprouvé vivement cet ex-plaisir en entendant à l'Opéra, dans Moïse y le chanteur Morelli. Depuis Duprez surtout , nous sommes accoutumés à la pénible sensation d'entendre les chanteurs donner un peu plus de voix qu'ils n'en ont,
266 L-NE POIG.NÉE
et vomir avec effort des notes douloureuses cruellement arrachées de leurs entrailles. Il est fort agréable d'entendre Morelli, avec la conviction qu'il ne \a pas tout à fait au bout de sa voix, et que le chant est pour lui un art et non un supplice, comme celui que s'imposent les faquirs, qui, pour attirer l'admiration et les aumônes, s'assoient à nu sur des clous, au milieu des places publiques, et se font sur les bras des incisions avec des couteaux.
Une seconde observation que j'ai faite, c'est sur l'injustice de la- critique que font les littérateurs de tous les poëmes d'opéra : ils exigent que la poésie des libretti soit de la vraie poésie, qu'elle soit neuve, correcte, élevée, etc., etc.
Pourquoi, d'abord, ferait-on des paroles avec tant de soin, puisque , loin que le public les entende, ce n'est que par intervalles qu'il entend même les voix ? Mais il est une autre objection à faire à ces sévères critiques : — La belle poésie est une musique elle-même, et n'a pas besoin de musicien. Quelque modéré que fût l'orchestre, quelque nettes que fussent les voix, quelque soigneux que fussent les chanteurs, on perdrait toujours quelque chose des paroles ; ce qu'on n'entendrait pas rendrait impossible à comprendre ce qu'on entendrait. Donc, il faut éviter, dans un poëme destiné à être mis en musique, non-seulement les pensées subtiles et recherchées, et les mots peu usités, mais même les pensées fines et neuves. Il faut faire en sorte qu'une syllabe qu'on entend fasse deviner la fin du mot; qu'un membre de phrase que l'orchestre laisse entendre livre facilement à l'esprit le reste de la phrase que l'orchestre écrase. Il est donc indispensable, pour que le spectateur puisse sui^re un opéra, qu'il n'y soit question que de pensées ordinaires, connues et usitées. De là, on arriverait à dire : « Mais, si on ne faisait pas de paroles pour la musi-
que ? » Pour ma part, cela me serait bien égal. Vous voyez, du reste, que les Italiens ne s'en gênent guère, et que, dans la liste des sujets qui appartiennent à la troupe, ils placent le poëte après tous les chanteurs, entre le troisième régisseur et le lampiste, et qu'ils ne mettent sur l'affiche que le nom du musicien.