SE TAIRE
Une caricature de Charlet, je crois, représente un sergent avec cet air de gravité sévère particulier aux vieux soldats, en parlant de passe-poils et d'ornements, pour lesquels ils ont une coquetterie tout à fait féminine. — Ce sergent dit à une recrue : « L'immobilité est le plus beau mouvement de l'exercice. » Je dirai avec autant de raison que ce sergent, dussé-je faire sourire comme lui : « que ce qu'il y a de plus important dans la conversation-, c'est peutêtre le silence. » En effet, savoir se taire à propos équivaut à l'attention de ne pas jeter un pot de fleur par la fenêtre dans une rue fréquentée ; mais, ce que je veux signaler surtout, c'est la rareté des gens qui savent écouter. Je sais telle personne que j'ai vue tous les jours pendant douze ans, et qui, grâce à une charmante vivacité d'esprit, ne m'a
jamais laissé terminer une phrase. — Les personnes de ce caractère croient qu'elles devinent aux premiers mots ce que vous voulez dire ; alors, sans attendre plus longtemps, elles vous coupent la parole , et répondent avec ardeur et véhémence à ce que vous n'avez ni dit, ni voulu dire , ni pensé.
Il serait bon de se mettre dans l'esprit la vérité que voici :
Supposez que vous puissiez renfermer et condenser dans une seule phrase tout l'esprit de Voltaire et celui de Montesquieu et de Diderot, l'éloquence de Rousseau, la netteté concise de la Rochefoucauld, la gaieté franche et la profonde sagesse de Rabelais, la raison de Molière, etc., etc., etc.
Eh bien ! soyez sûr que cette phrase, même ainsi construite, ne fera jamais, à celui que vous interromprez pour la placer, autant de plaisir que vous lui en auriez fait en vous abstenant de l'interrompre.
Un autre, pendant que vous lui parlez, se préoccupe du soin de vous faire une réponse très-spirituelle ; il se livre au bruit vague de votre voix, à des méditations à ce sujet; il est rêveur, son œil semble chercher au dedans de luimême des aperçus neufs et délicats; une toute petite partie de son attention est consacrée à vous suivre, et sa réponse se ressentira de sa préoccupation; elle sera ingénieuse, spirituelle, mais incohérente.
Je ne parle pas de ceux qui, incapables d'une attention soutenue, vous regardent d'un air assoupi et hébété, en souriant de temps à autre à contre-temps, et hors de propos.
Ce n'était pas un compliment sans portée que celui qu'on faisait en disant d'un homme : « Il a un grand talent pour le silence. »