‹ Une politique coloniale; le salut par les coloniesChapitre 14 sur 27 · CAÏDS · texte numérisé non relu

CAÏDS

Comme nous l’avons dit à maintes reprises, l’attitude à prendre vis-à-vis des populations indigènes du Maroc et les méthodes à employer pour en préparer, réaliser et consolider la soumission varient suivant les régions.

NOÎRE rOUTiOVE lNB«eÈf»E Aü MAROC 169

Dans le Nord notamment existe une mosaïque de tribus où domine l’esprit individualiste, où le désir d’indépendance a empêché les grosses influences de s’établir. Il faut donc procéder par contact direct avec l’indigène, faire de la propagande individuelle, s’aboucher avec un grand nombre de notables pour faire leur conquête. Ce moyen est évidemment plus long, plus laborieux que celui employé dans le Sud, mais peut-être est-il plus durable parce que dans ce contact intime que nécessite le travail d’approvisionnement, on arrive à se mieux connaître de part et d’autre.

Là, l’influence des caïds est prépondérante.

Par ses attributions qui sont multiples et étendues, le caïd exerce un véritable commandement sur ses administrés. Chargé de la police administrative et judiciaire de son caïdat, il est responsable de l’ordre et de la sécurité dans l’étendue de son territoire. Auxiliaire de la justice, il recherche les délits et les crimes, rassemble les éléments d’information, arrête les auteurs présumés, et fournit tous les renseignements ou indices pouvant éclairer la justice.

Il exerce en matière de finances d’importantes attributions. C’est à lui qu’incombe principalement le recouvrement des impôts, des produits domaniaux, des condamnations pécuniaires prononcées au profit du Trésor.

11 assure enfin, d’une manière générale, l’exécu-

POLITIQUE MAROCAINE

tion de toutes les dispositions législatives qui exigent le concours et la collaboration des autorités indigènes.

On voit, par cette simple énumération, l’importance que jouent les caïds dans l’organisation du Protectorat, et les services qu’ils peuvent nous rendre.

La politique suivie à leur égard consiste donc à canaliser à notre profit l’influence légitime qu’ils exercent sur la masse indigène.

Par un choix judicieux des caïds, par un contrôle incessant de leurs actes, nous arriverons peu à peu à faire pénétrer chez les populations marocaines plus de justice, plus d’équité, plus de bien-être, pour le plus grand profit de l’influence française.

Un Ministère de l’Afrique et des Colonies.

La prise de possession du Maroc, le développement de notre action en Mauritanie et dans les confins de rOuadaï et du Tibesti ainsi que la pacification de plus en plus complète du Sahara ont rendu impérieuse la nécessité d’unifier notre politique africaine et de coordonner nos efforts tant en Afrique du Nord qu’en Afrique occidentale et en Afrique équatoriale. C’est là une question des plus actuelles. Ce problème a été soulevé à la tribune de la Chambre des

Députés par M. Messimy, chargé de rapporter le budget du Maroc pour l’exercice 1914, qui fît, le 24 mars 1914, la déclaration suivante :

« Ce qu’il faut, c’est que, par une initiative vigoureuse, on réunisse dans une même main, en créant le Ministère de l’Afrique et des Colonies sans augmenter en quoi que ce soit le nombre des Ministères existants, une direction africaine unique et surtout une politique musulmane unique.

» Faisons cela, c’est le seul moyen de compléter vraiment l’œuvre des hommes qui ont donné l’Afri' que à la France.

« Faisons l’Afrique une. »

Pour réaliser cette unité, M Messimy propose la création du Ministère de l’Afrique et des Colonies. D’autres modalités peuvent être envisagées, différentes. mais toutes destinées à obtenir cette unification que réclame le souci de faire œuvre définitive en Afrique française.

L’Algérie relève du Ministère de l’Intérieur, la Tunisie et le Maroc sont l’apanage du Quai d’Orsay, l’Afrique occidentale française et l’Afrique équatoriale française sont sous la dépendance du Ministère des Colonies. Il a semblé logique à certains esprits de rattacher les colonies de l’Afrique du Nord, soit au Ministère de l’Intérieur, soit à celui des Affaires étrangères.

