‹ Une politique coloniale; le salut par les coloniesChapitre 5 sur 27 · LES ESSENCES FORESTIÈRES · texte numérisé non relu

LES ESSENCES FORESTIÈRES

On évalue généralement bien au-dessous de la réalité l’énorme consommation de bois nécessitée par les besoins actuels de la guerre. Les armées en campagne en réclament des quantités considérables ; il en faut pour consolider les divers abris, pour fabriquer les milliers et milliers de traverses des réseaux ferrés stratégiques ; il en faut pour l’artillerie, pour le génie, pour fabriquer des fusils,

pour construire des baraquements. A l’arrière les besoins ne sont pas moindres ; les exploitations minières doivent donner en raison de la crise du charbon leur plein rendement et réclament des bois pour le boisage des galeries de mines ; il faut du bois pour les poudreries, pour les chantiers navals, pour fabriquer du papier, bref pour les usines de toutes sortes.

Ni les forêts anglaises ni les nôtres ne peuvent suffire aux demandes ; on ne peut sans danger pra tiquer dans nos zones forestières des coupes par trop sombres. Les bois étrangers sont hors de prix. Nous aurons chaque jour davantage plus besoin de bois ; au fur et à mesure que notre sol sera libéré de l’étreinte ennemie, il nous faudra reconstruire nos villes et nos villages détruits et méthodiquement pillés ; il faudra des poutres, des planchers, des boiseries, des meubles. Il faudra du bois pour nos provinces de l’Est, il en faudra pour la Belgique. Il y a donc lieu de prévoir une formidable consommation.

Où prendre les essences forestières dont nous avons et dont nous aurons tellement besoin. Nous avons chez nous, dans nos « Nouvelles Frances » , une formidable réservedebois de toutes espèces. Les forêts de nos colonies sont une ressource pour ainsi dire inépuisable, et jusqu’ici à peu près inexploitée. Les forêts de l’Afrique Française et celles des An-

tilles, de la Guyane et de l’Extrême-Orient sont drues et toutïues. Pendant longtemps leur exploitation s’est confinée à quelques espèces rares, à ces « bois des Isles » de nos élégants meubles du xviu' siècle, citronnier, acajou, bois de rose. Mais les régions sylvestres de nos territoires d’outremer sont aussi très riches en essences communes dont nos industries et nos fabriques manquent à l’heure actuelle.

Un inventaire même très succinct de nos richesses forestières coloniales indique combien précieuses seront ces dernières pour faciliter la reprise de la vie économique de l’après-guerre. Ces richesses, nous les trouvons éparses dans chacune de nos possessions d’outre-mer, et, il faut le répéter, nous n’avons pas su jusqu’ici les utiliser complètement. Nul n’ignore que notre grand domaine congolais, l’Afrique Equatoriale, n’est qu’une vaste forêt. Or, avant la guerre, c’était l’Allemagne qui, en grande partie, en exploitait les essences Sait-on, en effet, à ce sujet, qu’au Gabon l'exportation globale des essences forestières était, en 191 3, de 150.688 tonnes représentant une valeur de 8.319.239 francs, et que sur ces chiffres l’Allemagne entrait à elle seule pour 67.167 tonnes représentant une valeur de 3.520.175 francs, c’est-à-dire 45 0/0 environ de l’exportation totale. Après l’Allemagne, l’Angleterre en importait dans ses ports 29.517 tonnes valant 2.020.180 francs.

LE SALÜT PAR LES COLOMES

Il serait juste maintenant de voir passer au Havre, à Bordeaux, à Marseille le monopole de l’exportationde nos bois de l’Afrique Equatoriale. Parmi les essences de cette région il y a lieu de citer le bois d’Okumé, qne sa nature légère permet d’utiliser à maintes fabrications, boîtes, meubles à bon marché, planchers, et qu’Hambourg avant la guerre envoyaiten quantités considérables à Vienne pour les ateliers d’ébénisterie de cette ville en vue de la construction de meubles plaqués, genre acajou.

L’Indo-Chine possède de magnifiques forêts qui gravissent les pentes des monts de l’Annam et du Tonkin et dont l’exploitation est à peine commencée. Dans la plaine, le long des rizières, s’élèvent des milliers de bambous, arbre si robuste et bon « à tout faire » dont on trouverait de multiples emplois en France, notamment la fabrication du papier. Rien que dans la seule Cochinchine, l’étendue de la zone forestière dépasse 70.000 hectares. Dans le Laos se trouvent des forêts composées de bois de teck, bois dur qui pourrait être employé dans les constructions comme madriers ou charpentes.

