LA MAIN-D’ŒUVRE COLONIALE DANS L’INDUSTRIE DE GUERRE
La France d’outre-mer a largement participé à’ia guerre et les contingents indigènes ont maintes fois contribué à* nous; assurer la victoire. L’armée d’Afrique n’a pas seulement maintenu sa tradition, fixée à jamais à Magenta, à Sollérino, à Sébastopol et à Frœschwiller, elle a accompli de nouveaux exploits dont les fastes seront fixés un jour. Si l’apport de nos colonies en effectifs a' été considérable, l’entr’aide coloniale s'est manifestée également dans d’autres domaines : nos colonies ont fourni à la métropole de multiples denrées pour son ravitaillement. Blés et orges nord-africains, riz indo-chinois, bétail malgache, arachides et plantes oléagineuses d’Afrique occidentale, sucres de nos vieilles colonies, tels sont les produits que chaque jour nous envoient
LES COLONIES PENDANT LA GUERRE
nos « Frances lointaines ». Ce n’est pas tout encore, ja guerre actuelle réclanae un matériel sans cesse accru, les pays belligérants se transforment en immenses usines. Pour faire des canons et des munitions, il faut non seulement des matières premières, mais encore des bras. L’entr’aide coloniale nous est précieuse pour réaliser nos programmes d’armement car elle nous fournit depuis peu une partie de la main-d’œuvre nécessaire.
Les diverses races qui ont pour habitat nos possessions d’outre-mer offrent des éléments qui devaient être utilisés dans l’immense armée des travailleurs des usines de guerre. Parmi le peuplement nord-africain, nombreux sont les Algériens, les Marocains et les Tunisiens aptes aux travaux « de force » qui demandent des bras robustes. Le Nord Africain, en effet, s’il est un vaillant soldat, est susceptible également d’être, bien conduit, un excellent manœuvre. Il était logique de rechercher à recruter des travailleurs au sein des huit millions environ d’indigènes peuplant l’Algérie, la Tunisie et le Maroc.
Bien que les travailleurs nord-africains présentent des caractères généraux semblables, il est néanmoins utile d’établir certaines distinctions parmi ces
l’industrie de eUERRE
indigènes pour obtenir de cette main-d’œuvre le maximum de rendement possible. Le Marocain, par exemple, semble doué d’un esprit d’initiative plus développé que celui de l’Algérien ; il n’hésite pas à demander à s’embaucher dans nos usines, mais veut savoir où il va, ce qu’il fera, ce que cela lui rapportera. Depuis de longues années il se produisait au Maroc, vers la fin du printemps, un exode de travailleurs marocains qui venaient comme moissonneurs au service de nos colons d’Algérie et même de Tunisie. D’autres s’embauchaient comme terrassiers chez les entrepreneurs français. Ces travailleurs, généralement originaires du Rifï, représentaient un contingent annuel de 5.000 à 6.000 ouvriers. Depuis la guerre, nos ennemis ont fait une propagande active parmi les tribus marocaines non encore soumises à notre obédience, pour arrêter ce mouvement d’émigration saisonnière, en répandant le bruit que les Français enrôlent de force tous ceux qui passent la frontière. Mais parmi la population marocaine du Protectorat, nous avons pu recruter près de 4.000 indigènes qui, venus des régions du Sous, du Dras et même du Tafilalet, donnent aux usiniers toute satisfaction. Ce recrutement fut d’abord essentiellement individuel. Bientôt, lorsqu’on apprit combien les ouvriers marocains avaient été bien traités en France et surtout lorsqu’on sut que ces ouvriers de la première heure avaient rapporté
ms COLOUI*» PENDANT tA GÜERRE
d’importantes économies, un mouvement d’enrôlement se dessina, dès 1916, chez nos protégés. Les Marocains que l’administration militaire recrute pour les usines de guerre perçoivent une prime d’engagement de 40 francs pour trois mois, de 100 francs pour six mois^et de 250 francs pour un an. Ils sont habillés, nourris et touchent un salaire journalier de 2 à 3 fr. 50. On compte que 4.000 travailleurs marocains sont actuellement employés dans les usines françaises.