La thèse du rattachement de la totalité de l’Afrique

POLITIQÜE MAROCAINE

du Nord au Ministère de l’Intérieur ne semble guère pouvoir être soutenue L’exemple du rôle effacé de la Direction des affaires algériennes de ce Département ministériel n’incite pas à en développer les attributions. « Il est notoire à l’Administration centrale que le Service des affaires algériennes est paisible entre tous » (1 j. « On ne constate pas sans surprise que le Service des affaires algériennes ait pu rester à peu près tel qu’il était à l’époque où chaque Département suivait les affaires de sa compétence. Il est indispensable de faire cessèr cette anomalie » (2). Le Ministère de l’Intérieur n’est pas un Ministère colonial, il manque d’expérience et également de spécialistes. Son rôle n’est pas de gérer une portion de notre empire d’outre-mer, a fortiori un domaine immense comme celui de l’Afrique du Nord. Laisser l’Algérie à l’Intérieur c’est déjà une « anomalie », lui confier la direction de l’Afrique française serait une « folie » .

Le Ministère des Affaires étrangères pourrait à première vue remplir pleinement ce rôle difficile et considérable. L’expérience tunisienne inciterait à confier au Quai d’Orsay la gestion des affaires nordafricaines mais ce Département ministériel ne donne pas l’impression d’un « Ministère administratif », c’est-à-dire qu’il n’est pas outillé pour cette tâche spéciale, il lui manque des services compétents. Pour pallier les inconvénients de cet état de choses,

NOTRE POLITIQUE INltlGENE AU MAROC 171

le Quai d’Orsay fait appel, pour administrer la Tunisie et le Maroc, à des commissions composées de spécialistes. Or, on sait combien fatalement le travail de toute commission est lent et que cette méthode empêche, par l’obligation de modifier souvent la composition de ces mêmes commissions, la formation de cette tradition administrative, que l’on a pu railler mais qui est, cependant, nécessaire pour la bonne administration.

Certains ont proposé le rattachement d’un Sous- Secrétariat de l’Afrique du Nord au Président du Conseil qui, sans portefeuille, serait « le Ministre delà parole ». Ceci nous ramène à la question de la création d’un Sous -Secrétariat de l’Afrique du Nord. Cette conception paraît difficile à réaliser, d’abord en présence de la situation financière actuelle, et, ensuite, à cause de la nécessité de rattacher ce Sous-Secrétariat à un Département ministériel afin de donner corps à ce besoin de coordination, d’identité de vues réclamé actuellement pour notre politique coloniale. Ce Sous-Secrétariat ne peut et ne doit être rattaché qu’au Ministère des Colonies.

Or, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout dans l’oeuvre entreprise ? Pourquoi ne pas réunir définitivement la direction de notre politique africaine en une seule main^ celle du Ministre des Colonies ?

Cependant, quelque logique que paraisse cette

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idée, elle heurtera la susceptibilité fort légitime des Algériens. Il y a là un élément dont il faut faire état. Mais cette difficulté serait facile à écarter en donnant aux revendications algériennes une satisfaction. Celte satisfaction consisterait à instituer le Ministère de l’Afrique et des Colonies, dans lequel une place particulière serait faite à l’Algérie. C’est ainsi qu’après un examen sommaire des diverses modalités capables d’unifier notre action politique en Afrique, on est amené à préconiser la constitution d’un Ministère de l’Afrique et des Colonies tel que le demande M. Messimy, tel que le demande également M. Paul Bluysen, député, secrétaire de la Commission des affaires étrangères et coloniales, et aussi M. Gervais, dans un opuscule paru récemment, quitte à demander à un Sous -Secréta ire d’Etat de seconder le Ministre dans sa tâche.

La formation du Ministère de l’Afrique et des Colonies permettrait l’établissement de ce « budget de politique générale » nécessaire pour asseoir définitivement notre domination en Afrique. Il faut, en effet, créer ce « budget d’empire » qui peut seul donner le moyen d’entreprendre une politique suivie et fructueuse. Lorsque l’on songe qu’il n’existe pas à Paris un organe chargé d’étudier la politique musulmane non seulement en Afrique occidentale mais dans l’Afrique du Nord, lorsque l’on réfléchit que l’on ne possède pas les moyens financiers pour

entretenir des agents dans les pays musulmans étrangers, force est de reconnaître combien cette absence d’information est grave de conséquences pour notre domination en Afrique. Et cela à cause d’absence de crédits budgétaires.

