‹ Une première par jour, causeries sur le théatreChapitre 12 sur 35 · UNE TREMIÈRE PAR JOUR · texte numérisé non relu

UNE TREMIÈRE PAR JOUR

on trouve dans les Martyrs cette naïve réflexion du même Sévère :

Et uos lois, à ce prix, protègent le chrétien I

Naturellement, puisque le chrétien se contente d*adorer Dieu dans l'âme et n'en témoigne rien !

Il n*y a pas d'ailleurs qu'avec Corneille que Scribe prenait ses aises. Ne trouvons-nous pas en tête d'une autre notice, celles des Vêpres siciliennes, cette affirmation catégorique etpéremptoire :

«Le massacre connu sous le nom de Vêpres siciliennes n'a jamais existé. »

11 avrU 1868. — Athénée : FLEUR-DE-THÉ, opéra-bouffe en trois actes, paroles de Duru et Chivot, musique de Ch. Lecocq.

La partition de Fleur-de- The est la première en date des opérettes en trois actes de M. Lecocq et l'une des plus jolies qu'il ait écrites.

La représentation de cet agréable ouvrage fut môme, en 1868, une véritable révélation, sinon pour le public qui s'intéressait surtout au jeu fantaisiste de Désiré et de Léonce, au moins pour les amateurs et les artistes, et plus d'un, en rentrant, le soir de la première, se dit que le nouveau venu donnerait de la tablature à OfTenbach.

Ce nouveau venu avait alors trente-six ans bien sonnés, et malgré des efforts opiniâtres, n'avait réussi encore à faire jouer qu'un certain nombre de bluettes sans importance, notamment le petit opéra-comique du Docteur Miracle, couronné ex»œquo avec Bizet, dans le concours ouvert par Offenbach, en 1857, au théâtre des Bouffes- Parisiens.

Depuis, M. Lecocq a écrit une vingtaine d'opérettes qui,

à défaut d'une originalité très nettement accusée, se recommandent par l'élégance de la facture, l'heureuse entente de la scbne, la gr&ce el la finesse de l'inspiration. Comment l'auteur de la Fille de madame Angot, du Petit Duc et du Jour et la Nuit n'est-il pas décoré î

12 avril 1673. — Renaissance : JANE, drame en trois actes, lie Touroude.

Ce drame qui eut un vif succès de première, mais ne se maintint pas sur l'affiche, commençait bien et Qnissait mal. On pourrait en dire autant do la carrière théâtrale de Touroude. Ses dernières pièces ne valent pas les premières. 11 mourut jeune, sans avoir eu la satisfaction de donner un pendant h son œuvre de début, le lidlard, qui avait placé d'emblée son auteur au rang des écrivains dramatiques avecqui il fallait désormais compter. 11 n'est pas rare qu'un auteur donne d'abord tout ce qu'il a. Les euprits riches de leur propre fonds ont seuls le privilège de se renouveler sans cosse.

Un incident assez amusant s'était produit au cours des représentations du Bâtard. Je profite de l'occasion qui m'est offerte de le rappeler.

Le titre avait quelque peu scandalisé les censeurs. Ils exigèrent donc que l'icuvre prît le nom de son principal personnage, Armand. Un rédacteur de je ne sais quel journal approuva fort cette exigcncii, tout en s'étonnant qu'elle ne s'étendît pas à un vers célèbre des Plaideurs :

MiiLisioiir, ju suis ùdlai-d do TOtrc apothiciUri;

qu'on devait logiquement, disait-il, remplacer par celui-ci :

Motisiciir, Je suis l'Armand de votre apothicaire.

Le lendemain Tautorisation était accordée do rétablir le texte primitif. Une plaisanterie vaut souvent mieux qu'une longue dissertation.

13 avril 1811. — Variétés : QUINZE ANS D'ABSENCE, vaudeville en un acte, Je Brazier et Merle.

Toute l'action de cette petite pièce repose sur la situation comique d*un mari qui, accablé par sa femme d'un déluge de questions et de reproches, ne trouve pas le moyen de placer un seul mot pour s'expliquer et se défendre.

Le lecteur a reconnu la donnée d'une spirituelle saynète de M. Abraham Dreyfus, Un Crâne sous une Tempête,

Je parierais bien cependant que M. Dreyfus ne connaît pas même de nom le vaudeville de Brazier et de Merle.

Les idées dramatiques sont comme les atomes, toujours en circulation..., sans qu'on s'en doute, le plus souvent.

14 avril 1720. — Comédie-Italienne : LES AMAIVTS IGNO- RANTS, comédie en trois actes, d'Autreau.

On connaît les vers de la Métromanie où Baliveau rappelle l'époque de ses débuts littéraires :

Dans ma tète, un beau jour, ce talent se trouva. Et j'avais cinquante ans quand cela ra'arriva

vers écrits, dit on, par Piron, à l'adresse de La Chaussée qui n'entra qu'à Tàge de quarante et un ans dans la carrière dramatique.

Aulreau, comme de nos jours le fondateur du Petit Journal, Polydore Millaud, dit Frascati, s'adonna au

théâtre plus tard oiicore, ù soixante ans. On ne pcnt pas dire qu'ils y avaient été poussés par une vocation irrésistible I

Il n'en écrivit pas moins une quinzaine de comédies, presque toutes bien accueillies, ccUc-ci, nolaniment, où l'on trouve le germe du Galant coureur, de Legcand, du Jeu de l'amour et du hasard, de Marivaux, de l'Amant auteur et valel, de Gérou, du Valet de son rival, de Scribe, de la Correspondance, de Madame de Bawr, et autres piËces analogues. 11 esl vrai que cette donnée avait déjà servi à Scarron pour son Jodelet maître cl valût.

C'était le temps où Danchet et Campra, tgés h. eux deux de cent trente-neuf ans, donnaient h l'Opéra leur Adiille et Diildainia, ce qui faisait dire que ce n'était pas là des jeux d'enfants.

Un peu plus tard, Grébillon devait faire jouer son Triumvirat à quatre-vingts ans. Quand l'œnvre d'un poÈte do cet igo-là ne vaut rien, on se console en pensant qu'il n'en fera plus d'autres.

Il y aurait toute une étude à faire sur l'ftge des auteurs ; je mo contenterai de rappeler que La Fontaine avait quarante-sept ans quand il publia son premier recueil de fables et que Hameau en avait cinquante quand il écrivit son premier opéra.

16 avrU 1775. — liaims : LE JUGEMENT DERMBR, trapétli", par le sieur Ardax du Mont-Liban, jouée par des Muritiuiiettes.