En Afrique Occidentale, les colonies de la Côte d’ivoire, delà Guinée, du Dahomey, contiennent de vastes régions boisées. Nous y trouvons des bois rares et des bois communs, tous recherchés en ce moment. À l’heur» actuell», les « coupeurs » de la

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Côte d’ivoire ne s’occupent guère que des billes d’acajou ou d’ébène et laissent pourrir sur pied de magnifiques futaies composées d’espèces communes Un effort s’impose pour tirer un rendement maximum de nos richesses forestières de l’A. O. F., d’autant plus que, par une heureuse coïncidence orographique, les forêts de ces contrées sont traversées de grands cours d’eau par où pourrait se pratiquer sur une large échelle le flottage jusque sur la côte.

Madagascar est également un pays d’arbres dont les forêts sont encore pour ainsi dire vierges et qui contient un grand nombre d’espèces. Il en est de même de la Guyane.

Nos colonies ne sont pas riches uniquement en bois proprement dits ; elles possèdent des produits forestiers très importants. Dans les forêts congolaises, la brousse soudanaise, les futaies de la Côte d’ivoire, de la Guinée, on récolte la gomme de caoutchouc. A cette récolte encore primitive a succédé la culture rationnelle de l’arbre à latex et nos plantations indo-chinoises, malgaches, dahoméennes prennent chaque jour plus d’extension. Les îles polynésiennes comme les grands mornes des Antilles sont également revêtus de riches forêts d’où les indigènes retirent maintes essences utiles et savent tirer profit des « sous-produits », lianes, fibres, gommes, résines, huiles de palme.

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Nos ennemis avaient déjà compris que nos colonies renfermaient toutes ces ressources considérables ; le rafia de Madagascar, par exemple, était de plus en plus exporté en Allemagne, car ce produit des bois malgaches, outre ses usages ordinaires dans l’agriculture où il est utilisé comme lien, est employé par l’artillerie pour la garniture des casiers destinés à contenir les obus. C’était en Allemagne également qu’était dirigée l’exporta' ion des écorces à tan si recherchées pour le traitement des peaux. Alors qu’on dirigeait sur les ports germaniques en 1913 pour 1.367.000 francs d’écorce à tan, ü n’en était expédié en France que pour 95.000 francs.

Où sait combien est utilisé le liège dans la vie Journalière. Notre production landaise est notoirement inférieure, aux besoins, mais les chênes-lièges de notre Afrique du Nord peuvent suppléer à cette insuffisance. Pour l’Algérie seulement en 1913 il a été exporté pour plus de 48 millions de francs de ce produit. De Tunisie on constate une exportation moyenne de 50.000 quintaux. A ce sujet je signale que le liège nord-africain est expédié brut pour la plus grande partie à l’étranger qui le renvoie en France après l’avoir ouvré. Il semble que nous pourrions ouvrer nous-mêmes notre liège africain.

Nous souffrons d’une crise de papier, on a cru même nécessaire de diminuer le nombre de pages LuarEN Hgckrt 5

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des quotidiens faute de matière première et de fibres de bois. Il apparaît qne nous aurions pu surmonter cette crise « intellectuelle » par une exploitation plus étendue et faite à temps de nos forêts coloniales et faire un effort pour augmenter la culture de l’alfa, plante type des hauts plateaux algériens et tunisiens et qu'il sera très probablement facile de développer au Maroc.

Les produits forestiers représentent une incalculable richesse pour nous, richesse à peu près inutilisée de nos jours. Ces bois pourraient même, avec un peu plus de cette audace qui nous manque tant, être sinon travaillés sur place, du moins équarris et dégrossis. Pour celà rien ne manque : pour actionner les scieries, les rapides de nos fleuves africains ou indo-chinois, les cascades de Tahiti, des Antilles, les grands fleuves delà Guyane, les torrents malgaches, pourraient donner la force motrice. La main-d’œuvre elle-même ne fait pas défaut, car dès maintenant, parmi nos populations coloniales, nous trouvons des travailleurs ayant fait des séjours en France comme ouvriers coloniaux et qui sont susceptibles d’éduquer leurs compagnons restés là-bas.

Une étude sérieuse et faite, non plus dans un but scier tifique, doit être sans tarder entreprise en vue de rechercher les meilleurs moyens d’utiliser enfin le« essences forestières qui abondent sur le sol de not jî-.:s^.ï'Sions lointaines.

LS SALDT tAR LES COLONIES

LES PRODÜITS Dü SODS-SOL

Répandues à travers les cinq parties du monde, les colonies françaises contiennent dans les profondeurs de leur sol, souvent même affleurant presque à la surface, la plus grande partie des minéraux qu’emploie l’industrie moderne. La guerre a fait une terrible consommation de fer, d’acier, de cuivre et de charbon. Déjà, nous subissons la crise du charbon, demain peut naître celle du cuivre, du fer et, après les hostilités, les besoins en ces matières premières seront plus urgents que jamais. Il faudra en effet constituer tout l’outillage économique des régions dévastées et adapter les usines de guerre aux œuvres de paix ; il faudra pratiquer la culture intensive, construire une flotte de commerce et, en terres lointaines, jeter des rails nouveaux destinés à la meilleure exploitation de nos richesses coloniales.