On sait également combien heureuse a été la formule des budgets généraux pour nos groupes de colonies indo-chinoises, puis, peu après, pour celles des gouvernements généraux de l’Afrique occidentale et de l’Afrique équatoriale françaises. Il y a là des faits patents dont les chiffres du développement économique de ces grandes colonies sont une preuve indiscutable. Les colonies de l’Afrique du Nord et de l’Ouest ont des intérêts économiques similaires, et, en premier lieu, ont besoin de se constituer un réseau ferré général. En ce qui concerne le Transsaharien par exemple, l’obstacle que serait le Sahara n’est pas tel que l’on se l’imaginait encore récemment. Les nombreuses traversées effectuées par plusieurs personnalités connues, entre autres celle du général Bailloud et celle du gouverneur Clozel, celleci faite en automobile, ont prouvé que le Transsaharien serait bien plutôt arrêté par le manque de capitaux que par le sable. Ces capitaux on les obtiendrait facilement par des emprunts gagés sur un budget général. Or, si l’on veut faire une oeuvre féconde en Afrique, si l’on veut, ainsi que les races, la situation géographique et les événements nous y

POLITIQUE MAROCAINE

obligent, unifier notre politique coloniale, il faut avant tout remettre au Ministre qui en sera chargé les moyens financiers d’exécuter cette belle tâche. Ce moyen, nous l’avons indiqué, c’est un « budget général ».

Il semble étrange de parler, devant les difficultés financières de l’heure présente, de la création d’un budget nouveau. Où pourrait-on, en effet, prélever lôs ressources financières demandées ? Le problème est infiniment moins complexe que l’on pourrait se l’imaginer. Les ressources financières de ce « budget d’empire », il n’y a qu’à les demander aux colonies intéressées et mettre en pratique le système de contributions coloniales que les Anglais emploient avec tant de succès. V India Offi -.e ne coûte pas une roupie à la métropole ! Du reste ce principe entre timidement en action en France ; l’Indo-Chine, l’Afrique occidentale ne contribuent-elles pas au payement des dépenses militaires? Pour l’Ecole coloniale n’existe-t-il pas des contributions de chaque grande colonie ? Il serait facile, vu l’excellent état des finances algériennes, tunisiennes et de celles de l’Afrique équatoriale, de leur demander une par^ contributive aux dépenses de ce « budget général » fait pour elles et dont elles bénéficieront en fin de compte.

Comment les colonies en question réaliseraienj cette contribution, de combien serait celle-ci, quelles

recettes propres ou extraordinaires devraient être instituées ? Ce sont là autant de modalités à envisager après une étude approfondie. Ce qui reste évidenj c’est que ce « budget d’empire » devrait être en entier formé de contributions coloniales et destinées à la réalisation d’un plan général de politique africaine et d’outillage économique intercolonial. L’Afrique française une fois unifiée dans sa direction administrative, une fois dotée d’un instrument financier qui lui fait défaut, sera devenue seulement à ce moment-là vraiment française. La France pourra être fière d’avoir reconstitué ce que M. Paul Adam dénommait « l’Empire de Carthage », empire encore plus vaste et plus beau puisqu’il s’étendra des rives méditerranéennes au golfe du Gabon.

LE MAROC AVANT LA GUERRE (1

Quelle que soit l’opinion qu’il puisse avoir de notre politique militaire, rien ne frappe plus intensément le voyageur dans te bled marocain que cette sensation de sécurité due à l’effort et aux succès de nos soldats. Nous en avons personnellement ressenti l’impression prenante, aussi bien dans la solitude de laMamora, qu’au jour naissant sur une de ces captivantes terrasses de la ville sainte, alors que parmi la psalmodie monotone du muezzin, venaient se piquer, comme des fleurs de France, les notes vivantes du clairon, qui, là-bas, en dehors des murs endormis, appel joyeux à l’action, sonnait le réveil du camp.