<< Cotte pièce, fù^ulait le programme, dont un exemplaire était resté entre les mains de M. Ch. Magnin à gui

nous empruntons ces détails, cette pièce sera composée de trois mille cinq cents ligures eu bas-relief, que l'on

fera marcher selon Tordre qu'on leur imposera. L'auteur, qui n'a d'autre but que d'édifier le public en le récréant, a suivi les Livres Saints... »

L'annonce d'un spectacle aussi moral et aussi récréatif devait attirer la foule comme l'attirait encore il n'y a pas longtemps la Tentation de Saint- Antoine^ une des pièces les plus célèbres du répertoire spécial de ces

Petits acteurs charmants que l'on taille en plein bois, Trottant, gesticulant, le tout par artifices, Tirant leur jeu d'un fil et leur voix des coulisses, Point soufflés, point siffles, de bonnes mœurs. . .

Ainsi les dépeignait Lemière, il y a plus de cent ans, et depuis ils n'ont pas cessé d'avoir

...Pour premier soutien de leurs scènes bouffonnes Le suffrage éclatant des enfants et des bonnes.

Honneur aux marionnettes ; en elles les fondateurs de rOpéra-Gomique ont trouvé des interprètes alors qu'on les réduisait au monologue; elles ont créé ou contribuée créer avec Polichinelle distributeur d'esprit (1741) un genre qui nous a valu de petits chefs-d'œuvre d'esprit et de bonne humeur, la Revue; Haydn n'a pas dédaigné d'écrire pour elles cinq petits opéras; enfin elles ontjoué tout d'abord Molière en Allemagne.

16 avril 1851. — Opéra : SAPHO, opéra en trois actes, paroles d'Emile Augier, musique de Charles Gounod.

Les érudits se sont donnés carrière à l'occasion de la récente reprise de cet opéra de Sapho^ qui, par une étrange fortune, a été, dans l'espace de trente-trois ans, représenté à l'Opéra sous trois formes différentes, en trois, en deux, et en quatre actes.

Mais, si l'on a débattu — sans la résoupre — la double

question de savoir s'il y a eu une ou deux Sapho, et si l'héroïne de MM. Augier et Gounod a été, de concert avec le poète Alcéo, l'alliée ou l'adversaire dti tyran Pittacus, on n'a publié nulle part, croyons-nous, la liste dos pièces de théfllre inspirées par l'amante infortunée de Phaon.

Voici celte liste :

1700. — Siipho, deuxième enlnje (comme on disait alors), du Triomphe des Arts, opéra-ballet de Lamotte et La Barre.

1739. — l.a poésie, personnifiée par Sapho, première entrée des Festes d'IIébé, opéra-ballet de Rameau.

1778. — PkaoH, opéra en deuï actes de Piccini.

1794, — Snp/io, drame lyrique en trois actes, paroles de Madame Pipelet (?) musique de Martini, représenté au théâtre

1794. — Sapho, opéra de Mayer (Venise, théâtre de la Fenice).

1810. — f^upho, opéra de Kanne (Vienne).

1820. — Siiffo, opÉra de Riario Sforza (KIorence),

1822, — Sdpho, tragédie lyrique en trois actes, paroles d'Kmpis ctCournol, musique de Reicha [opéra de Paris).

(834. — Sapho, opéra de Van Brée (Amsterdam),

1841 . — Saffo, opéra de Ferrari (Venise).

1842. — S<tffo, opéra de Pacini, assez souvent roprésenté au Théâtre Italien,

1830. — Saplto, drame en un acte, en vers, de Philoxène Boyer,joué h l'Odéon. On y trouve des vers d'une préciosité étrange, ceux-ci par exemple, que l'auteur a mis dans la bouche de son héroini.', réclamant de Phaon qui s'éloigne

Vu (il il'or, un cheveu pour coudre ma paupière Et ne plus vi>ir personne après l'Être adoré.

I8S1. — S'ipho, l'opéra de Gounod qui fait l'objet de notre causerie.

18o4. — in Reùie de Lcsbos, drame en un acte, de Juillerat (Comédie Française).

1881. — SaphOy scène dramatique d'Armand Silvestre (théâtre de la Gaîté).

Total : 15 ouvrages sans compter les Sapho inédites, celle do M. Arsène Houssaye entre autres, et un nombre considérable de parodies ou de vaudevilles, tels que la Nouvelle Sapho^ de Laffîchard et Valois, Sap/io de LyoUy de Dupaty, Pain et Bouilly, le Saut de Leucade^ de Thiéry et Diache, un autre Saut de Leucade, de madame Belfort, etc., etc.

Et je n'ai pas la prétention de ne rien oublier I

Or, tous les critiques s'accordent à dire que l'histoire de Sapho n'est pas dramatique, dans le sens théâtral du mot.

Pourquoi donc cette obstination des auteurs à la mettre sans cesse à la scène ?

17 avril 1874. — Cercle des Mirlitons : L'ADORABLE BELLE-POULE, opérette en un acte, de Louis Gallet, musique de Jules Massenet.

Celte aimable /bluette, simple amusement d'une soirée et dont quelques spectateurs seulement ont gardé le souvenir, avait pour interprètes deux amateurs, MM. Boussenot et Dreyfus, et Mesdames Dartaux, Wertheimberg et Granier.

La « petite Granier)) était alors absolument inconnue du public. Engagée à la Gaité, elle s'était heurtée à Tanlipathie peu motivée d'Offenbach, alors directeur de ce théâtre, et n'avait obtenu qu'à grand'peine un bout de rôle dans une reprise du Mariage aux lanternes. Sa gentillesse et sa jolie voix n'en firent que plus d'impression le soir de la première de r Adorable Belle-Poule,

Qui se doutait cependant, parmi ceux qui l'applaudi-

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rent ce soii'-h\, que treize mis plus lard Massencl songerait h elle pour reprendre un des rôles les plus difficiles de son tliéaire. On sait qu'au moment de Tincendie do la îralle Favart il était Tortement question de remonter Wfliioiiavec Jeanne Granier.

Il y a lant d'artistes qui ne tiennent pas les promesses de leur début qu'on aime i\ signaler les noms de ceux qui les remplissent et les dépassent,

ISavril 1873. - Comédie-rrançaise: L'ACROBATE, comédie en un acte, d'Octave feuillet.

Cette petite pit'-cc dont la donnée est hardie, car il s'agit d'un amant surpris en llagrant délit par le mari, est sauvée par des détails heureux et par une exécution habile. Tout l'art de M. Octave Feuillet est IJi. Dans ses romans comme dans ses drames, 11 ne craint pas les situations violentes, mais il les présente de telle sorte qu'elles ne blessent aucune susceptibilité. D'autres ont besoin des mots les plus bas pour peindre les choses les plus ordinaires; loi, sait Taire accepter les situations les moins acceptables : il fait tout entendre, et ses expressions n'offensent pas les oreilles les plus déticatos. Par là il est dans la tradition française et littéraire.

