LA VERTU DONNE SA DEMISSION
A tous ayants droit et intéressés, salut. Il est fait savoir que dans le grand combat qui dure depuis l'origine du monde entre le mal et le bien, entre le vice et la vertu, entre ArimaneetOromaze ; le bien, Oromaze et la vertu viennent de se déclarer vaincus, et de demander grâce publiquement, officiellement, par la voix des journaux.
En effet, on lit dans les feuilles :
« M. le ministre de la poUce générale, sur la proposition de la commission spéciale établie auprès de son ministère, a décidé que le colportage des arréls des cours d'assises, des histoires de brigands, des relations plus ou moins exactes de crimes de toute nature, serait interdit. La lecture de semblables écrits est sans utilité pour la morale, et peut exercer une mauvaise influence sur l'éducation pubhque. »
0 vertu ! on t'a accusée quelquefois , et avec raison , de te mettre à l'empois volontiers, d'être un peu aigre, un peu altière, un peu présomptueuse; — mais tu ne recevras plus, ô vertu! de semblables reproches; le malheur, ô vertu ! t'a réduite à la modestie. — Te voilà modeste et
humble, et tu dis au \ice : « Vice, vice fort, vice puissant, vice vainqueur, ménage une pauvre vertu qui ne résiste plus qu'avec peine ; il y aurait de la lâcheté à toi d'attaquer une vertu faible et sans défense, une vertu découragée, une vertu fatiguée, une vertu essoufflée, une vertu aux abois. 0 vice, mon cher vice, contente-toi de cet aveu, n'abuse pas de ta victoire, — grâce pour moi, — comme dit Isabelle dans Robert le Didole. — Vice, mon salut n'est plus que dans ta mansuétude; ô vice ! sois généreux, sois grand, sois miséricordieux, ou je suis... perdue.
« Je renonce à une lutte désormais impossible, •— j'abdique ; je rentre désormais dans la vie privée, ou plutôt je régnerai, car, quand on a été un peu reine ou qu'on a cru l'être, on n'est plus bonne à autre chose, je régnerai incognito, clandestinement, sournoisement, sur ceux qui ne te connaissent pas, ô vice aimable! ô vice irrésistible ! — Je régnerai comme certains évéques, — évêques in partibus, dont les évéchés sont au pouvoir des infidèles et des sauvages, — in partibus infideliuni, — et qui courraient grand risque d'être mangés par leurs ouailles s'ils s'avisaient par hasard de leur vouloir porter le pain de la parole. — Laisse-moi, par pitié, ô vice ! un simulacre d'empire, abandonne-moi ceux que tu ne veux pas, le fretin du monde ; mais à ceux-là, ne te montre pas, ô vice ! car je n^ puis soutenir ta présence victorieuse ; à ton aspect, je prendrai la fuite, sans résistance, car, pour te résister, il faudrait t'attendre, et, si je t'attendais... 0 vice! je sais maintenant combien tu es aimable , combien tu es séduisant, combien tu es irrésistible, et moi-même, je succomberais peut' être à tes attaques. »
Ainsi parle la vertu par la voix des journaux.
Eh quoi ! en sommes-nous là, et la vertu est-elle en vé-
rite sans défense, parce que le Yeuillot est à Rome ? Le vol et l'assassinat sont-ils si jolis en eux-mêmes, que le récit entraîne invinciblement ceux qui l' écoutent à. pratiquer eux-mêmes \^o\ et l'assassinat?
Je comprendrais, à la rigueur, que l'on défendît de raconter ces crimes dont les auteurs sont restés ignorés et impunis; ces crimes dont les journaux ont dit: « La justice informe, » et dont il n'a plus été question depuis ; ces crimes devant lesquels la justice humaine a été vaincue et a été obligée de recommander les auteurs à la justice divine et aux remords douteux. Mais le récit des triomphes de la justice, le récit des punitions, des expiations, est-il réellement si dangereux ?
On raconte qu'un tel a crocheté une porte de telle façon, — qu'il est entré dans une maison armé de telle arme, qu'il a tué ainsi l'habitant de la maison, qu'il a enlevé l'argent et le linge, etc. — Puis il a été pris, emprisonné et jugé. — Voici le discours éloquent du ministère public ; écoutez comme le ministère public flétrit le vice, le vol, l'assassinat. — Puis, le verdict du jury, la condamnation à mort; — la cassation, le recours en grâce, le sursis, tout est rejeté. — Voici le grand jour de l'expiation. Détails de la toilette du condamné; — on le porte sur l'échafaud, une tête roule sanglante, etc., etc.
Et vous pensez que l'impression qui reste dans l'esprit des lecteurs est celle-ci : « Ah ! le gaillard avait là un nouveau et ingénieux moyen de crocheter les portes ; je vais l'étudier. — Eh ! eh ! le marteau est un joli instrument pour assassiner; on négUge trop le marteau: j'essayerai du marteau à la première occasion ! »
Vous comptez pour rien la prison , le jugement, la condamnation, la guillotine, et le discours du ministère public.