(1 ) Extrait du rapport sur l’Empunt de 1914. J’ai tenu à rappeler ic par ces extraits l’une des premières étapes de notre œuvre au Maroc. C’est en évoquant le passé qu’on [:eutv raimeut juger les résultats du présent.

LE MAROC AVANT LA GUERRE

Et l’étonnement s’accroît, au souvenir des massacres et des horreurs d’hier. On reste ému devant ce grand miracle de la paix française que l’on sent partout.

Que l’on chemine sur ces pistes rudimentaires où seuls les cadavres d’ânes ou de chameaux tombés sous le faix marquent parfois le chemin, et où le sourire de l’indigène accompagne le salut de la main, que l’on cotoie ces douars d’aspect hostile, que l’on s’arrête ébloui devant la richesse archéologique de Meknès la charmante, ou au pied de la mystérieuse muraille de Fez, partout ce sentiment de sécurité vous domine.

Et journellement, méthodiquement, l’œuvre s’étend. Nos soldats ne sont pas, comme on pourrait le croire, inactifs au pied de l’Atlas, ou vers les confins algéro-marocains. Ils deviennent diplomates après avoir été guerriers. A leur appel cordial les ennemis d’hier commencent à se rassurer. Ils réfléchissent, démêlent très vite dans leur esprit ouvert les avantages et les bienfaits de la paix. Les gens s’apprivoisent, les tentes se rapprochent, le douar s’avance comme fasciné par le désir de profiter de cet état de choses inconnu jusqu’alors. Et peu à peu dans ce mélange intime de marche brutale et de pénétration pacifique, la paix française s’impose et l’œuvre de mise en valeur va devenir possible.

Lucien Hubert

POLITIQUE MAHOGAINB

Nul pays au monde, plus que le I^aroc, ne devrait permettre à l’esprit français de montrer davantage les méthodes de logique et de clarté qui furent en Afrique occidentale, par exemple, les caractéristiques de son action coloniale et civilisatrice. Nul doute que dans l’avenir ces qualités ne finissent enfin par imposer leurs résultats créateurs. Notre destin si haut sur la côte d’Afrique ne saurait s’embarrasser des entraves présentes et ceux qui les ont tissées autour de notre labeur s’apercevront bien un jour que ce qui gêne la France nuit avant tout au développement de l’empire chérifien, c’est-à-dire aux intérêts de tous.

Car il est bien certain que l’œuvre française, profitable à tous d’ailleurs, ne peut se développer vraiment féconde qu’au fur et à mesure qu’en conformité des traités et engagements, elle acquerrera la liberté d’allure indispensable. C’est à notre diplomatie qu’il appartient de préparer et de rendre plus proche cet avenir.

Et cependant, même dans les conditions actuelles peu favorables, notre œuvre marocaine se poursuit et se développe par le dévouement d'une multitude

LE HiKOC AVANT LA ÇUERRË

d’officiers et de fonctionnaires d’élite dont nous avons pu sur place apprécier la haute valeur professionnelle et morale et chez lesquels un chef éminent a su cultiver les belles qualités d’action et de courage qu’il possède au suprême degré. La besogne est rude. La situation est plus délicate qu’elle ne fut jamais en aucun pays dont nous ayons tenté la mise en valeur.

Une spéculation intense fausse tous les principes économiques. Elle a jeté sur certains points du Maroc et jettera partout demain, si l’on n’y prend garde, sa fièvre menteuse et dangereuse. Elle a attiré au Maroc, pêle-mêle, les bons et les mauvais éléments. On croit rêver quand on voit certains terrains de Casablanca monter à 350 francs le mètre, lorsqu’on entend dire que tel autre acheté 20.000 francs vaut aujourd’hui 3 millions !

Au surplus, voici quelques exemples intéressants d’opérations foncières à Casablanca.

20 hectares environ limités par la route de Rabat, la mer et le terrain maghzen de SidiBelliout achetés à raison de quelques centimes le mètre carré.

En 1909 et 1910, vente de lots à 3 francs et 6 francs le mètre carré ; en 1911, vente de lots à 25 francs; en 1912, à 40 francs; en 1913, à 50 francs, puis 70 francs, puis 100 francs; en 1913, un lot de 700 mètres carrés environ est vendu 125 francs le mètre.