11 u'uit pûiiit (le serpent ni de uiniiftTa oïliniix Qui [lar l'art ImM ne puisse p!;iivo aux yeux

disait Hoiteau. On peut ajouter tout aussi justement qu'il n'est point de situation, point de défaut, point de caractère qu'avec de l'adresse on ne puisse porter à la scène. L'art embellit tout ce qu'il touche ; M. Octave Feuillet ne l'ignore pas, et les femmes surtout lui savent gré des'en souvenir. Or, comme le disait un vieux comédien, Fauce, à M. Legouvé la veille de la première représentation de

Louise de Lignerolles : « Quand les jupons vont quelque part, le succès est sûr, les culottes suivent toujours. »

19 avril 1678. —Opéra: PSYCHÉ, tragédie lyrique en cinq actes et un prologue, paroles de Thomas Corneille, musique de LuUi.

Psyché est un des trois seuls opéras de Lulli dont Quiuault n'a pas écrit les paroles.

L'auteur de tant de livrets applaudis se trouvait momentanément en disgrâce par suite d'une intrigue de cour dont la représentation ù'Isis avait été le point de départ.

On sait que la déesse adorée en Egypte sous le nom d'Isis n'était autre que la nymphe lo, métamorphosée en vache par Jupiter, qui ne trouva que ce moyen médiocrement galant de soustraire sa maîtresse à la vengeance de sa femme légitime, la jalouse et irascible Junon.

Or des envieux prétendirent que, sous les traits de Jupiter, de Junon et d'Io, Quinault avait eu l'audace de représenter Louis XIV, la reine et madame de Montespan ; l'allusion n'était pas flatteuse pour madame de Montespan et Marie-Thérèse n'avait guère que le droit de se taire. Le poète d'ailleurs était bien innocent; il n'en fut pas moins exilé pendant deux ans.

Obligé de chercher un nouveau collaborateur, Lulli s'adjoignit Thomas Corneille, qui se fit aider dans son travail par son neveu Fontenelle.

Au fond, la nouvelle Psyché n'était qu'une imitation déguisée de celle du grand Corneille, de Molière et de Quinault.

Or, voici de quelle singulière manière Fontenelle appréciait l'œuvre dont il s'était inspiré de si près.

Si, selon lui, l'auteur du Cid avait réussi dans un

genre qui n'était pas le sien, c'est que, « étant à l'ombre du nom «l'autrui, it s'élail abandonné h un excès de tendresse dont il n'aurait pas voulu déshonorer son nom ! » Se flgure-t-on Corneille, hésitant à écrire la merveilleuse déclaration de l'Amour à Psyché, de crainte de déshonorer son nom ?

20 avril 1858. — Patais-Royal : UNE SOlItÉE CllIilZ BRAS- SEUR, pochade en un acte, par Amcdée de Jallais.

Pendant d'assez longues années, ce fut une mode au Palais-Royal de représenter des pièces dont les litres étaient empruntés aux noms des comédiens qui se jouaient ainsi eux-mêmes. On eut Grassot lueurde lions, mademoiselle Déjazet au sérail, Ravel en voyage, Grassol embêté par Itavel, etc.

Les gens de goût blâmèrent généralement cet usage qui donnait aux acteurs une importance peut-fitre excessive. On y a déGnitivement renoncé depuis, et l'on a bien fait.

Ce n'est pas qu'on tienne les comédiens en moindre estime. Nous sommes loin du temps où l'un des critiques les plus autorisés de la Restauration, Delaforest, écrivait gravement les lignes qui suivent : « Dans la hiérarchie de déconsidération que l'estime publique établit entre les gens de théâtre, il faut placer d'abord les danseurs, puis les chanteurs et enfm les comédiens. »

On décore aujourd'hui les comédiens elles chanteurs; à quand le tour des danseurs ?

21 avril 1852. — Comédie-Française : LE BONHOMME JADIS, comédie en un acte, d'Henri Hurger.

M. Arsène Houssaye raconte dans ses Confessions, que, lorsqu'il était directeur de la Comédie-Prancaise,

il lui arrivait souvent de donner une petite pièce contemporaine après une tragédie jouée par Rachel.

Celait en réalité une somme assez ronde qu'il prenait au théâtre pour Toffrir à l'auteur, puisque mademoiselle Rachel faisait à elle seule le maximum. « Mais, ajoute-t-il, pouvait-on mieux placer l'argent delà Comédie-Française? Je ne faisais cela que pour Musset, Gozlan, Albéric Second et Murger. »

11 nous semble bien aujourd'hui que tous ces noms ne vont pas ensemble. Alfred de Musset et Albéric Second, qu'en pensez-vous? Le temps remet chacun à sa place.

Quoi qu'il en soit, la pièce de Murger qui bénéficiait de celle faveur était précisément le Bonhomme Jadis, merveilleusement joué par Provost, étincelant de verve dans son récit de bataille, par la charmante M"* Fix, et par Delaunay, cette incarnation môme de la jeunesse si cha udement chantée par Murger.

Un vieillard marie deux jeunes gens qui s'aimaient sans oser se le dire. Voilà toute la pièce. Mais, comme le dit Jules Janin en en rendant compte, « un acte debout vaut mieux que cinq cents actes morts et enterrés ». Or, celui-ci porte gaillardement ses trente-cinq printemps et, comme le bonhomme Jadis, reste jeune tout en se faisant vieux.

22 avril 1843. — Odéon : LUCRÈCE, tragédie eu cinq actes, de Poiisard.

Œluvre d'un jeune avocat de Vienne, dont elle était le début au théâtre, apportée à Paris par un ami de l'auteur, Charles Raynaud, refusée par le comité du Théâtre- Français, dédaignée par mademoiselle Rachel, qui, plus tard, dans une représentation extraordinaire, devait jouer cependant les deux rôles de TuUie et de Lucrèce,

cette tragédie de Lucrèce n'avait été l'eprésenlée que grâce ù la sagacité du directeur de l'Odéon, le légendaire Lireux, qui, seul, avait flairé un succès là où tout le monde pronostiquait une chute,

11 fut éclatant, en effet, ce succès, et les circonstances au milieu desquelles se produisit l'œuvre nouvelle y aidèrent puissamment.

L'école romantique était en défaveur, et les Burgraves venaient, un mois auparavant, de tomber lourdement à la Gomédie-Française,

En race du drame épique de Victor Hugo, que devaiton trouver dans Lucrèce ?

Un ciidre historique, une action très simple, calquée sur le récit de Tite-Live, et dénuée de coups de théâtre, des scènes bien conduites, et surtout un style concis, solide, vigoureux, où le public crut retrouver, par momenfs, comme un reflet de la poésie cornélienne. Il n'en fallait pas plus pour déterminer la réaction qui, comme on dit, était dans l'air, pour donner naissance à l'école du bon sens, par opposition à l'école romantique, et pour créer à côté des hitgolâlres, le parti Ans ponsardisles.

Celte réaction ne dura pas, du reste, et ne pouvait durer bien longtemps.

Lirtiux s'en aperçut à ses dépens, lorsque, l'année suivante, il crut trouver, dans la tragédie du Vieux Consul, d'Arthur Ponroy, un pendant à Lucrèce.

Le Vieux Consul tomba à plat, et certains vers à effet, dits par Bouvière d'un ton convaincu et avec un accent méridional prononcé, furent môme accueillis par un fou rire, ceux-ci, par exemple, qui sont restés légendaires.