Les travailleurs tunisiens sont, comme les 'Marocains, des’« individualistes ». Us n’aiment guère se lierpar de longs contrats de travail et préfèrent ne séjourner dans une usine que quelques’mois. Moins rustres que les Marocains, les travailleurs tunisiens sont plus habiles ouvriers ; d’une intelligence ouverte, ils 'sont vite capables de se perfectionner et de fournir des catégories de travailleurs recherchés. Le ministère de la Guerre les emploie surtout dans les poudreries ou j ateliers de réparation d’avions. Mais, de même que les Tunisiens sont susceptibles de s’instruire vite, grâce aux leçons de nos contremaîtres français, de même, hélas ! ils s’assimilent très rapidement nos défauts et nos vices, aussi estil nécessaire d'exercer sur eux une tutelle morale. L’apport tunisien à notre main-d’œuvre industrielle a été jusqu’ici encore assez restreint ; sur une population indigène de 1.900.000 âmes, il n’est débar-
l’industrie de guerre
qüé que 15.000 hommes en France. Üft effort doit être fait pour augmenter la participation tunisienne à la Défense nationale.
Les gros bataillons de travailleurs nord-africains sont fournis par l’Algérie, qui a envoyé en France, depuis février 1916, plus de 30.000 indigènes, Arabes ou Kabyles. Les travailleurs algériens fournissent de bons manœuvres aux usines de la Défense nationale, mais ne semblent pas pouvoir être abandonnés à eux-mêmes. Au début du recrutement de la main-d’œuvre coloniale, les travailleurs algériens s’embauchaient à titre individuel par contrat et pour quelques mois, suivant des règles fixées dans un décret du ministre de la Guerre en date du 9 février 1916. On a renoncé à ce mode de recrutement pour le remplacer par la réquisition (arrêté du 14 septembre 1916). De plus, il a été prévu que, chaque année, lors de la révision des classes de jeunes Algériens soumis aux obligations militaires, une portion du contingent formerait les effectifs de « travailleurs ». C’est ainsique l’on escompte que la révision actuellement en cours en Algérie de la classe 1916, donnera un contingent de 17.000 travailleurs.
Le Gouvernement avait pensé obtenir de la population kabyle une main-d’œuvre agricole abondante. Tout semblait favoriser cette création ; habitués à un climat montagneux et rude, les Kabyles devaient
136 LES COLONIES PENDANT LA GUERRE
facilement s’acclimater en France ; agriculteurs avisés, ils paraissaient pouvoir offrir à nos fermiers de bons et habiles manœuvres. Les essais tentés principalement dans le Loiret n’ont pas donné toute satisfaction. Disséminés dans les fermes, les Kabyles s’étiolèrent, la nourriture préparée à la française ne leur convenait pas et, en (présence des gains qu’offrait l’industrie, les ouvriers kabyles désertèrent les campagnes au profit des cités industrielles voisines. Et il apparaît comme certain que la main-d’œuvre rurale kabyle est encore une de ces formules creuses qui ne sont qu’un leurre, devant la réalité des faits. Par contre, les manœuvres kabyles rendent de grands services dans nos usines ; bien encadrés, militarisés, ils forment le fond de notre main-d’œuvre coloniale, plus solides et plus travailleurs que les Arabes, si souvent débilités par la syphilis et par la tuberculose.
La densité du peuplement indo-chinois, les qualités natives des Annamites et la réputation de leurs artisans, amenèrent l’administration militaire à examiner la possibilité de recruter parmi eux une partie de la main-d’œuvre demandée chaque jour davantage par les usines de guerre. Les travailleurs indo-chinois ne peuvent point assurer comme les
l’industrie de guerre
nord-africains les travaux pénibles, leur petitesse et leur manque de force ne les rendent aptes qu’aux travaux d’adresse et de patience, mais là, on peut dire qu’ils font d’excellents ouvriers. Le général Famin, directeur des troupes coloniales au ministère de la Guerre et chargé de la haute direction de la main-d’œuvre coloniale en France, écrivait, à ce sujet, dans une instruction relative aux ouvriers annamites ces quelques lignes : « Pour obtenir de la main-d’œuvre annamite son rendement maximum, il importe avant tout de savoir ce qu’on peut lui demander et bien connaître l’ouvrier qu’on emploie ».