POLITIQUE MAROCAINE

Prix actuel : 100 à 150 francs le mètre, selon situation.

Terrain, route de Rabat à proximité de Sidi- Belliout, deux hectares et demi environ, achetés 30.000 pesetas hassani environ, en 1907 et 1900.

Valeur actuelle : 3 millions.

10 hectares à proximité du boulevard de Rabat, achetés en 1910-1911 au prix de 3 francs le mètre. Vente de lots, en 1912, à raison de 15 à 25 francs le mètre. Vente en 1913, à 30, 40, 50, 70 francs le mètre.

Valeur actuelle : 60 à 100 francs, selon situation.

Terrains du boulevard de l’Horloge, achetés en 1909, 1910, 1911, à raison de 5 à 10 francs le mètre carré. Valeur actuelle : 200 francs le mètre environ. Les propriétaires demandent 500 francs, mais aucune transaction n’a été faite.

Terrains, avenue du Général-d’Amade, en face des écoles, achetés 0 fr. 05 le mètre quelque temps avant l'occupation. Vente de lots en 1913, à 100 et 150 francs le mètre. Valeur actuelle de lÜO à 200 francs le mètre.

Nous pourrions multiplier ce genre de citations. Elles nous ont paru suffisantes pour caractériser une situation dangereuse peut-être pour l’avenir, mais qui dans tous les cas, domine le présent.

Mais à quoi bon s’étonner, dès lors, d’étre forcés

LE MAROC AVANT LA GUERRE

de créer un port coûteux là où tant d’intérêts s’agitent, là où se bâtit de toutes pièces une ville de plus de 6 kilomètres de long, et comment ne pas concevoir qu’à moins de déclancher soi-même la faillite, il faille soutenir un si prodigieux effort que l’on souhaiterait ardemment voir récompensé pour ce, qu’il a de superbe dans sa partie saine.

Il est certain qu’il y a là un grave péril qu’a nettement perçu le général Lyautey, qui voulait bien nous écrire à la date du 12 décembre dernier :

« Je crois que vous ne pouvez rendre au Maroc de plus grand service que de mettre en garde contre un emballement prématuré et de crier casse-cou à tous ceux qui viennent au hasard y faire de la spéculation, croyant y trouver un Eldorado » .

Il existe au Maroc un autre état d'esprit fâcheux sur lequel votre rapporteur se doit d’attirer votre attention. On semble opposer sans cesse les villes entre elles ; il règne comme un esprit de lutte perpétuelle entre Casablanca et Rabat, entre Casablanca et Mazagan, Et lorsqu’il s’agit de Tanger, le conflit semble s’envenimer encore. Et cependant il ne faudrait pas, succombant à cette façon de voir, se désintéresser de tout ce qui n’est pas entièrement de notre domaine de protection.

?OL!TIQOE MAROCAINE

Les convenances d’ordre politique et international qui ont conduit à l’institution d’un régime spécial à Tanger ne doivent pas nous faire négliger les possibilités économiques d’une ville dont le développement nous importe, non seulement par égard pour la colonie française, nombreuse, active, qui y maintient quelque peu notre prépondérance, mais aussi, et nous devrions même dire plus encore pour la répercussion immédiate et inévitable que toutes les manifestations d’un Tanger vivant et prospère auront sur l’évolution plus ou moins rapide et sûre des régions confiées à notre Protecûtrat.

Tanger a été, jusqu’à présent, le lien particulièrement favorable du contact matériel, de la pénétration morale entre l’Europe et le Maroc. Nous devons toujours le considérer comme l’une des portes les plus accessibles par où ne cesseront de passer les hommes, les capitaux, quelquefois les idées, et dont la séduction pourra nous attirer des hôtes, des associés, et leur faire entrevoir, pour les retenir, un Maroc presque tangent à toute notre vie moderne. D’ailleurs, cette porte ouvre sur la Méditerranée, c'est-à-dire sur le grand lac aux bords fleuris de civilisation latine, où notre génie a pu, traditionnellement, s’épanouir.