Il n’est question que de l’importance et de la gravité de la crise agricole : nos récoltes sont déficitaires, la raison en est à la rareté de la maind’œuvre rurale. A l’insuffisance des bras, il faut suppléer par l’emploi des machines et des engrais.

Or, par une imprévoyance regrettable, le superphosphate que nous produisons avec les phosphates algériens et tunisiens est tombé de 1.920.000 tonnes en 1913 àOOO.OOO tonnes en 1915 et à400.000 tonnes en 1916. Est-ce à dire que la richesse en phosphates de nos colonies nord-africaines ait diminué? La vérité est que l’on aurait pu tirer du sous-sol du Magreb tout le phosphate nécessaire à notre agriculture. On n’a pas également cherché davantage à diriger sur la France les phosphates des gisements de Makakea en Océanie française.

Apportez votre or, a-t-on justement demandé, à tous ceux qui en possédaient. Après la guerre nous en aurons encore besoin. Allons-nous donc aller le chercher à l’étranger, au KIondyke ou au Transvaal, alors que chez nous, en terre française, dans « notre » Guyane, se trouvent d’importants placers ? En 1913, il en avait été exporté pour 3.758 kilos en quantité et 10.149.115 francs en valeur. Or, nous lisons dans une publication officielle : « Les chiffres de 1913 constituent des chiffres normaux d’exportation que nous retrouvons à peu de chose près en 1910, 1911 et 1912. Un certain fléchissement s’est produit dans la production de l’or depuis le commencement des hostilités ». Il est à espérer que ce * fléchissement » ne durera pas après la guerre. Il y a encore l’or malgache et les pépites que roulent certains fleuves . de notre Afrique

Occidentale Française qu’il faudra bien utiliser.

Le fer nous vient en grande partie de l’étranger. Tout le monde sait que nous avons en Algérie des mines de fer d’une capacité très considérable et l’on sait aussi que, malgré la guerre, malgré ce puissant et journalier besoin de « fer», les gisements de rOuenza ne sont pas exploités par suite des « lenteurs administratives ». Depuis douze ans, la question est en suspens. Il a fallu d’abord une instruc. lion à la Préfecture de Constantine, puis une seconde instruction au Gouvernement général. Ensuite il y a eu discussion aux « délégations financières ». Le projet ayant été envoyé à Paris, il y a eu quatre ou cinq instructions nouvelles au Ministère des Travaux publics, au Conseil d’Elat, à la Commission des Travaux publics de la Chambre. Puis trois fois la discussion du projet a été demandée à la Chambre et trois fois elle a été ajournée... Pour être exact, je dois faire connaître que tout dernièrement la Société des Phosphates de Constantine, qui exploite le gisement du Djebel Konif à quelques lieues de l’Ouenza, vient de construire des hauts fourneaux pour traiter les minerais defer del’Ouenza. Ces hauts fourneaux seraient alimentés par des charbons de bois provenant des forêts de Kabylie. Espérons que cet exemple sera suivi. L’Algérie n’est pas la seule de nos possessions qui soit susceptible d’envoyer du fer à la Métropole ; il faut compter la production de

FOUTltUE G«L0N1ALE

la Tunisie (48.675 tonnes en 1914), le fer du Tonkin, les lignites de fer de Madagascar et de l’Afrique Occidentale.

Le zinc abonde en Indo-Chine, où il est exploité sous forme de blende et de calamine. La production de ce minerai atteignait en 1913, 33. 348 tonnes, dont 28.000 exportées. En 1914, la production tombe à 31.500, dont 19.500 exportées. 11 est à souhaiter que nous fassions un vigoureux effort pour reprendre le terrain perdu et pour monopoliser en France le marché du zinc tonkinois qui, avant la guerre, était dirigé sur la Belgique viâ Dunkerque ou Anvers ; depuis la guerre, ce sont les Etats-Unis et le Japon qui sont les grands acheteurs de ce métal. Notre possession d’Extrême-Orient estégalement riche en étain, avec lequel, très heureusement, se trouve mélangé du wolfram. Sept mines étaient en exploitation avant la guerre. Depuis, il est exportée Marseille, pour les besoins de la Défense nationale, d’importantes quantités de wolfram. Le Tonkin a là une ressource qu’il faudra pleinement utiliser après les hostilités. Le Tonkin exploite également des gisements d’antimoine. Mais jusqu’ici, par incurie et surtout par ignorance, les capitaux français qui allaient en Turquie ignoraient les ressources minières de rindo-Chine. On est forcé de constater que dans cette contrée l’industrie métallurgique n’existe pas alors que tout la favorise : présence d’une

abondante main-d’œuvre annamite et chinoise, main-d’œuvre dont, après la guerre, une grande partie aura déjà été utilisée en France ; existence de chutes d’eau et rapides, et, enfin, houille abondante. Comme on l’a écrit au sujet du sous-sol indochinois : « Le grand fait dominant, c’est la présence du charbon au Tonkin ».