« L’Annamite a, pour les travaux menus et de précision, des aptitudes natives faciles à éveiller. La finesse des extrémités digitales, la souplesse des phalanges et des articulations, même chez des paysans, dénotent une grande adaptation instinctive à des travaux d’exactitude. Son intelligence est assez prompte pour qu’il puisse s’assimiler les œuvres de la mécanique ordinaire. »
Les ouvriers annamites s’acclimatent peu facilement en France et c’est la principale difficulté du recrutement annamite. L’emploi de la main-d’œuvre originaire de notre grande possession d’Extrême- Orient oblige à prendre de multiples mesures de protection. Dans l’instruction signée par le général Famin et relative à la main-d’œuvre indo-chinoise,
138 LES COLONIES PENDANT LA GUÉRRE
l’attention des autorités militaires est longuement appelée sur ce point spécial. « Au point de vue physique, l’Annamite, agile et souple, est peu vigoureux; il souffre du froid, surtout l’Annamite de Cochinchine. Celui du Tonkin est plus résistant, accoutumé à un hiver où la température descend souvent à quelques degrés au-dessous de zéro. Il faut donc confier à ces ouvriers des travaux exigeant de l’adresse, de la dextérité, un peu de soin, mais pas trop de force. On doit éviter aussi de leur demander un travail trop prolongé. » Et plus loin ;
« Chaque Annamite devra constamment être muni de tous les vêtements et effets qu’il doit posséder. Il faut veiller à ce que, pendant l’hiver, les ouvriers annamites portent un vêtement de drap ou de velours sous les vêtements de travail, à ce que, lorsqu’ils quittent l’atelier, le soir ou la nuit, ils se couvrent de leur capote». A ces paternels conseils d’un homme qui connaît le peu de résistance physique des Annamites, s’en ajoutent d’autres non moins judicieux, en ce qui touche la nourriture. « Il importe, par une nourriture appropriée, de mettre l’indigène en état de supporter les fatigues du travail. L’Annamite doit à ce point de vue être traité comme l’on traite les jeunes gens. On profitera de l’attribution de ta prime éventuelle d’alimentation pour améliorer l’ordinaire en complétant la ration réglementaire avec du riz cuit à l’annamite ;
l’iNDÜSTRIE RE CüERRE
comme boisson, on leur distribuera du thé ».
Il était de toute évidence que, si l’on voulait obtenir de la main-d’œuvre indo chinoise un rendement appréciable, il ne fallait point songer à laisser les travailleurs de cette race seuls et délaissés, ils seraient rapidement tombés malades. Au contraire, surveillés et placés dans le midi de la France, vivant dans des casernements sains, bien nourris, ils font de bons ouvriers.
Les Indo-Chinois sont, par atavisme et par leurs mœurs et coutumes, très attachés au sol natal. Us n’émigrent pas à l’étranger et ceux qui quittent leur pays d’origine ne songent qu’à y retourner pour rendre les hommages rituels aux dieux familiers et aux tombeaux des ancêtres.
« C’est en raison de ces considérations, dit un rapport officiel, que l’on a été amené, pour obtenir le recrutement des ouvriers nécessaires, à leur faire souscrire un engagement volontaire pour la durée de la guerre. Grâce à la discipline militaire à laquelle ils sont assujettis, ils remplissent leur mission avec docilité et la fiction d’un service militaire à accomplir fait de cette catégorie de travailleurs des ouvriers disciplinés,! assidus au travail, mais impa- *'ients de voir arriver l’heure du rapatriement. »
Ce furent les services d’aviation qui, les premiers, en 1915, demandèrent au ministère des Colonies de leur fournir des ouvriers annamites, puis successi-
LES COLONIES PENDAKf LA CUEERE
vement l’artillerie et le génie réclamèrent de forts effectifs de ces travailleurs. Un véritable recrutement fut alors institué en Indo-Chine à partir du début de 1916 et vingt mille Annamites environ furent débarqués à Marseille durant l’année. Actuellement, il est procédé dans la colonie à une nouvelle levée d’un contingent sensiblement égal de travailleurs.