La France ne peut donc se résoudre à l’abstention en face de Tanger, à une abstention qui serait un recul. Nous devons prendre notre part aux prospé-

LE MAROC AVANT LA GUERRE

rites qui s’annoncent, auxquelles notre colonie con* tribuera. D’autant plus que l’action de Tanger s’étendra ; elle rayonnera sur tout le Maroc et par conséquent chez nous ; il convient donc de s'appliquer avec un soin particulier, si discret soit-il, aux actes susceptibles de faciliter ce rayonnement et d’assurer à la zone française le bénéfice, au moins économique et moral, d’un port vraisemblablement destiné à devenir un entrepôt achalandé au carrefour de la circulation mondiale.

Pour collaborer à cette prospérité locale de 'Tanger, il est un moyen rigoureusement conforme à la plus stricte neutralité diplomatique puisqu’il s’exercerait sur le seul territoire de notre zone et qui serait précisément le plus efficace pour nous permettre une participation directe aux profits de cette prospérité.

Il suffit d’accorder quelque attention aux routes susceptibles de favoriser les conditions matérielles de l’accès du protectorat par Tanger. Les ports delà côte atlantique n’en souffriraient aucun préjudice ; ils bénéficieraient, au contraire, delà fréquentation plus active, de l’exploitation plus intense d’un hinterland que tant de voyageurs ou de colons aideraient à féconder. Aucun port, d’ailleurs, n’a jamais pu considérer comme un élément appréciable de sa prospérité l’appoint insignifiant d’un péage quelconque prélevé sur le passant qui embarque ou

POLITIQUE MAROCAINE

débarque. Ce que Rabat, Casablanca, Mazagan ou Mogador perdraient à cet égard serait très largement compensé par la surproduction, le mouvement général et accru des affaires qui résulteraient d’une population plus nombreuse et de visiteurs plus fréquents.

Pour manifester en ce sens notre sentiment et nos tendances, nous avons précisément indiqué la route de Fez jusqu’aux confins de notre zone, dans la direction de Tanger, comme l’une de celles que les fonds de l’emprunt permettraient d’étudier et de construire.

Ajoutons enfin qu’un autre intérêt s’attache à ce que nous conservions notre part d’influence à Tanger,

Tanger n’est pas que le port accueillant dont le charme séduit le touriste, elle est le centre indiqué de toutes les agitations possibles. C’est là que l’avenir, comme l’a fait le passé, peut grouper tous les mécontents, tous les indésirables que la politique du protectorat aura éloigné de nôtre zone, ou qui, venus d’autres régions, auront intérêt à remuer le monde musulman et à influencer noire politique générale.

On conçoit dès lors combien un organisme de renseignement et de surveillance s’impose en un point aussi capital.

LE MAROC AVANT LA GUERRE

Un péril apparaît menaçant au Maroc, l’alcoolisme Ce fléau se développera rapidement si une entente entre puissances intéressées — nous pourrions dire désintéressées — n’intervient pas à bref délai. Quand on songe que l’alcool paye à la douane 7 1/2 0/0 alors qu’on réclame 12 1/2 à l’eau minérale, on a tout lieu de rester surpris d’une pareille anomalie qui frise le scandale.

Nos troupes et nos chantiers sont littéralement assiégés par le cabaretier.

A Fez, sur 400 Français, plus de 300 s’adonnent au fructueux commerce de l’alcool. En 1907, Casablanca comptait 5 ou 6 débits de boissons. En janvier 1912, leur chiffre s’élève à 161, et qui sait quelle a été son ascension depuis !

Et que l’on ne croie pas que la religion garantisse l’indigène. Nous avons eu l’occasion à Kenitra d’interroger un directeur de chantier sur l'emploi que faisaient les indigènes de leur paie : « Un tiers, nous fut-il répondu, l’enterre. L’autre tiers la joue et le dernier tiers la boit ». C’est surtout, pour l’instant, sur nos troupes quesévit le mal et c’est avec une juste indignation qu’un de nos plus remarquables officiers supérieurs nous écrit : « Je ne puis voir sans exaspération nos soldats, noirs comme blancs, mu-

POLITIQUE MAROCAINE

sulmans comme chrétiens, s’acheminer vers ces ignobles baraques qui s’accroissent chaque jour en nombre et semblent monter à l’assaut du camp, avec leurs bouteilles remplies de poisons multicolores... Quel plaisir on aurait à y mettre le feu ! »

On a remarqué que parmi les noirs, comme parmi les Européens, et les Arabes, l’alcoolisme sévit moins dans les postes où les commandants d’armes sont investis d’une autorité vraiment efficace qu’à Casablanca et dans les villes où l’on se heurte à chaque instant aux subtilités des capitulations. Chez les noirs, l’alcoolisme, quoiqu’en progrès très sensible depuis leur arrivée au Maroc, ne constitue pas encore un danger très pressant, mais des mesures énergiques s’imposent dès maintenant.