Le cuivre, si recherché par nos ennemis et que nous achetons à chers deniers à l’étranger, Se trouve en quantités appréciables à Madagascar, en Afrique Equatoriale ; on en signale des gisements dans l’Afrique du Nord, en Afrique Occidentale.

Tout le monde connaît la richesse en nickel de notre Nouvelle-Calédonie. En 1913, il en était exporté pour plus de 3.600. OÜOfrancs. Des efforts sont actuellement poursuivis pour traiter tout le minerai sur place. La Nouvelle-Calédonie nous fournit également du cobalt et du chrome.

La grande île malgache est comme un immense gisement de minéraux de toutes natures, gisement à peu près inexploité. Actuellement on exporte de Madagascar du graphite, du cristal de roche, du lignite de fer.Maisle sous-sol malgache renferme du cuivre, du fer, du zine, de l’antimoine, dusoufre, du plomb.

Par ce rapide tableau, brossé à très larges traits, des a possibilités » de nos colonies en produits miniers, on peut aisément reconnaître que notre domaine colonial n’est pas seulement « une vaste pro-

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priété rurale » aux productions diverses, mais aussi une suite de centres miniers très importants. En présence des productions minières européennes amoindries par plusieurs années de guerre, ces centres miniers de nos Nouvelles Frances doivent être pour la Métropole des éléments nouveaux de prospérité nationale. Bien plus, une industrie locale, disons plutôt coloniale, doit dès maintenant être créée. 11 faut que le nickel calédonien soit entièrement traité dans l’île, de même il y a intérêt à ce que Madagascar voit s’élever des hauts fourneaux. L’Afrique du Nord ne doit pas concentrer comme elle l’a fait jusqu’ici toutes ses énergies à la seule exploitation de son sol. elle doit s’efforcer de mettre en valeur, chez elle, les produits de son sous sol, produits dont l’importance sera plus que doublée par les richesses minières du Maroc, richesses encore à l’état latent. Il ne faut pas attendre davantage pour utiliser les richesses minérales de nos colonies. Rien ne manque, ainsi que je l’ai indiqué en ce qui concerne leTonkin dans nos terres lointaines pour réaliser cet objectif : forces hydrauliquesàcapter, main-d’œuvre déjà dressée, réseaux ferrés, tout est à pied d’œuvre. Encore un effort et 1 immense machine se mettra en mouvement. Ce que l’on aurait dû faire depuis le début, c’était de former des jeunes ouvriers pris parmi nos sujets et d’instituer de multiples « écoles professionnelles » d’où seraient sortis des mineurs, des

métallurgistes, des charrons, des serruriers. Il y a là une lacune qu’il est nécessaire de combler sans délai. Si l’on veut « industrialiser » nos colonies, et la force même des choses nous entraîne àle faire, il faut créer un réseau d’enseignement professionnel. J’y reviendrai plus loin.

Le sous-sol de nos possessions est extrêmement riche ; pour l'exploiter rationnellement, il est besoin d’étudier et de mettre en pratique toute une série de mesures qui sont l’apanage autant des efforts individuels que de ceux des Pouvoirs publics.

LES FACULTÉS d’ ACHATS UK NOS COLONIES

Interrogé sur l’utilité des possessions d’outre-mer, un Ministre de Louis XVI répondit que la « destination des colonies était de « consommer le trop plein des produits du royaume ». C’était vraià une époque où les « Isles » ne produisaient que quelques épices et où tout venait de France apporté suivant le principe du monopole du pavillon, par les vaisseaux du Roy ou des grandes Compagnies . Outre les produits manufacturés, le Royaume y dirigeait le « trop-plein» de la société d’alors : cadets de famille désargentés.

fOLlIlQUE COLOMULE

filîes publiques, croquants de toutes espèces. De nos jours, il apparaît à tous que le rôle des colonies ne se borne pas à fournir les matières premières que la Métropole transforme en objets fabriqués, mais encore à être une occasion d’activité permanente pour le Pays. Après la guerre, nous aurons besoin pour notre prompt rétablissement dans le domaine écono* mique de rechercher des débouchés nouveaux les moins onéreux possibles, c’est-à-dire grevés de droits fiscaux peu élevés. Ces débouchés, ce seront nos colonies, dont les facultés d’achats sont infiniment plus élevées que beaucoup ne le pensent.