Il n p.irlO tics morU, cot l'iifntit, c'est justico ! Je puiii au;i>l vniis ilirc, ^'voijuuiit ïee tombeaux, Troifi cciiIh mille TeutoDS maugi'S par les corbeaux ! !

23 avril 1816. — Opéra : LE ROSSIGNOL, opéra en un act«», paroles d*Etienno, musique de Lebrun.

Si le public apprécie parfois avec une extrême sévérité des œuvres d'une valeur incontestable, il lui arrive aussi de s'enticher de productions médiocres, au succès desquelles Tart est absolument étranger.

Un exemple très caractéristique de cet engouement irréfléchi nous est fourni par le Rossignol, et c'est pourquoi nous avons donné à cet ouvrage insignifiant une place dans nos causeries.

L'auteur de la musique, Louis-Sébastien Lebrun, avait, au début de sa carrière, figuré sans éclat, comme chanteur, dans la troupe de l'Opéra et dans celle du théâtre Feydeau. Il s'était ensuite adonné à la compoposition et avait écrit une douzaine d'opéras-comiques dont aucun n'avait laissé de trace durable, lorsqu'il s'avisa de présenter à l'Opéra, en collaboration avec Etienne, le petite acte du Rossignol,

Le succès de cette pastorale, « naïvement erotique », dit un critique, fut immense, grâce sans doute au talent des principaux interprètes, madame Albert Hymm, une délicieuse Philis, Lays (le bailli) « ami de tous les pères et père de tous les enfants », et aussi le célèbre flûtiste Tulou.

De 1816 à 1826, la pièce n'obtint pas moins de cent quarante représentations, chiffre énorme pour Tépoque. C'est le jour de la 92* (le 13 février 1820), que le duc de Berry fut assassiné en sortant de l'Opéra.

De 1826 à 1830, nouvelle série de fructueuses représentations : 53 en tout. Mesdames Dorus et Damoreau chantent ensuite tour à tour les airs à roulades de Philis. Une dernière^ reprise a lieu le 24 mai 1850, avec MM. Fleury, Portehaut, Bremont et le flûtiste Dorus.

Enfln, le 31 décembre 1832, le Hossigtiol fait entendre, pour la deux cent vingt-cinquième et dernière fois, aux Parisiens, son ramage, qu'au dire de Castil-Blaze, dont Lebrun était la bêle noire, ■ des Iroquois, des crétins même, eussent impitoyablement sifflé ».

Peu s'en est Tallu que nous ne ie réentendissions sous la direction de M. Vaucorbeil qui, nous asstiret-on, avait eu un moment l'idée bizarre de remettre l'opéra de Lebrun & la scène.

24 avril 1843. — Thê&tre Français : JUDITH, tragédie en trois actes, de madame Éroile de Girardln.

Représentée, pour la première fois, deux jours après Lucrèce, la tragédie de madame de Girardin eut un sort beaucoup moins heureux que celle de Ponsard et ne fut jouée que neuf fois.

Elle offrait cependant le double attrait d'avoir pour principale interprète mademoiselle Rachel, et d'être la première œuvre dramatique écrite spécialement pour la jeune et déjà illustre tragédienne.

Mais s'il est un sujet peu théâtral, c'est l'histoire de la célèbre veuve de Béthulie.

Avant madame de Girardin, l'abbé Boyer, Bouvot, Decomberousse, et d'autres encore, en avaient tait l'expérience i leurs dépens. Cette nouvelle tentative ne réussit pas mieux que les précédentes, et il ne se trouva même plus personne pour s'attendrir, comme le naïf banquier dont parle si plaisamment Racine, sur le sort

... ilo ce pauvre Huluphcrnc 9t mùchammcut mis ù luorl pnr Jiulith !

L'insuccès de sa première tragédie ne découragea pas madame de Girardin, qui s'empressa d'en écrire une seconde.

130 UNE PREMlèliE PAR JOUR

Ainsi vit le jour, le 13 novembre 1*847, une Cléopâtre en cinq actes et en vers, dont — personne ne Ta remarqué, je crois, — le premier acte, comme l'œuvre posthume de Massé, représentée en 1*885, n'est autre chose que la mise en scène d'une Nuit de Cléopâtre^ de Théophile Gautier.

25 avril 1863. — Vaudeville : UN HOMHE DE RIEN, comédie en quatre actes, d'Aylic Langlé.

Elle eut son heure de succès, cette comédie oubliée aujourd'hui comme son auteur, qui, chargé sous l'Empire de hautes et délicates fonctions, la direction du service de la presse, enlre autres, rêva toujours de mener de front l'administration et le théâtre..

Aylic Langlé s'était lié au ministère des colonies avec Ludovic Halévy ; que de causeries sur le théâtre furent échangées entre les deux amis dans ce café de la Rotonde dont ils étaient les habitués, où se rencontraient régulièrement avec eux Arsène Houssaye, Xavier Aubryet et où fut peut-être ébauché le plan d'un Homme de rien !

Cette pièce présente un mélange curieux d'esprit du meilleur aloi et de clinquant, de verve el de sensiblerie, d'épisodes à la Dumas et de tirades à la Sardou, d'essais de couleur locale et d'inexactitudes historiques flagrantes; il s'exhalait de l'œuvre entière un parfum de jeunesse qui séduisit tout le monde; les deux premiers actes surtout, très amusants, très brillants, furent chaleureusement accueillis.

Une seconde tentative fut moins heureuse ; à la jeunesse de Sheridan (l'homme de rien), l'auteur eut le tort de vouloir donner comme pendant la Jeunesse de Mirabeau ; le proverbe dit justement : non bis in idem.

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Quelques années après, Ayiic Langlé, nommé préfet de la Meuse, mourait, jeune encorej peu de temps avant la guerre et la Commune que, par une intuition singulière, il avait prévues.

28 avril 1830. — Nouveautés : HAI'"AËL, drame lyrique en trois actes, de Théaulon, musique choisie dans les partitions italiennes et allemandes.

Le simple exposé du sujet d'une pièce donne quelquefois, mieux que de longs commentaires, la note du goûl du public à certaines époques. Voici ce qu'on applaudissait au mois d'août 1830. On reconnaîtra tout d'abord que ce drame lyrique, dont les rares morceaux inédits avaient été écrits par Adam, n'a rien de commun avec ceux iU'. Wagner.

IlalaOl est le fils du bourreau; la jeune Mariquitalui a inspiré la plus vive passion; cette inTortunée est accusée d'un crime qu'elle n'a point commis ; condamnée à mort, elle est livrée à RafatSl, qui a le pouvoir do la sauver si elle consent à le prendre pour époux; elle refuse, et il lui tranche la tô(e.

Succès de stupeur, ajoute le rédacteur de l'alma-

nach Barba, à qui nous avons emprunté cette analyse lidèle. On le comprend de reste.