Les Bambaras fétichistes qui forment la meilleure partie du contingent sont beaucoup plus portés à boire que les noirs musulmans. D’un esprit fruste, ils boivent jusqu’à l’extrême limite de l’ivresse. La plupart des fautes graves qu’ils commettent ont l’alcool pour cause première, les conseils de guerre en savent quelque chose.

Le prix des boissons fermentées avoisine 1 franc la bouteille quelle que soit leur nature : absinthe, anisette, rhum, etc.

Inutile de dire combien sont rendues difficiles la surveillance et la répression en pareille matière.

Les débitants, étrangers pour la plupart, trouvent

LE MAROC AVANT LA GUERRE

en général aide et protection auprès de leurs consuls, et c’est surtout avec les autorités indigènes que nous devons'nous Solidariser dans cette lutte contre l’alcool.

On l’a bien tenté. L’interdiction de l’absinthe, la limitation du nombre des débits de boissons, l’idée d’un droit de consommation, tout cela procède évidemment des excellentes dispositions du Protectorat. Mais en ira-t-il dans la pratique aussi facilement que dans la conception. Il est permis dans les circonstances actuelles de faire quelques réserves, bien que notre confiance soit absolue dans les efforts que tentera l’administration marocaine dans cette lutte difficile.

Et quoi qu’il en soit, le cri général doit être : Guerre aux empoisonneurs par tous les moyens légaux et praticables.

On nous pardonnera ces vérités qu’il faut dire. Nul plus que moi ne croit au succès final, mais il voudrait bien que la raison fût la base de l’admirable et futur triomphe de son pays. Le Maroc doit être le plus beau fleuron de notre couronne africaine. Il connaît à sa naissance, avec plus d’intensité que nos autres créations, les mêmes dangers, les mêmes périls. Nous aurons à cœur de les surmonter.

LE MAROC FENDANT LA GUERRE (1)

Lorsque plus tard on écrira l’histoire de la Grande Guerre, le chapitre consacré au rôle et à l’action des colonies ne sera pas l’un des moins glorieux et des moins émouvants. Les historiens de l’avenir montreront l’aide puissante, majestueuse, qu’ont apportée au Royaume-Uni les Dominions canadiens, australiens, sud-africains, l’empire des Indes et les colonies de la Couronne ; ils devront aussi proclamer combien grande et diverse a été la participation des colonies françaises à l’œuvre libératrice et, dans leurs travaux, les pages consacrées à la vie du Protectorat marocain pendant cette période seront peut-être les plus curieuses et les plus passionnantes.

(1) Extrait du rapport sur l'emprunt de 1916.

LE MAROC PENDANT LA GÜBRRE

La destinée du Maroc pendant la guerre aurait pu être tragique et sanglante. Terre de prédilection des combats, le Maghreb chérifien allait-il se soulever alors qu’à peine conquis par nos armes il était en pleine organisation ? En un mot, la vitalité du Maroc français allait-elle être brusquement arrêtée, les biens acquis de la veille, les fermes, les usines, les commerces édifiés quelques mois auparavant, l’outillage économique déjà existant, tout cela allait-il être anéanti ? Et tous ces travaux fécondants par lesquels s’affermissaient hier le génie et la richesse de la France devaient-ils donc être délaissés ? Ainsi que l’exposait, dans une remarquable conférence, M. Guillaume de Tarde, secrétaire général adjoint du Protectorat, « allions-nous partir, tout abandonner ? » Cela, au premier abord, eût semblé logique et aucun de nous n’en aurait blâmé le chef responsable. Le général Lyautey pensa différemment et les événements n’ont pu que confirmer sa patriotique clairvoyance.