Il n’est pas téméraire d’affirmer que la prospérité de l’Angleterre est fondée sur le trafic qui existe entre 1’ « old land » et les multiples terres disséminées sur le globe et où tlotte le drapeau de l’Union Jack. Si les ports anglais regorgent des produits d ’origine coloniale c’est aussi de ces mêmes quais que sont embarqués pour ces contrées le matériel d’outillage, les étoffes, les mille objets que ces nouveaux mondes réclament. Plus grande est la prospérité des Dominions, de l’Empire des Indes et de toutes les possessions britanniques, plus considérables sont pour les usines anglaises les débouchés qui leur sont ouverts.

Ce qui est vrai pour l’Angleterre doit l’être pour la France. Notre Empire colonial est le deuxième du monde. Il s’agit d’en tirer le maximum de rende-

ment. Nos possessions nous fournissent bien des matières premières ; elles pourront, je l’espère, commencer à manufacturer sur place certains produits grâce à la main-d’œuvre locale, grâce égale ment à l’utilisation des forces naturelles, hydrauliques ou autres, qui dorment encore inemployées. La France au lendemain des hostilités devra, ainsi que je l’ai maintes fois signalé, faire davantage appel aux ressources coloniales. Elle trouvera un bénéfice certain à acheter « chez elle » des produits qu’auparavantelle allait chercher à l’étranger et dont la totalité représente la somme de 4.700 millions. On peut assurer que l’accroissement de nos achats dans nos possessions entraînera immédiatement une augmentation des exportations de la Métropole vers ces mêmes possessions pour une valeur à peu près équivalente, de telle sorte que nous trouverons, sur un marché privilégié, des débouchés nouveaux.

D’aucuns peuvent penser que la guerre a diminué les facultés d’achat de nos colonies et que celles-ci sont sorties « amoindries » de la rude épreuve. Certes, le choc a été brutal, mais nos possessions ont pu « tenir ». Bien plus un grand nombre d’entre elles n’ont pas seulement surmonté la crise économique née du brusque passage de l’état de paix à l’état de guerre, de la mobilisation et de l’absence de relations régulières, mais encore se sont, dans

le bon sens du mot, installées dans la guerre et pour la guerre. Par l’effort de tous ceux qui sont restés là-bas, un travail intense a été produit et des résultats remarquables ont été obtenus. La meilleure preuve de la « bonne santé » économique de nos colonies, s’il est vrai que les finances publiques sont le miroir de la situation commerciale d’un pays, est donnée par l’examen desdites finances. Celles-ci sont satisfaisantes, ce qui prouve que les contribuables coloniaux, quelle que soit leur race ou leur couleur, ont fait de bonnes affaiies. Certainesde nos possessions comme l’Indo-Chine, l’Afrique Occidentale,ont vu renaître leur prospérité d’avant-guerre d’autres comme les Antilles et la Réunion sont devenues, grâce à la culture de la canne à sucre et à la presque totale disparition en France de l’industrie betteravière, des « nouveaux riches «jouissant d’une aisance inconnue depuis de nombreuses années. Madagascar a vu paraître sur son sol une industrie nouvelle : celle de la viande frigorifiée. Veut-on un détail symptomatique ; le nouveau gouverneur de l’Afrique Occidentale, d’accord avec le Gouvernement, envisage pour l’année prochaine l’envoi dans la Métropole de produits divers dont il chiffre la valeur à 800 millions. Bien entendu il y aura à faire un gros effort, mais le chiffre même de ces exportations indique la part que peuvent prendre certaines de nos colonies à la vie économique future de la Mère-Patrie.

Pour l'Algérie et la Tunisie, qui sont comme l’armature même de notre domaine d’outre-mer, les statistiques douanières démontrent que les exportations de ces contrées ont, durant les années 1915 et 1916, dépassé les importations ; la somme des ventes de l’Algérie en 1916 a excédé d’un sixième celle des achats ; en Tunisie, alors qu’il étaitimporté en 1915 pour 107.246.504 francs de marchandises diverses, il en était exporté pour 125.536.674 francs. On sait que dans la Métropole la valeur des importations durant la guerre a dépassé jusqu’ici de 10 milliards celle des exportations...