27 août 1747. — T liû à tre- Français : LE MÉCHANT, comédie fu eiuq actes, en vers, do {Jresset,

Ciressct a eu l'heureuse fortune d'écrire un poème b;idin fort agréable et de faire une bonne comédie. Le M(-eluint obtint un vif succès et l'auteur en conçut quelque orgueil, non sans raison. Voltaire, le maître railleur, essaya de le rabaisser un peu. Plus lard, quand

Gresset, devenu plus dévot, se repentait presque d'avoir fait une bonne pièce, il disait :

(jrcsset se trompe, il n'est pas si coupable.

Pour achever cette œuvre du démon,

Un vers heureux et d'un tour agréable

Ne suffit pas; il faut une action,

De l'intérêt, du comique, une fable,

Des mœurs du temps, un portrait véritable, etc.

Tout cela se trouvait vraiment dans le Méchant, et nous Ty voyons encore aujourd'hui.

Il n*y a pas de pièce, peut-être, dont on ait retenu autant de jolis vers. Chose rare, en ce temps-là, Gressel n'a pas moins de cœur que d'esprit et de grâce. Il a rencontré les traits les plus heureux pour exprimer ses pensées et il s'est vraiment élevé au-dessus de lui-même. Sa pièce parut si remarquable à ses contemporains, qu'ils cherchèrent toutes sortes de mauvaises raisons pour la déprécier. Delille disait volontiers que Gresset n'était pas l'auteur de la plupart de ses vers, qu'il les avait saisis au passage dans la conversation, et il citait, comme exemples :

Les sots sont ici bas pour nos menus plaisirs

Elle a d'assez beaux yeux pour des yeux de province

Gresset notait donc et les traits d'esprit et les sottises; il devait parler très peu. En tout cas, qu'il ait inventé ces choses ou qu'il les ait recueillies seulement, il n'importe guère. Il a eu l'art de les faire entrer dans sa pièce et de leur donner le tour précis des vers ; c'est par là qu'elles vivent et elles sont bien à lui. Delille n'eût pas mal fait d'en noter beaucoup de la sorte ; s'il y eût songé,

il passerait pour un observateur très fin et non pas seulement pour un versilicateur habile, mais on ne saurait

penser à tout.

28 avril 1885. — Opéra: L'AFRICAINE, opéra en cinq aclos, paroles de Scribe, musique de Meyerbeer.

Comme l'oiseau blossÉ qui fait son dernier bond,

-Mon cœur uo palpite qu'à peine, Je suis fini I fini 1 Le ciel n'a pas voulu Que je puisse m'asseoir parmi le groupe (lu

Des gens qui verront V Africaine.

Ainsi parle Henri Murger, comme sous l'influence d'un pressentiment Tunèbre, dans l'avant-dernière pièce de ses Nuits d'hiver, « le Testament >■ , et ces vers ironiques, que traverse une pointe de mélancolie, écrits plusieurs années avant la première représentation de l'Africaine, indiquent bien avec quelle curiosité impatiente on en attendait l'apparition.

Comme autrefois Sacchini, Meyerbeer ne vécut pas assez longtemps pour jouir de son triomphe. 11 mourut le 2mail86i,etr/l/'c(OTmenefutjouée que le 28 avril 186a.

L'œuvre de Meyerbeer fut accueillie avec enthousiasme. Si l'on remarqua dans le milieu de la partition quelques traces de fatigue, le premier acte et surtout les dea:ï derniers allèrent aux nues. Aussi, dans un compte rendu dithyrambique de la pièce nouvelle, un journaliste compara-t-il l'Africaine à ces grandes batailles dont le sort n'est fixé qu'à la On de la journée, mais qui font oublier d'elles tout ce qui n'est pas la victoire. Une infime minorité protesta, Azevedo en tête, qui se moqua de ses contradicteurs, en les comparant aux moutons de Panurge. Mais cette opposition ne pouvait tenir contre l'éclatant et durable succès de l'Africaine.

J'ai donc été très surpris de trouver dans VHistoire universelle du théâtre, d'Alphonse Royer, ancien directeur de rOpéra, cette explication inattendue de ce prodigieux succès : (( VAfricaine a été donnée le 28 avril I8G0 ; c'était l'année de V Exposition ; aussi le nombre des représentations fut -il considérablement augmenté. »

Or, la seconde Exposition universelle n'a eu lieu qu'en

Et voilà comment écrivent rhistoire.., deTOpéra, ceux qui devraient le mieux la savoir.

29 avril 1865. — Comédie-Française: LK SUPPLICE D'UNE FEMME, pièce en trois actes, par X.

Cet X, comme chacun sait, désigne Emile de Girardin et Alexandre Dumas fils dont le différend, au sujet de la paternité du Supplice d^une Femme, est trop connu pour que j'en parle encore.

J'aime mieux donner un souvenir au créateur du principal rôle, Régnier, dont les obsèques devaient être célébrées vingt ans, jour pour jour, après l'apparition de la pièce qui lui avait valu un de ses plus grands succès.

Sans cesser de jouer, avec une verve étourdissante, les Scapin et les Figaro, l'excellent artiste s'était fait, depuis sa double création de Michonnet dans Adtien7ie Lecouvreur et de Julien dans Gabriellc, une place à part dans le répertoire contemporain, où il remplissait, avec une égale autorité, les rôles d'intrigants et d'importants et ceux de certains personnages sympathiques, notamment des maris compromis ou trompés, mais intéressants.

Dans cette dernière catégorie se place, je le répète, au premier rang, le rôle de Dumont, du Supplice dune Femme, Qui ne se rappelle la scène muette de la lettre et

celle (lu dénouement, où il se rnootraîl si simplement pathétique?

Quelque temps auparavant, une situation à peu prts analogue h celle de la pièce d'Kmile de Girardin avait été traitée par MM. Alphonse Daudet et L'Epine dans leur louchant petit drame de la Dernière Idole. C'était Tisserant qui Jouait le rfile du mari, et, bien qu'il l'eût composé avec un incontestable talent, il fut dépassé de beaucoup par Régnier.

Et cependant la taille de ce dernier était bien petite pour la scÈne, la voix sèche, saccadée et un peu nasillarde. Mais il avait la diction si nette, l'accent si ju^-le, lo geste si naturel et en mCme temps si plein d'auLorité, qu'il forçait l'émolion et, suivant l'expression de l'biloxène Boyer, « poétisait, mieux que personne, noire funèbre habit noir ». Ce n'élait pas seulement un comédien capable de rendre avec exactitude et avt'c conscience un personnage d'imagination ; c'était un véritable artiste, sentant avec son 4me, avec ses nerfs, et sans s'écarter cependant jamais des principes classiques.

L'originalité dans la discipline, c'est la marque de presque tous nos talents français.

30 avril 1814. — Cirque : L'ENTHÉï DE HENRI IV A PAHIS,

paiilomimc cii trois acte?, dv Cuvelier.