Les travailleurs indo-chinois sont utilisés principalement dans les poudreries et dans les ateliers de montage. Un certain nombre de sujets d’élite remplissent avec habileté le métier de dessinateurs. De très heureux, résultats ont été obtenus par la transformation d’un certain nombre de travailleurs en infirmiers. Le corps médical est très satisfait de ces modestes mais dévoués collaborateurs.
Pour donner un aperçu complet de l’aide coloniale en main-d’œuvre, il y a lieu de ne pas omettre les services que rendent à l’arrière du front les « compagnies de travailleurs » formées par des noirs de l’Afrique occidentale et par des Malgaches recrutés par voie d’engagements volontaires au titre de travailleurs coloniaux.
Ainsi donc, derrière l’armée coloniale envoyée par nos possessions d’outre-mer pour défendre le
l’industrie de guerre
sol de la mère patrie, s’est levée, au fur et à mesure que la guerre revêtait un caractère industriel de plus en plus marqué, une autre armée, celle des travailleurs coloniaux, destinée à augmenter notre main-d’œuvre trop faible. Les colonies françaises, en ces heures tragiques, aident ainsi doublement la mère patrie dans la lutte à soutenir.
Aux contingents de travailleurs purement coloniaux, s’ajoute l’apport exotique de la main-d’œuvre chinoise. La Chine n’est-elle pas la patrie traditionnelle du coolie ? des exodes de travailleurs jaunes n’ont-ils pas, à maintes reprises, gagné les grands chantiers du monde ? L’isthme de Panama a été percé avec l’aide des habitants de l’ex-Géleste empire et en ce moment dé forts courants d’émigration chinoise se sont portés vers l’Amérique du Nord et l’Afrique du Sud. Nos colonies du Pacifique, Tahiti entre autres, ne doivent leur développement économique qu’à la présence de nombreux et actifs Chinois. L’immense réservoir de travailleurs qu’est la Chine devait attirer l’attention des Pouvoirs publics. On songea, en s’appuyant sur la convention passée en |866, avec le Gouvernement chinois, à recruter plusieurs dizaines de milliers de travailleurs jaunes,
LES COLONIES PENDANT LA 6UERRE
ouvriers sobres, laborieux, adroits, supportant bien le froid et la chaleur.
Il existe en Chine des courtiers indigènes servant d’intermédiaires entre les pays désireux d’obtenir de la main-d’œuvre et la masse des coolies à l’aifût d’un fructueux embauchage. Ces courtiers constituent ce qu’on appelle là-bas des « syndicats d’émigration ».
C’est par l’action de ces syndicats qu’ont pu se former les importants groupements de travailleurs chinois d’Amérique, du Sud-Afrique et des Indes néerlandaises. Les sociétés étrangères qui sollicitaient de la main-d’œuvre chinoise s’adressaient à un de ces groupes puissants qui s’engageait, sous certaines conditions, à fournir la main-d’œuvre nécessaire sans que l’on eût à s’occuper directement des ouvriers.
Le Syndicat chinois prenait à sa charge tous les frais de recrutement et de transport et assumait la vie matérielle des coolies. Les sociétés qui employaient la main-d’œuvre jaune n’avaient qu’à payer le prix du salaire convenu, sans avoir à 's’immiscer dans l’administration du personnel ouvrier, laissée aux représentants du Syndicat. Ceux-ci transplantaient dans les groupements les mœurs et les habitudes chinoises avec les maisons de thé et surtout les maisons de jeu où les Chinois laissaient bientôt la totalité de leurs gains. Seuls, ceux qui résistaient
JL’uNDVSTRiE OB (SDBRRË 143
à la passion du jeu pouvaient, à l’aide de leurs économies, revenir en Chine. Les autres, attachés à la tâche indéfiniment, restaient sous la dépendance du Syndicat, qui ne les renvoyait que si cela lui était agréable ou utile.