En d’autres termes, il est entré de l’argent dans nos possessions lointaines alors que, par suite des événements, la Mère-Patrie s’est affaiblie. Cet argent dort actuellement dans les poches de nos sujets et de nos colons. De plus, nos travailleurs coloniaux ont envoyé là-bas une partie de leurs salaires. On cite telle poudrerie nationale dont les travailleurs nord-africains envoient par mois une moyenne de 50.000 frs. Une aisance inconnue règne dans bien des douars, on achète des terres, on achète des charrues françaises et des phonographes. Par un juste retour des choses, l’argent parti de France doit y revenir car les facultés d’achats de nos colonies ont été très notablement élargies.

Il est même temps îîtirsr les regards des cora- -merçants et du grand public sur ces réalités. Si Ven

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tarde trop, ces « débouchés privilégiés » que sont nos colonies nous seront fermés, la place étant prise par autrui. Un seul exemple entre plusieurs suffira à indiquer la gravité de la situation. En Algérie la proportion des achats faits en France est en baisse ; ce déplacement s’est manifesté en faveur de l'Angleterre et de l’Espagne ; pour la Grande-Bretagne le pourcentage des achats qui atteignait 11 0/0 en 1914 était de 19 0/0 en 1916... Pour la Péninsule Ibérique ce pourcentage a passé de 1 0/0 en 1914 à 7 0/0 en 1916.

Que ceux qui se plaignent du marasme des affaires jettent les yeux vers nos « Nouvelles Frances ». Ils y trouveront leurs profits et collaboreront en même temps à l’édification de la Grande France de l’aprèsguerre dont les colonies seront un des plus fermes et des plus solides piliers.

LA main-d’œuvre

Il s’agit maintenant pour exploiter tous ces produits de trouver la main-d’œuvre nécessaire. J’ai dit au début de cette é!''*b que la guerre nous l’aura fournie. Elle nous a méu':’.-: révélé «on aptitude à la plupart des genres de travaux cok- as ches nous et

tout permet de croire, je le répète, qu’elle va suffire désormais dans tous les domaines de l’exploitation de toutes les richesses, naturelles ou autres, que renferme notre domaine d’outre-mer.

Pour beaucoup de nos concitoyens les indigènes de nos colonies étaient des sauvages » guerriers ou chasseurs, turbulents et emplumés, et non de tranquilles artisans. D’aucuns, et ils étaient nombreux, ne se représentaient les Arabes que vêtus de burnous rouges, caracolant sur de piaffants petits chevaux, ils ignoraient l’existence laborieuse de certaines tribus algériennes ou tunisiennes ; pour beaucoup de nos compatriotes nos indigènes de l’Afrique Occidentale n’étaient que des noirs armés de sagaies prêts à l’embuscade, et non ces excellents forgerons pheuls, ces rudes aboureurs bambaras, et ces pasteurs ouolofs des olaines soudanaises. Ne confondait-on pas les Annamites si habiles ouvriers d’art, si patients cultiva -e;rs avec les bandits des Pavillons Noirs« Les Hcwas, bons artisans, les Sakhalaves, terrassiers appréciés, les Canaques habitués aux durs labeurs miniers, les Tahitiens, hardis pêcheurs, étaient dans la pensée du grand public sans aucune valeur au point de vue de la production.

Cette idée était plus profonde que l’on ne se l’imagine. Dans les hautes sphères par exemple, on admettait que nos indigènes pouvaient par leurs con"

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tingents militaires constituer une armée noire, avait'On jamais songé à l’intervention dans la guerre de cette autre armée, toute pacifique, formée par les travailleurs coloniaux et destinée à nos usines et à nos champs.

Sur ce point, comme sur tant d’autres, l’initiative privée avait devancé l’inertie administrative. Plusieurs années avant la guerre, nos travailleurs indigènes avaient pris place à côté de la main-d’œuvre étrangère belge, italienne et espagnole près de nos ouvriers sur les chantiers et dans les usines de France. Dans les sucreries du Nord, sur les quais de nos ports, dans le vignoble méridional, à bord de nos bâtiments de commerce nous trouvions déjà des Kabyles, des Sénégalais, des jaunes. Les gouverneurs généraux, notamment celui d’Algérie, signalèrent à maintes reprises cet état de choses.

Enfin, les Pouvoirs publics s’émurent et on forma en 1913, pour la moisson en Beauce et pour les vendanges dans le Midi, des équipes de Kabyles. Tel fut le premier essai officiel de recrutement de la main-d’œuvre indigène. Survint la guerre, il fallut des bras et toujours davantage pour remplacer les hommes mobilisés, pour tourner les obus, fabriquer les canons, il faut des bras également pour moissonner, ensemencer, cultiver notre vieux sol et l’on dut faire appel aux 40 millions de sujets français qui peuplent nos possessions d’outre-mer.

