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OU EST-CE QUE LA POLITESSE

Un de ces derniers soirs, vers minuit, après quelques heures passées je ne sais pourquoi ni comment à la ville voisine, je rentrais chez moi, me confessant à moi-même que pendant toute la soirée on avait beaucoup parlé, mais que l'on n'avait rien dit; que j'avais eu tort de déroger à mes habitudes, que je m'étais parfaitement ennuyé, — et me promettant bien de ne quitter désormais ma solitude qu'à bon escient. J'ouvris la petite porte du haut de mon jardin, et, pénétrant sous les grands arbres, je fus enveloppé d'un suave parfum de chèvrefeuille. La lune éclairait certaines parties du jardin de sa douce et mélancolique lumière. Je me promenai quelque temps, puis j'entrai dans la pauvre vieille maison richement tapissée de verdure et de fleurs. Je n'avais pas sommeil, et il me vint une idée que je mis immédiatement à exécution : je fis en imagination des lettres d'invitation ainsi conçues :

M. A. K. vous prie de lui faire l'insigne honneur de venir parler chez lui quelques heures de la soirée.

Et j'adressai ces lettres :

A M. François Rabelais, curé deMeudon.

A M. Michel de Montaigne.

A madame la marquise de Lambert.

A lord Chcsterfield.

A M. Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues.

A M. Jean de la Bruyère.

A M. Biaise Pascal.

A M. le duc de La Rochefoucauld.

A M. Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève.

A madame Ducrest de Saint-Aubin, marquise de Sillery, comtesse de Genlis.

A Georges Villiers, duc de Buckingham.

A Alexandre Pope.

A Jean-Wolfgang Gœthe.

A M. Charles Duclos.

A M. Sébastien-Roch-^'icolas Chamfort.

A M. François-Marie Arouet de Voltaire.

A M. Joseph Joubert. .

A Jules César.

Et à quelques autres, car c'était une grande soirée que je voulais me donner, et ce n'était pas sans raison que j'avais choisi ces personnes entre mes nombreux amis. — Je désirais quer la conversation roulât sur un sujet spécial, et j'avais rassemblé les gens qui pouvaient surtout élucider la question que j'avais en vue.

A une heure du matin, j'étais dans mon salon, les fenêtres ouvertes sur le jardin éclairé par la lune, parfumé par les ébéniers, les chèvrefeuilles et la glycine, qui tapissent la maison. On entendait le bruit du petit ruisseau si aimé des oiseaux, qui serpente sous l'herbe et va tomber dans la mare où les nénuphars étalent leurs larges feuilles ; on n'entendait aucun autre bruit.

Tous mes invités furent exacts, excepté Jean-Wolfgang Gœthe, que j'ai imprudemment prêté il y a huit jours.

Ils ne vinrent ni en carrosse comme les riches, ni à pied comme les pauvres, ni sur des dragons comme les génies des contes, ni sur des manches à balai comme les sorciers. Je les apportai moi-même dans mes bras, et je les rangeai

sur une table devant une fenêtre. Deux bougies nous éclairaient suffisamment.

Et je pensai que tout homme peut recevoir chez lui en robe de chambre, quand il lui plaît, les plus grands esprits de tous les temps et de tous les pays ; qu'ils viennent sans se faire prier, qu'ils restent autant qu'on le veut, qu'ils s'en vont quand on est fatigué, sans se fâcher, sans que cela les empêche de revenir.

Il n'y a pas besoin de leur rendre les visites qu'on en reçoit; il ne faut pour les recevoir ni salons somptueux, ni soupers exquis, ni glaces, ni sorbets, ni punch glacé. Une petite table et une chandelle sont tous les frais et tous les préparatifs nécessaires.

Et ils viennent toujours de bonne humeur, toujours en verve, jamais éteints ni moroses. Vous les faites parler de ce que vous voulez ; jamais ils ne viennent inopportunément quand vous voulez être seul.