Dès l'année 1610, Henri IV avait été le héros d'une tragédie de Billard de Courgenay, jouée devant Marie de Médicis. A la lin du xviu' siècle, on sait quel succès obtint la l'iirlie de chasse de Henri 71', interdite, on ne s'explique pas trop pourquoi, tout d'abord à Paris. Mais Collé iiietlail Henri IV en scène, comme Grétry introduisait, dans son ouverture Au Magnifique, le motif « vive

ce roi galant», sans aucune arrière-pensée politique.

Il n'en fut pas de môme à partir de 1816.

Le 20 avril, treize jours avant l'arrivée à Paris de Louis X VIII, Théaulonet Dartois donnaient au Vaudeville les Clefs de Paris ou le dessert de Henri IV» « Honneur au petit vaudeville qui le premier a chanté les Bourbons », écrivait à ce sujet le rédacteur de VAlmanach des spectacles.

Rien d*amusant d'ailleurs comme les commentaires dudit rédacteur sur toutes les pièces, vaudevilles, comédies, opéras-comiques, pantomimes môme, où paraît Henri IV. On donne les Héritiers Michau : « Les allusions ne manquent jamais leur effet, s'écrie-t-il, quand il s'agit de fôler le bon Henri » ; le Béarnais : « encore une fôte, il s'agit de notre bon Henri» ; r Entrée de Henri IV à Paris, la pantomime qui nous occupe : « la foule était telle qu'on fui obligé de placer des bancs dans le manège réservé aux exercices d'équitation, etc., tant il est vrai qu'on ne se lasse jamais de voir l'image chérie du bon Henri, etc. »

Par contre, on n'a pas d'idée du dédain avec lequel est apprécié un vaudeville féerie, le Rêve en action, dont l'auteur est, paraît-il, un ancien chansonnier retiré à la demi-solde ; « ce monsieur, ajoute sévèrement le critique, est donc incorrigible : on fait des sottises à tout âge ! »

Quelques années après, le nom de Napoléon se substituait dans la faveur populaire à celui de Henri IV. Un écrivain royaliste, Duparc de Lochmaria, auteur d'une tragédie intitulée le Maréchal de Biron, en fit l'expérience d'une façon assez inattendue. Quand l'acteur en scène récita le vers

Les cufants d'un héros sont hommes avant l'âge

Le parterre applaudit avec frénésie cette allusion inconsciente au duc de Reichstadt.

l«r mai 1821. — Salle des Tuileries : BLANCHE DE PnO- VKNCE, ou La COUR DES FÉES, opéra en trois actes, paroles de Théauloa et Rancé, musique de Berton, Boieldieu, Cherubini, Kreutzer et Paër.

La collaboration musicale est un fait assez rare ; l'exception des frères Ricci et de leurs imitateurs, les frères Hillemacher, confirme la règle.

" L'ébauche d'une pièce delhÉâtreen collaboration, dit quelque part M. Legouvé, qui s'y connaît, est une conversation h deux sur un sujet donné. Quant à l'exécution, tantôt un des collaborateurs ébauche l'ouvrage entier, puis l'autre le reprend et l'achÈve ; tantôt on se partage les actes ; l'un écrit les deux premiers, l'autre les trois derniers, et on revoit tout en commun » . Ces conditions, on le comprend, ne sont guère applicables à un art comme la composition musicale. Tout au plus pourrait-on admettre un choix entre deux traductions musicales du même type, ou l'hypothèse de deux musiciens s'ingénianl, l'un à trouver des airs, l'autre à les accompagner. Aussi lorsqu'une œuvre lyrique est signée de plusieurs noms, est-elle presque toujours, comme les célèbres arrangements de Castil-Blaze, le résultat d'une collaboration factice, ou, comme Blanche de Provence, une pièce de circonstance, c'est-à-dire hâtive et presque for-

cément disparate; les morceaux qui la composent sont en effet attribués, par avance, à chacun des collaborateurs, sans souci de l'unité du style et de l'harmonie de l'ensemble.

Les cinq auteurs de Bla7iche de Provence étaient Berton, Boïeldieu, Cherubini, Pa(5r et Kreutzer. Je consacre, quelques pages plus loin, une notice spéciale à Kreutzer; quant à ses quatre collaborateurs, voici sur chacun d'eux, un peu au hasard de ma mémoire, un trait caractéristique et peu connu :

A l'instar de Parseval-Grandmaison et, comme plus tard Ponson du Terrait (je demande pardon au lecteur de ce rapprochement entre l'auteur d'Hector et celui de Rocambole), Berlou aimait à figurer ses personnages par de petits bouchons qu'il groupait de manière à se rendre compte de ses effets démise en scène. Doué d'une très jolie voix, Paër s'offrit un jour à remplacer dans Za Donna (ie Genio volubile^ de Portogallo, le primo bùffo empoché, et le remplaça avec avantage. Cherubini fit mieux encore • pour ne pas faire manquer la première représentation de la Caverne de Lesueur, il souffla aux lieu et place du souffleur malade. Boïeldieu composa quelques-uns de ses opéras à Yilliers, sur un arbre où il avait installé tant bien que mal un piano.

Tous ces traits-là ne se suivent pas très bien, mais ils ressemblent aux trois actes de Blanche de Provence L'exemple est contagieux. Que ce soit là mon excusée I

2 mai 1835. — Vaudeville: GATIIEUINE ou LA CROIX D'OR, comédie en deux actes, mêlée de chants, par Brazier et Mélesville. — Palais-Royal : LA CROIX D'OR, comédie en deux actes, mêlée de chants, par Rougemont et Dupeuty, avec airs nouveaux de Pilati.

La scène se passe en 1812. Un fermier picard va se marier. Forcé de tirer au sort, il amène le n» 1. Ba sœur

s'écrie que si quelqu'un veut être le remplaçant de son frère, elle ne sera Jamais à un autre qu'à lui. Un étudiant, au Vaudeville, un séminariste, au Palais-Royal, la prennent au mot. Deux ans après, le premier revient dédécoré et lieutenant, le second capitaine et décoré, tous deux crus morts, tous deux ayant perdu la croix d'or qui doit les faire reconnaître, croix d'or bien chère à leur fiancée « car elle renferme les cheveux blancs de celle dont elle a reçu le jour. » Tout s'arrange heureusement, grâce à l'intervention de deux grognards humorisliques et pleins de cœur.

Tel est le sujet de ces deux pièces presque identiques, qui, par une coïncidence curieuse, furent jouées te môme soir et furent également applaudies.

Un écrivain romantique, Charles Maurice qui signait Saint-Aguet, afm de ne pas être confondu avec le rcdac- Icur du Courrier des Théâtres, aviiit écrit quelque temps auparavant une nouvelle intitulée Vif de Croissey ou la Croix d'or, dont le succès avait été si vif que les vaudeviilisles à la mode s'étaient empressés de l'arranger pour la scène. Après le Vaudeville et le Palais- Ko yal, les Variétés et le Gymnase des enfants donnèrent aussi leur Croix d'or.