La venue en France de plusieurs milliers de travailleurs coloniaux fut organisée. Mais là encore on alla timidement par petits paquets, on militarisa ces indigènes, on les soumit à l’obédience du ministre de la Guerre. Un progrès vient cependant d’être réalisé : on a centralisé le recrutement de la maind’œuvre, qu’elle provienne de l’Afrique du Nord ou de nos autres colonies, entre les mains du ministre des Colonies. Il faut aller plus loin encore dans cette voie, et on s’y engage, il faut que ce soit le Ministère recruteur des Colonies, qui ait la charge et la surveillance des sujets français en France. Cela seul est logique et cela seul permettra d’appliquer toute une série de mesures nécessaires : application de la législation du travail, surveillance morale, développement de l’apprentissage pour lesquelles malgré toute son universelle cométence le Ministère de la Guerre est incompétent.

Ainsi, du fait de la guerre, nous avons en France à l’heure actqelle plus de 35.000 travailleurs nordafricains, c’est-à-dire algériens, tunisiens ou marocains, plus de 20.000 annamites et plusieurs milliers de travailleurs malgaches, sénégalais et même canaques. Les aptitudes au travail sont variables suivant les races, les Nord -Africains sont généralement robustes et intelligents et parmi eux les Marocains sont les meilleurs. Les Annamites sont débiles, mais excellent dans les travaux minutieux. Les uns sont

Lücien Hobebt

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turbulents, les Nord-Africains, les autres plus faciles à mener, les Annamites. Ces derniers ne peuvent rendre des services que sous climats méridionaux ; les Arabes supportent nos climats du Nord. D’une manière générale, sans donner au point de vue rendement effectif les mêmes résultats que les ouvriers européens, la main-d’œuvre coloniale est satisfaisante.

L’appel fait à la main-d’œuvre coloniale durant la guerre aura donc permis, par voie de répercussion, de constituer pour nos colonies ce qui leur manquait totalement : un élément ouvrier formé dans la population indigène. Nos « Nouvelles Frances », par une loi d’évolution naturelle, se trouveront amenées à créer des centres industriels locaux où seront manufacturés les divers produits de leur sol. La venue en France de milliers de travailleurs permettra à ces industries de recruter sur place les ouvriers indigènes, pour le plus grand bien de l’importation française et, dans bien des cas, de l’industrie locale. La valeur commerciale de nos terres lointaines aura ainsi bénéficié de cet état de choses. Telles sont déjà les répercussions directes et elles sont importantes de la venue en France de nos travailleurs coloniaux.

Mais il ne suffirait pas d’avoir ainsi profité de la guerre pour créer l’armée des travailleurs dont devront profiter nos colonies. Il faut donner des cadres à cette armée.

On a dit combien avant la guerre notre enseignement professionnel était retardataire.

Malgré de louables efforts, il avait cessé de correspondre aux besoins de l’activité industrielle ou rurale de notre Pays. La crise de l’apprentissage se doublait de la présence d’un enseignement professionnel insuffisant. Le mal était réel, il était même grave.

Aux colonies, jusqu’à ces derniers temps, le problème de l'enseignement professionnel indigène se posait dans toute son amplitude. On peut même dire que cet enseignement était inexistant dans notre domaine d’outre-mer.

Depuis quelques années, il est juste de le reconnaître, mon éminent collègue, M. Jonnart, s’était efforcé de créer en Algérie un mouvement en faveur de la création d’écoles indigènes professionnelles où s’instruisent les scrupuleux artisans de ces arts locaux que la négligence musulmane et l’indifférence administrative laissaient tomber en déshérence. L’Algérie voit ainsi renaître ses potiers indigènes, ses ciseleurs habiles, ses tisseuses aux doigts agiles ;

un art francoa-rabe est né. Actuellement, sous la vive impulsion deM. Charles Lutaud, l’enseignement pro fessionnel indigène se développe par la formation d’écoles de maçonnerie, de vannerie, de fabrication de tapis et de broderies sur cuir. L’agriculture est enseignée dans les fermes-écoles.

La Tunisie et le Maroc suivent les voies tracées par leur voisine algérienne. Mais dans nos autres possessions, force est de constater que l’enseignement en question est à l’état embryonnaire : en Indo Chine, l’arsenal de Saigon produit quelques ouvriers indigènes métallurgistes ; en Afrique Occidentale, il existe une école professionnelle susceptible d’ailleurs de résultats ; il y a une école d’arts et métiers à Fort-de-France. D’une façon générale, on peut déclarer que l’enseignement dont il n'agit n’a pas reçu le développement correspondant à l’évolution qui s’est produite chez nos sujets de toutes races et de toutes couleurs au contact de notre action civilisatrice.