De tels procédés ne pouvaient être envisagés pour le recrutement de travailleurs chinois pour les usines françaises. D’autres modalités devaient être recherchées et mises en application. Une mission officielle fut envoyée en décembre 1915 en Chine par le ministère de la Guerre afin de recruter un certain nombre de travailleurs. Cette mission se mit en contact avec un Syndicat chinois des plus sérieux et des engagements très stricts furent pris de part et d’autre.
Les ouvriers recrutés parce Syndical ont droit au logement et à la nourriture, à laquelle s’ajoute une prime de 0 fr. 50 pour les jours de repos. La prime pour les jours de travail est de un franc par jour pour les manœuvres, 1 fr. 25 pour les maçons et 1 fr. 50 pour les ouvriers à fer et à bois.
Il doit être payé au Syndicat, et c’est là son bénéfice, en réalité :
1° Une somme de 100 francs par ouvrier recruté ;
2° Une somme de 50 francs par ouvrier, à titre d’indemnité payable par le Syndicat à la famille ; ceci est peut-être une subtile chinoiserie !.
14& LES COLONIES PENDANT LA CDERRE
3° Une somme de 100 francs par ouvrier que le Syndicat doit verser à la famille et qui représente le salaire de l’ouvrier pendant la durée de la traversée d’aller ;
4® ^Une indemnité mensuelle forfaitaire, fixée à 30 francs pour les manœuvres, 36 francs pour les maçons, 40 francs pour les ouvriers à fer et à bois. Cette indemnité représente approximativement la moitié des salaires donnés aux Chinois, et comme la retenue de la moitié du salaire exigée par le Syndicat ne pouvait être effectuée, comme étant contraire à la réglementation en vigueur, on a tourné la difficulté en réduisant le salaire de moitié et en attribuant l’autre moitié à la famille sous forme d’indemnité.
Dans le sud de la Chine, une autre mission officielle a été chargée, sous les auspices de la Société franco-chinoise d’éducation, de recruter d’autres travailleurs chinois. Les conditions d’embauchage sont très différentes : le système est très simple ; transporté en France, l’ouvrier a les mêmes salaires qne l’ouvrier français de même catégorie, mais il doit supporter tous les frais de séjour.
Le contingent que peut fournir comme travailleurs la Chine serait pour ainsi dire illimité, s’il n’était entravé par le prix élevé du transport de la maind’œuvre chinoise et les difficultés croissantes de ce même transport. On a pu calculer qu’avant d’avoir
l’inddstrie de güeere
fourni le moindre travail effectif, l’ouvrier chinois revenait au moins à 1.500 francs. En escomptant qu’il sera possible de débarquer en France une cinquantaine de milliers de travailleurs chinois, c’est un gros chiffre. L’avantage de l’emploi de cette main-d’œuvre, c’est qu’elle pourra rester sur place quelque temps après les hostilités et nous aider à surmonter tes difficultés économiques qui naitront au lendemain de la guerre, du fait du manque de bras.