Oh ! alors, l'homme est pire encore que je ne le croyais. Oh ! alors, la société est encore plus malade qu'elle n'en a l'air. — C'est être vaincu que de refuser le combat.
Il me semble que cela est aussi par trop iflimble, et que cette décision de l'autorité a besoin d'être modifiée.
Je comprends très-bien ce qui y a donné lieu. — Les morceaux de papier qui se vendent au sujet des crimes sont rédigés par des écrivains spéciaux qui n'ont le plus souvent ni un grand talent, ni des vues très-élevées. On y donne en général au crime un air d'épopée, aux assassins et aux voleurs un vernis d'héroïsme qui fait que le lecteur peu éclairé s'intéresse à eux et prend volontiers parti contre la justice. — Mais je veux espérer encore que cela provient moins du fait que du récit, du criminel que du narrateur.
Il me semble même que l'exposé de ces drames oii le crime est puni au dénoùment pourrait, au contraire, exercer une certaine influence sur l'éducation publique. Il s'agit seulement de faire en sorte que le rôle de la vertu soit aussi bien joué que le rôle du vice, que l'on ne confie pas le rôle du bien, le rôle d'Oromaze, à des saltimbanques sans talent, à des acrobates de tréteaux, à des doublures ridicules, mal grimées, et n'osant quitter le trou du souffleur, — quand .le personnage du vice, d'Arimane, est confié aux premiers sujets.
Je n'ai pas la prétention d'être un grand clerc ; mais donnez-moi un assassin et un assassiné, et je me fais fort de mettre l'intérêt sur le mort, et de rendre le meurtrier haïssable, et d'obtenir de mes lecteurs, comme vous du jury, un verdict de condamnation, et, qui plus est, « sans circonstances atténuantes. » Puis, pour ceux que, par impossible, je n'aurais pas réussi à faire prendre parti pour larvictime,
laissez-moi la description du supplice, — et si, dans l'auditoire que j'aurai, je laisse un seul homme sans l'avoir touché ou de pitié pour le tué et le volé , ou de haine contre le voleur et l'assassin , ou tout au moins de terreur de la justice , — alors , il faut déclarer la société dissoute , revenir aux glands des forêts, et reprendre l'arc et la massue.
Non, non, l'autorité a cédé trop vite à un mouvement de découragement; elle a jugé avec raison que les récits des crimes produisaient un effet désastreux, mais elle n'a pas pris le temps de voir que ce n'était pas le sujet des récits, mais la façon dont ils sont faits, qui amène le danger qu'elle constate.
Eh quoi ! vous ne voulez pas qu'on raconte même les batailles où vous avez été vainqueurs, dans la crainte d'encourager vos ennemis !
Quand les Lacédémoniens faisaient paraître dans les repas des esclaves ivres, cela n'encourageait pas la jeunesse à boire outre mesure ; loin de là, c'était une puissante leçon de sobriété. — Ils n'avaient même pas besoin de faire suivre cette exhibition de la punition des ivrognes et de les frapper de verges.
Non, non, ce n'est pas dans la publicité qu'est le mal; loin de là, je soutiens que c'est dans la publicité que serait le bien, le remède et le salut. Ne conliez pas la garde et la défense de la vertu à des eunuques sans courage, à des hypocrites sans conscience ,- à des tartufes , à des imbéciles.
Ne laissez pas surtout mettre au rang des crimes ce qui n'a de tort que de gêner l'ambition ou la vanité de certaines personnes; c'est un moyen d'amener des doutes sur les crimes réels dans les esprits sans vigueur et sans lumière.
Quand vous racontez un vrai crime, — peignez les misères,*les angoisses du criminel, — ses terreurs, ses lâchetés; — plaidez avec conviction, avec courage, avec talent, la cause de la victime.
Ne permettez pas qu'on fasse des mensonges pour donner à de vils coquins des proportions homériques. — Si quelques sots, jaloux d'avoir une part dans tout ce qui attire l'attention publique, veulent louer les talents de Lacenaire, l'esprit de Fieschi, et les charmes d'une empoisonneuse, faites répondre à ces sois, écrasez-les sous le poids de la vérité, du bon sens, de la raillerie ; au lieu de défendre la publicité, exigez-la, faites-la vous-même.
Eh quoi ! il n'y a pas de gredin, de filou, d'assassin, qui ne trouve un avocat pour plaider en sa faveur au moins les circonstances atténuantes, — et vous n'oseriez plus défendre la société, l'innocence et la vertu! — Quand la loi ordonne la publicité des débats , vous demandez, vous ordonnez humblement le huis clos î — K'êtes-vous donc pas certains d'avoir raison contre le crime?
C'est une erreur, — elle est basée sur un fait vrai, le mauvais effet produit par les immondes papiers que vous avez laissé vendre jusqu'ici, — mais c'est une erreur. — N'abandonnez pas la partie, revenez de cette terreur panique, et retournons ensemble à l'ennemi.
1852. Sainte-Adresse.