On demande partout que nos colonies donnent pendant la guerre et surtout après la guerre un rendement maximum. L’enlr’aide coloniale sera, j’en suis convaincu, un des principaux facteurs de notre prompt relèvement économique au lendemain des hostilités. Mais pour que nos possessions lointaines soient susceptibles d’obtenir les résultats que nous attendons, il faut qu’elles trouvent chez elles la main-d’œuvre indigène capable de réaliser les pro-

jets de mise en valeur de ces terres françaises qui sont actuellement formulés. 11 faudra de bons ouvriers agricoles pour cultiver, il faudra des spécialistes pour traiter sur place les richesses du sous-sol colonial, il faudra des contremaîtres indigènes pour entraîner tes équipes locales. Intensifier l’enseignement professionnel indigène, tel doit être un des plus pressants soucis des Pouvoirs publics compétents.

Mais ceci c’est l’œuvre de demain ; car, si rapide que puisse être la réalisation de ce programme, il ne fera sentir ses bienfaisants effets que dans quelques années. Or, il nous faudra être prêts à faire face à la guerre économique dès la signature de la paix. Celle-ci peut survenir d’un moment à l’autre. Comment, dès maintenant, constituer cette maind’œuvre indigène dans nos colonies ? Par une heureuse, je dirai même miraculeuse circonstance, nous possédons les cadres et les effectifs de cette maind’œuvre ; les 60.000 travailleurs coloniaux qui sont actuellement en France et qui travaillent dans nos usines de guerre, dans nos arsenaux, dans nos écoles d’aviation, doivent former cette armée pacifique qui, après la guerre, de retour aux pays lointains d’où ils sont venus, mettra en valeur les richesses et les forces des « Nouvelles Frances ».

Les travailleurs coloniaux, qu’ils soient originaires de l’Afrique du Nord et d’Indo-Chine, qu’ils soient noirs ou olivâtres, étaient pour la plupart à leur arri-

POLITIÔBE COLONIALE

vée en France à peine capables de faire des manœuvres. Depuis, un grand nombre d’entre eux se sont dégrossis, beaucoup sont devenus de bons ouvriers ; ils ont pris l’habitude du travail régulier, l’amour d'un salaire convenable, le goût de l’épargne, lisse sont également créé des besoins nouveaux qui les obligeront, de retour à la colonie, à travailler encore pour les satisfaire. De frustes qu’ils étaient à leur départ, ils se sont civilisés à notre journalier contact: ils commencent à parler français: ils versent aux retraites ouvrières...

Il est du plus haut intérêt que le Ministère des Colonies envisage, dès maintenant, la création en France « d’écoles de perfectionnement » où seraient envoyés àla fin de leur contrat d’engagement les travailleurs coloniaux désignés parles usines où ils sont employés comme susceptibles de se perfectionner et de devenir soit des contremaîtres, soit des spécialistes brevetés. 11 pourrait y avoir une ou plusieurs écoles pour la métallurgie, pour le travail du bois, pour la mécanique. Les travailleurs pourraient y faire des stages de quelques mois et devraient y recevoir un salaire. Tout en se perfectionnant dans leur métier, ils finiraient d’apprendre le français. Pour ceux d’entre eux qui manifesteraient le désir de rester agriculteurs, notamment pour les Nord-Africains, il y au rait lieu de prévoir la formation defermes-écoles dans le Midi où un enseignement ruralleur serait donné.

Enfin, il faudrait prévoir que ces écoles ouvriraient toutes grandes leurs portes aux mutilés indigènes de la guerre et après les hostilités aux nombreux soldats indigènes qui, du jour au lendemain, devront trouver de quoi vivre et pour lesquels il est de toute nécessité de prévoir les modalités grâce auxquelles la France facilitera à ces vaillants défenseurs le retour au foyer.

L’aptitude de nos sujets à devenir de bons ouvriers peut paraître à beaucoup assez faible. C’est là une erreur. Un seul exemple montrera combien utile peut être la création que j'envisage; à l’école d’aviation de Pau, il y a, m’affirme-t-on, plusieurs tunisiens, gens venus de la campagne.

Au bout de quelques mois, ces musulmans sont de venus de très bons aides mécaniciens, sortant les appareils, les nettoyant, capables de changer une bougie, de régler un allumage. Certains d’entre eux sont devenus de bons conducteurs d’autos et, de ce fait, reviendront en Tunisie munis du brevet de chauffeur.

Nous avons trop péché par insouciance pour retomber à nouveau dans cette erreur. 11 est nécessaire, si nous voulons que nos colonies jouent dans notre économie nationale le grand rôle qu’elles peuvent remplir, de profiter de cette présence de nos travailleurs coloniaux pour constituer les cadres de la main-d’œuvre coloniale.

Il y a là une œuvre digne de tenter un ministre.

VU

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