Saint-Aguet et sa nouvelle seraient aujourd'hui bien oubliés si deux musiciens n'avaient pris soin de conserver le souvenir de l'homme et de l'œuvre: -Scudo, en adaptant à l'une des meilleures poésies de Saint-Aguet, le Fil de lu Vierge, une mélodie assez maussade, mais devenue cependant populaire ; Ignace Brull, en s'inspiraut de la donnée de la Croix d'or pour écrire une charmante parlilion, qui depuisdouze ans sejoue sur les théâtres de l'Allemagne.

3 mai 1831. — Opéra-Comique : ZAMPA ou LA FIANCÉE DE MARBRE, opéra-comique en trois actes, paroles de Mêles ville, musique d'Hérold.

Au moment de l'incendie de la salle Favart, Zampa avait été joué cinq cent soixante-deux fois à l'Opéra-Gomique. Voici sur ces représentations quelques renseignements inédits recueillis en feuilletant les registres de comptabilité du théâtre. Que le lecteur ne s'effraye pas de la sécheresse de ces renseignements ; les chiffres ont leur éloquence et le relevé des recettes est encore le mode de constatation le moins trompeur du succès.

Du 3 mai 1831, date de la première représentation avec Chollet, Moreau-Saiuti, Féréol, Juillet, mesdemoiselles Casimir et Boulanger pour interprètes, au mois d'avril 1835 56

Du 2 septembre 1835 à Tannée 1839 72

Du 11 novembre 1842, date de la première reprise solennelle de l'ouvrage, avec Masset, Sainte-Foy, Ricquier, mesdemoiselles Rossi Caccia et Prévost, à la fin de Tannée 1846 76

Du 1" septembre 1856, date d'une nouvelle reprise avec Barbot, Jourdan, Sainte-Foy et Mocker, mesdemoiselles Ugalde et Lemercier, i\ la fin de l'année 1858 68

Du. 6 juin 1863, reprise avec Montaubry, Capoul, Sainte-Foy et Potel, mesdemoiselles Cico et Bèlia, à la fin de l'année 1878. (L'œuvre d'IIérold ne quitte l'affiche qu'en 1866, durant cette période) 226

Du 28 janvier 1883, reprise avec MM. Stéphaune, Mouliérat, Grivot, Barnolt, mesdames Mézeray et Chevalier, à la fin de l'année 188i 19

Enfin, du 19 janvier 1886, reprise avec MM. Maurel (un baryton M. Melchissédec avait déjà joué le rôle à Paris), Mouliérat, Grivot, Barnolt, mesdemoiselles Calvé et Chevalier au 25 mai 1887 45

Soit en tout comme je Tai dit 562

Ce chiffre est élevé, mais ces représentations n'ont pas eu, on le voit, la régularité, la continuité de celles de la Dame Blanche, du Pré aux Clercs et du Domino noir.

4 mal 1836. - Gymnase: HOIROUD ET COMPAGNIli;, comédie-vaudeville en un acte, de BayarJet Jules de Wailly.

Sous une forme légère, ce joli vaudeville touche à quelques-unes des questions' les plus délicates que soulève l'application de la loi sur le divorce.

On en jugera par la courte analyse qui suit,

La femme divorcée d'un certain Bonin est devenue madame Blanchet, et ne cesse de vanter à son second mari ies qualités du premier, qui a disijaru après le divorce et qu'elle croit mort.

Blanchet, que l'humeur acariâtre de sa femme contrarie fort, trouve heureusement une compensation à ses ennuis domestiques dans la présence, à son foyer, du fils du premier iit de madame Blanchet, Victor.

Le jeune homme lui plaît; il l'aime comme s'il était son propre fils, et il voudrait le marier à sa nièce JuHette, dont Victor est épris. Mais, pour des motifs d'intérêt, madame Blanchet s'oppose à ce mariage.

Or, Bonin n'est pas mort. Il s'est simplement expatrié pour réparer les brèches de sa fortune compromise, et une circonstance accidentelle, une traite à toucher au nom de la maison Moiroud et C", dont il est le représentant, l'introduit dans le ménage Blanchet.

On voit d'ici les scènes qui découlent de cette situation.

D'abord, celle entre madame Blanchet et Bonin, qui s'oublie toujours à appeler son ancienne femme « chère amie <y ; puis celle entre les deux maris, le second ignorant, hien entendu, le véritable nom du premier.

Tout de suite, ils éprouvent une vive sympathie l'un pour l'autre. Blanchet prend pour conQdent et pour conseiller Bonin, que la vue de Victor a profondément troublé, et, mus par un même sentiment d'affection, tous

deux s*unissent contre madame Blanchet pour faire le bonheur de leur fils et le marier au gré de ses désirs.

La situation n'est certes pas banale, et il faut reconnaître que les auteurs surent la traiter avec autant d'adresse que de goût.

Aussi le succès de Moiroud et C*® fut-il très grand et la

pièce excita-t-elle un vif intérêt.

On m*a raconté, à ce propos, qu'une des premières représentations avait été marquée par un incident assez plaisant.

Au moment où madame Blanchet dit à Bonin : « Il faut mon consentement au mariage de Victor, et jele refuse ! » un spectateur convaincu et un peu naïf, de ceux qui croient, comme on dit, que «c'est arrivé », se leva brusquement et fit observer, à haute voix, qu'en cas de dissentimentdesépoux le consentement du père seulsuffisait.

5 mai 1876. — Opéra-National-lyrique : DIMITRÏ, opéra en cinq actes, poème de Bornier et A. Silvestre, musique Je Victorin Joiicières.

Donné pour l'inauguration de « l'Opéra- National- Lyrique » à la Gaîté, cet ouvrage, dont une audition avait eu lieu à huit-clos à l'Opéra, le 23 septembre 1875, obtint un succès qui paraissait de bon augure pour l'avenir du nouveau théâtre. Cependant, à la fin de l'année suivante, l'Opéra-National-Lyrique avait vécu.

Durant ses vingt mois de gestion, le directeur, M. Albert Vizenlini, avait monté iJin^/^-neu/* pièces, dont douze nouvelles, formant un total de soixante-quatre actes.

Les pièces nouvelles se décomposaient ainsi :

Une en cinq actes, précisément Dimitri.

Deux en quatre actes : le Timbre d'argent j de M. Saint- Saëns, et Gilles de Bretagne, de M. Kowalski.

5 UAi 143

Trois en trois actes : Paitl et Virginie, de Massé ; It Bravo, la première œuvre importante de M. Salvayre, et i,[ Clef d'or, d'Eugtne Gautier.

Deux en duus actes : Grasiella , de M. Antony Ghoudens, el la Promise d'un autre, de M. de Courcelle.

Ouatreenun acte: le Magnifique, de M. Philippot ; Après Fonlenoij, de M, Weckerlin; Raffai'lo le ehaïUeur, de M. Villcnt-Dordogni, et VAumUnier du râjiment, de M, Hi'i'LorSalomon.