Le programme du Protectorat chérifien, d’après M. de Tarde, fut le suivant : « Envoyer en France le plus possible de troupes actives. Pour cela, conserver toutes nos positions militaires extrêmes,

< l’armature », car le moindre craquement aux

POLITIQUE HlKOCilNE

avant-postes serait fatal. Le Maroc est, d’ailleurs, la clef de voûte de l’Afrique du Nord. Sait-on quelles conséquences mondiales entraînerait son abandon ? Mais le Maroc vidé de troupes est comme une écorce sans bois. Pour l’étayer — conserver toutes nos positions économiques, mobiliser, en quelque sorte — militariser le commerce, l’agriculture et l’industrie. Et plus tard, qui sait ? Si la guerre dure (car il faut toujours prévoir le pire), travailler, construire, agir, en profitant de la liberté d’action qu’elle nous donne ».

L’empire chérifien a donc continué à vivre sa vie. Cette vie se déroule- t-elle identique à celle d’avant la guerre ? Il est de toute évidence que les contingences ne sont pas les mêmes. Nous sont-elles plus favorables ou, au contraire, nous rendent-elles plus difficile notre oeuvre marocaine. Toute la question est là. Votre rapporteur s’est donc efforcé de déterminer quels éléments nouveaux la déclaration de guerre a apportés dans la vie sociale et économique du Protectorat. Ce sont les résultats de cette rapide étude, entreprise grâce aux notes officielles, aux articles de presse, aux témoignages oraux ou écrits, qui vous sont exposés succinctement dans ce rapport. Nous avons voulu « tâter le pouls » du Maroc au dixhuitième mois de la guerre et, si possible, établir un diagnostic. Que le Sénat soit rassuré : le Maroc est, après quelques accès de fièvre impqssibie à

LE MAROC PENDANT LA GUERRE

éviter, en parfait état de santé : nous dirons plus, il est même en pleine croissance.

Répeicassion sociale de la guerre au Maroc-

C’est au milieu de son évolution administrative et économique que la guerre a surpris le Protectorat chérifien. Après les vicissitudes que l’on sait, les heures troubles traversées, le Gouvernement chérifien, sous la vive impulsion du Résident général, s’était mis à l’œuvre et avait entrepris l’œuvre de régénération du Maroc.

Au point de vue militaire, la zone pacifiée s’étendait toujours davantage, atteignant les murailles de l’Atlas ; la jonction avec les confins algériens était réalisée à Taza en 1914. Au point de vue administratif, la législation marocaine prenait corps, de nombreux textes étaient élaborés et recevaient application, peu à peu l’armature du Protectorat se forgeait et, déjà, l’organisation financière, et cela malgré de multiples entraves internationales, se dégageait des nimbes du début. Des impôts comme ceux du Tertib de la taxe urbaine étaient établis, d’autres allaient l’être. Enfin, il vous a déjà été à maintes reprises signalé le vaste programme d’outillage économique qui recevait un commencement d’exécution. O.n commençait un port, on ouvrait des routes, de grands travaux de voirie étaient accom-

POLITIÔÜE MAROCAINE

plis ; on préparait enfin, avec l’immatriculation des terres, le dénouement des affaires immobilières, obstacle à la colonie naissante. Le mouvement général commercial était passé de 227. 000 francs en 1912 à 180.190.000 francs en 1913 et la part de la France s’y chiffrait par 49.925.000 francs en 1912 et 90.483.000 francs en 1913.

Le 2 août 1914, la guerre éclata. Le Maroc a été trop, durant ces dernières années, la « pomme de discorde » entre la France et l’Allemagne, la question marocaine a trop souvent revêtu un caractère international d’extrême gravité, pour que la déclaration de guerre n’ait pas jeté et dans la population indigène et dans l’élément européen un trouble profond. Dans un pays à peine conquis, soumis à un statut international instauré sous la pression des Empires du Centre, travaillé par des partis hostiles et par une nuée d’agents allemands, en proie à une immigration européenne d’une origine parfois douteuse, il était impossible que les difficultés inhérentes à la guerre ne suscitassent pas de redoutables conflits.

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