Au lieu de cette société si choisie, si illustre, si à vos ordres, il nous plaît à presque tous de convier le plus grand nombre possible de sottes, insignifiantes et malignes personnes, qu'il faut prier beaucoup et qui se font valoir, et auxquelles il faut rendre exactement leurs visites, pour lesquelles il faut imaginer des somptuosités plus ou moins ruineuses, ce qui n'empêche pas que les plus bienveillantes d'entre elles sont celles qui attendent à être en bas de l'escalier pour commencer à critiquer avec ûcreté ceux qui les ont reçues de leur mieux, et, si par hasard, au milieu de cette cohue, il se trouve quelques gens de bon esprit et de bon cœur, on ne peut leur donner qu'une petite part de son attention, et eux-mêmes doivent également se diviser.

D'ailleurs, les hommes d'esprit vivants ont leurs mauvais jours, leurs jours de stérilité, de mauvaise humeur,

de préoccupations, de chagrins, de découragements, que leur procure soigneusement la conspiration perpétuelle des petits esprits.

Ma foi ! vivent les morts !

Voilà donc tout mon monde entré ; personne n'est fâché de ne pas avoir telle ou telle place et n'en manifeste de mauvaise humeur, et chacun ne parle qu'à son tour. Mais écoutez Au milieu du silence, trois notes pleines, vibrantes, se font entendre : c'est le rossignol qui entonne l'hymne de la nuit ; personne n'est jaloux du rossignol, comme on le serait, dans un salon, du virtuose qui accaparerait l'attention.

Rien ne m'empêcherait d'avoir sur la même table un pot de bière, un verre et une pipe pour nous tous.

Le rossignol se tait , le murmure doucement monotone du ruisseau continue à se faire seul entendre. — Je n'ai pas eu besoin de demander des nouvelles de leur santé à mes chers camarades : c'est toujours autant de banalités d'épargnées. Je prends audacieusement la parole le premier :

« Mes chers amis , je vous ai réunis ce soir, non par un vague désir de votre entretien que j'ai quelquefois, non par un besoin que j'ai rarement de me reposer du papotage vide de certains vivants, mais pour vous prier de m'éclairer sur un point qui me chagrine l'esprit. Depuis quelque temps je suis singulièrement choqué des progrès que fait l'incivilité dans la société. Il me semble que les Français, qui ont dû une partie de leur prééminence dans le monde à leur exquise politesse, sont en voie de redevenir sauvages ; ils en sont déjà à la grossièreté. Je suis frappé de tout ce que l'absence de civiUté ôte aux relations ; la civilité est donc une chose plus sérieuse qu'on ne le croit ; je voudrais avoir votre sentiment à ce sujet. »

LA BRUYÈRE. « Il 1116 Semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que, par nos paroles et par nos manières, les autres soient contents de nous et d'euxmêmes... La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences et fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être au dedans... Il est vrai que les manières polies donnent cours au mérite et le rendent agréable, et qu'il faut avoir de bien éminentes qualités pour se soutenir sans la politesse. »

LA ROCHEFOUCAULD. Allous donc ! « la civilité n'est qu'un désir d'en recevoir et d'être estimé poli. »

LORD cHESTERFiELD. Eh quoi ! Ics Frauçais en sont-ils là? Moi qui écrivais : « Que de défauts ne couvre pas souvent la politesse enjouée et aisée des Français. Bon nombre d'entre eux manquent de sens commun, il y en a encore plus qui n'ont pas même le savoir ordinaire, mais, en général, ils réparent si bien ces défauts par leurs manières, que ces défauts passent presque toujours inaperçus. J'ai dit plusieurs fois, et je le pense réellement, qu'un Français qui joint à un fond de vertu , d'érudition et de bon sens, les manières et la politesse de son pays, a atteint la perfection de la nature humaine. Si vous n'avez pas la politesse, qualités, vertus, talents, ne vous serviront de rien. La politesse est le résultat de beaucoup de bon sens, une certaine dose de bon naturel, un peu de renoncement à soimême pour l'amour d'autrui, et en vue d'obtenir la même indulgence. »

ROUSSEAU. « Hypocrisie que tout cela ! Votre politesse tient plus du vice que de la vertu ; si vous avez un bon cœur, vous serez toujours assez poli ; si vous n'avez qu'un mauvais cœur, vous n'avez qu'un moyen d'être utile aux

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