Huant aux reprises, en voici la liste :

Quatre ouvrages d'Adam : le Sourd, Giralda, lu Poupit de Nuremberg ùtSi j'étais roi.

U[i de Delayrac : Une heure de mariage.

Un do Flolow : Marllia.

Un de Gautier : le Mariage exlravaganl.

Un doGiiveaux: (e Ihu/feel te Tailiejir.

Deux de Grétry : le Tableau parlant el Hichard.

Und'Uérold : /fs Troijueurs.

Un de Ma-isenet ; leK tirinnijes.

Un de Nicolo ; les Ikndez-votis bourgrois.

Vn de l'aiir : te Maître de chapelle.

Un de Poise : lea Charmeurs.

l^n de Itossini : le Barbier de Sévilie.

Un enlin de Weber : Obèron.

Onels services n'eût pas rendus à l'art une telle (gestion ii dès lu début elle ne se fût trouvée en déficit, par snile d'ubiifîiitions trop lourdes imposées par les prédécesseurs de M. Vizentini.

Puisse une nouvelle tentative se produire bientôt, avec plus do chances de succès. Un tliédtre-lyriquo est non seulement utile, mais indispensable. Malgré le bruit que l'on fait autour d'elle, lu musique est en baisse, comme on dit vultiairement, non pas faute d'œuvres propres à

être représentées, mais faute de théâtres propres à représenter les œuvres. Somme toute, c'est plus, consolant !

6 mal 1856. — Odéon : LA BOURSE, comédie en cinq actes, en vers, de Ponsard.

La spéculation débourse, Tagio, comme on disait autrefois, n'est devenue que de nos jours un sujet théâtral. On rencontre bien, au début du xviu* siècle, une comédie de Dancourt intitulée les agioteurs, mais cette petite pièce n'a pas d'importance. Les auteurs dramatiques en renom devaient môme rester indifférents à la débâcle de Law ; ils se bornèrent à quelques allusions, estimant sans doute qu'il n'y avait rien à glaner pour la comédie de mœurs dans de brusques revirements de fortune, quelquefois burlesques, bons tout au plus pour le théâtre italien ; M. Desnoiresterres le remarque justement dans son excellent livre sur «la comédie satirique au xvm* siècle.»

En 1795, le cours forcé des assignats fit surgir quelques pièces de circonstance, V Agioteur, d'Armand Charlemagne, Tout le Monde s^en mêle^ de Mayeur, les Parvenus d'aujourd'hui, de Trial-Latour, Polichinelle agioteur, de Geletin, etc. Mais c'estseulement sous la Restauration que la spéculation obtint définitivement ses grandes entrées au théâtre ; dans la seule année 1826, le Théâtre Français donna trois comédies en cinq actes qui avaient l'agiotage pour mobile : le Spéculateur, de Riboutté, V Agiotage, de Picard et Empis, et V Argent, de Casimir Bonjour.

Parmi les pièces que le jeu (le jeu de bourse, bien entendu) à inspirées depuis, celle de Ponsard mérite un souvenir spécial. Je me rappelle l'avoir relue à l'époque du Krach et ^voir été frappé de l'intérêt d'actualité qu'elle présentait encore, surtout au début. Le premier acte est supérieur aux quatre autres.

Après rapparition de ta Boursf, l'Empereur crut devoir adresser à l'auteur une li'ttre de félicîlations pour les nobles lendances de son œuvre. Malheurousomenldolels spectacles ne corrigent personne.

Le ce ihéiltre moral », ou plulât te théâtre qui moralise est encore h trouver... s'il n'est pas introuvable,

7 mai 1869. — Gymnase: LE FILLEUL DE POMPIGNAC, coméilie en quatre actes, d'A. Je Jalio.

Le véritable parrain de ce filleul était Alexandre Dumas

(ils dont la collaboration se voila sous le pseudonyme d'ailleurs transparent d'A. de Jalin. Les deux pères, qui, plus prudents encore, crurent devoir garder complètement l'anonyme, 6 talent Alphonse François et NarcisseFournier.

La piÈce eut du succès et fut reprise en 1874. Klle contient une scène saisissiinle qui vaut d'être rappelée. Deux compagnons de jeunesse, Dornan et le général de Fontrevelle, se retrouvent après une séparation de vingtcinq ans. Dans un moment d'elTusion Dornan raconte à Fontrevellequ'un secret terrible pèse sur sa vie. SaTemme, en mourant, lui a avoué qu'elle l'avait trompé ; elle s'est refusée toutefois à lui faire connaître la nom de son amant. «Ce nom je lechercheenvain,i).continue-t-il; et, comme le général reste silencieux, une pensée h laquelle il ne s'était jamais arrêté lui vient soudainement à l'esprit: u Mais ce nom si c'était le tien?... C'est le tien!,.. » C'est le sien en elTet, et, par un revirement très théâtral, Dornan a tout ftcoup à châtier celui qu'il prenait l'instant d'auparavant pour son contident,

La pièce se termine sur un mot qui, à distance, prend une signiiication douloureuse. « Que te restera-t-il? d demande un ami commun, Dombignac, au général, frappé, il serait trop long d'expliquer comment, dans ses affections

les plus chères. «La guerre», répond sourdement celui-ci. On était en 1869.

8 mai 1876. — Opéra-Comique : LES AMOUREUX DE CA- THERINE, opéra -comique en un acte, de Jules Barbier, d'après Erckmann-Chatrian, musique d'Henri Maréchal.

Les sujets patriotiques, les simples allusions même, offrentaux auteurs dramatiques de dangereuses tentations.

Il faut y apporter beaucoup de tact et de mesure, tenir compte des différences de cadres et de milieux : il faut surtout, comme le disait plaisamment Gautier, «pousser le patriotisme jusqu'à savoir sa langue », et ne pas s'exposer à la critique adressée jadis à Du Belloy : « L'auteur est plus français que ses vers ».

Sans étalage de grands sentiments, sans épisodes à effet, MM. Jules Barbier et Henri Maréchal ont excellemment réussi, ddLïïsleuv^ Amoureux de Catherine^ à remuer tous les cœurs. Qui ne se rappelle l'émotion produite par l'exquise chanson d'Alsace « beau pays » que disait si délicieusement mademoiselle Chapuy? Etrange pouvoir de la musique! Elle ne spécifie rien, dit-on, et cependant il suffît parfois de quelques notes d'une mélodie pour réveiller les plus tristes comme les plus gais souvenirs et faire vibrer les cordes les plus intimes de l'àme.

9 mai 1825. — Odéon : LA MORT DE CÉSAR, tragédie en cinq actes,de Royou.

Nos mœurs théâtrales sont aujourd'hui très douces; il est rare qu'une première représentation soit signalée par des manifestations hostiles.

Il n'en était pas de môme autrefois, et l'Odéon, notamment, fut pendant de longues années le rendez-vous préféré des tapageurs de toutes nuances, politiques et littéraires.

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