La venue chez nous de plusieurs milliers d’ouvriers originaires de nos possessions d’outre-mer est, indiscutablement, une aide précieuse pour la Défense nationale. L’entr’aide coloniale se manifeste ainsi d’une façon que peu de gens avaient soupçonnée. Mais, et cela ne semble pas avoir été mis encore en relief, le séjour de ces ouvriers coloniaux dans nos ateliers, dans nos usines, dans nos chantiers et dans nos exploitations agricoles, aura une répercussion immédiate et remarquable sur le développement de nos colonies au lendemain même de la guerre. Ces travailleurs .sont venus en France, impropres, pour ainsi dire, à tout travail, ignorant tout de nos méthodes et de nos procédés industriels ; en quelques mois, ils auront acquis tout un lot de connaissances pratiques que jamais, malgré les plus Lucien Hubert 10
LES COLONIES PENDANT LA GUERRE
louables eflorts, ils n’auraient pu apprendre en restant chez eux. Débarqués à Marseille avec une instruction moindre souvent qne celle du plus petit de nos apprentis, ils se rembarquent ouvriers. L’on conçoit facilement l’avantage considérable que chacune de nos colonies va retirer de cet état de choses. Ce qui arrêtait l’essor industriel de certaines de nos possessions d’outre-mer, ce n’était pas l’absence de matières premières ; la houille, le fer, le nickel, les mines de toutes espèces sont nombreuses au Tonkin, en Afrique du Nord, en Nouvelle-Calédonie ; ce qui faisait défaut, c’était la main-d’œuvre locale. Cette main-d’œuvre existera dorénavant et rien n’empêchera le développement futur des industries coloniales ; dans beaucoup de nos colonies se trouveront réunis les matières premières, la force hydraulique et le charbon, et enfin, unepopulation ouvrière, dont les exigences en salaires seront peut-être celles des ouvriers métropolitains.
On doit même prévoir, avec une quasi-certitude, la formation d’une série d’industries coloniales qui s’efforceront de répondre aux demandes d’objets manufacturés qui seront formulées par les ouvriers coloniaux lorsqu'ils seront de retour dans leur pays d’origine. En effet, les travailleurs indigènes revenus chez eux auront acquis, par le fait même de leur séjour en France, toute une série de besoins nouveaux que le marché colonial devra être à même de
l’indüstbie de guerre
satisfaire. C’est ainsi que les diverses races indigènes qui travaillent dans nos usines s’habituent au port des chaussures, ces chaussures qui les blessaient au début, et qu’au bout d’un certain temps il déclarent indispensables. Il est certain que, de retour chez eux, ils continueront à en porter. Toute une industrie locale sera à créer, pour satisfaire les besoins de cette nouvelle clientèle. C’est en France également que les indigènes contractent l’habitude de manger avec des fourchettes et des assiettes, de porter certains vêtements et de posséder mille et un objets divers. Il y a là, pour l’industrie coloniale, des débouchés imprévus. Il faut espérer que des esprits entreprenants sauront bénéficier de cet état de choses exceptionnel.
A côté des fructueux résultats que retireront pour eux-mêmes et pour leur pays d’origine les travailleurs coloniaux, il existe, hélas ! le revers de la médaille. Ces travailleurs, l’expérience l’a prouvé, sont enclins à faire leurs les défauts et les vices du milieu dans lequel ils vivent. Loin de^ la masse de leurs compatriotes, les Nord -Africains, en totalité presque tous musulmans,'^ ne respectent plus les préceptes coraniques et se livrent à l’alcoolisme. En possession de sommes d’argent considérables pour eux, nos travailleurs coloniaux s’abandonnent à la passion du jeu et de ces penchants découlent maintes rixes et, parfois même, de pénibles drames. On
LES COLONIES PENDANT LA CDERRE
peut craindre qu’au retour des travailleurs dans les colonies, il ne se forme, dans nos possessions d’outre-mer, un prolétariat dangereux par certains côtés. Des mesures doivent être prises pour soustraire le plus possible les indigènes de nos usines aux mauvais conseils ou aux mauvais exemples. Toute une série de réformes semblent devoir être mises en application sans tarder. C’est ainsi qu’il y a lieu de développer la création dans les groupements nord-africains de cafés maures, où Arabes et Kabyles peuvent se réunir et, dans un cadre semblable à ceux de leurs cités, reprendre contact avec la petite patrie. Des salles de réunion doivent être également construites dans les groupements indo-chinois.. Aux facilités données aux travailleurs pour effacer la nostalgie de l’éloignement devraient s’ajouter les efforts du personnel encadrant les travailleurs qui, par des causeries amicales, s’efforcerait à faire mieux comprendre à ces humbles ce que c’est que notre civilisation et quels en sont les bienfaits. Il serait néfaste que le travailleur colonial ne connût de notre vie européenne que le labeur pénible de l’usine ou les vices de nos bars et de nos bouges.