UNE PREMIÈRE PAR JOUK
±'r Juin 1861. - Vaudeville: ONZE JOURS DE SIÈGE, comédie en trois actes, par Jules Verne et Charles Waliut.
Rien n'est plus intéressant que de rechercher dans les essais d'un écrivain de talent le germe des œuvres auxquelles il a dû sa réputation, surtout lorsque ses premiers écrits paraissent différer essentiellement, comme genre et comme cadre, de ceux qui les ont suivis.
Quoi de commun au premier abord, entre la petite comédie de Onze jours de siège, dont les trois actes se jouent dans le même salon, et les aventures extraordinaires de Philéas Fogg, du docteur Ox ou du capitaine flatteras?
Sous l'innocent marivaudage auquel s'étaient livrés les auteurs, dont l'un, M. Charles Waliut, est aujourd'hui directeur du Crédit Mobilier, perçaient cependant déjà les secrètes tendances de celui que l'extraordinaire succès de Cinq semaines en ballon devait rendre bientôt célèbre.
Le titre de Onze jours de siège correspond en effet à une double action :
D'une part, madame de Vanvres, une voyageuse infatigable, a promis à Maxime Du vernet, un autre nomade, de l'épouser s'il parvient à la retenir onze jours à Paris, juste le temps nécessaire pour les formalités légales du mariage.
D'autre part, Laurence Maubray, avertie à l'improviste qu'un vice de forme annule son mariage avec Robert
Maubray, dont elle se croyait l'épouse parfaitemenLlcgitime, a besoin de onze jours pour régulariser sa silualion, ou plutôt pour se remarier à nouveau.
N'aviv.-vous pas reconnu Jules Verne?
D'aburd.à colle passion des voyages dont sont possédés les personnages de sa comédie.
Puis à cette donnée tout à la fois fantaisiste et positive qui amène, soit dil en passant, des situations fort plaisiintes, ofi se trahit la collaboration anonyme du troi-itme auteur de On:e jours de siège, Victorien Sardou.
Quelle bonne occasion c'eût été do reprendre cette comédie il y a quatre ou cinq ans, quand il n'était question que des mariages nuls de Montrouge I On ne s'avise janiiiis de ces choses-là qu'après coup.
2 Juin 1870. — Gomédie-Fraii.;aisc: MAURICE DE SAXE, ilramo cil cinq actes, on vers, do Jules Amigues et Marcclliii Di'j^boutLii.
Cette pièce est inléressanle h plusieurs titres.
C'est moins un drame, proprement dit, qu'une suite d'épisodes dramatisés de la vie étrange et peu connue du vainqueur de Fonlenoy. Il y avait un rêveur dans cet homme de fer, aux passions ardentes et sans frein ; c'est avec une stupéfaction profonde que, le soir de la première, la majeure partie du public écouta le célèbre maréchal parler de ses projet^*, très historiques, de fondation d'un empire à Madagascar, et de colonisation, à la télé des Juifs, de terres inexplorées de l'Amérique.
Mais à côté de longueurs regrettables, que de jolies scènes dignes tout au moins d'un souvenir I
D'abord, au second acte, celle que Got jouait si merveilleusement, où Favart, apprenant que le maréchal devait attendre sa femme, incognilo, à la Dn du spectacle et la faire enlever par ses gens, imaginait de lâcher
sur son carrosse toute une bande de figurants qui criaient à tue-tôte : « Vive le maréchal ! » Leur enthousiasme se communiquait à la foule. On dételait les chevaux et on portail en triomphe Maurice de Saxe, furieux de cette intempestive ovation.
Dans un autre genre, Tépisode si gracieux, si pittoresque, des comédiens, venant demander asile à Tabbé Brifaut, un ami d'enfance de Favart.
Le premier acte, qui se passe dans le camp de l'armée française le matin de la bataille de Raucoux, avait bien disposé le public.
Depuis longtemps, on ne jouait plus d'autres pièces militaires que des charges à outrance, telles que la Grande Duchesse et la Cour du roi Pétaud ; il y eut comme un frémissement dans la salle lorsqu'on entendit Maurice de Saxe s'écrier: « Messieurs, soldats de Prague, à chevall... Songez qu'une défaite mettrait la France en deuil ! »
Qui se doutait alors de la terrible actualité que devait avoir quelques semaines plus tard cet appel aux armes? Les dernières représentations de Maurice de Saxe coïncidèrent avec les premières opérations de la guerre avec TAllemagne, et dix-huit mois se passèrent avant qu'aucune autre pièce nouvelle se produisît sur la scène de la Comédie-Française.
3 Juin 1857. — Opéra-Comique : LES DAMES CAPITAINES,
opéra-comique en trois actes, livret de Mélesville, musique de Reber.
Il y a une trentaine d'années, Théophile Gautier traçait, de l'auteur des Daines capitaines, le portrait ou plutôt la délicieuse esquisse que voici :
« Nous nous figurons volontiers M. Reber sous l'apparence d'un de ces maîtres de chapelle, vêtus d'un grand
3 JDiN 177
babit marron à boulons d'acier, en veste de taffetas gris, en bas de soie de même couleur, bien tendus sur une jambe 6ne et nerveuse, et en larges souliers à boucles d'argent, qui, dans une cbambre boisée de blanc ou garnie d'une tapisserie de Plandre, exécutent, devant un pupitre de bois de merisier, une partie de coatrebasse, ou, les doigts enfoncés dans les touches d'un clavecin, jouent un morceau de Gouperin.
» A c6té d'eus sont posés le tricorne bien brossé, la tabatière et le mouchoir à carreaux des Indes; un léger nuage de poudre s'exhale de la perruque à trois rouleaux, agitée par un battement de mesure. Chardin ou Meissonier ont fait cent fois ce portrait.
" Celle ressemblance avec les anciens ou les vieux, si vous vouiez, ajoutait Gautier, n'empêche pas M, Reber d'être trôs fort sur le contre-point et la fugue, et de connaître à fond toutes les ressources de l'instrumentation moderne. C'est une gr&ce et non un défaut, et, pour se promener dans l'habit de son grand-père, il n'en est pas moins rempli d'idées délicates et fraîches. »
Jusqu'à sa mort, Reber a porté cet habit de coupe ancienne dont parle Gautier.
Le théâtre, cette pierre de touche du mérite pour la foule, l'avait tenté un moment, et il s'y était taillé un triple succès avec le joli ballet du Diable amoureuse, avec le Père Gaillard, un opéra-comique plein de distinction et de charme, et les Papillotes de M. Benoist, un petit acte exquis où Sainte- Foy était inimitable.
L'insuccès des Dames capitaines, insuccès dû, non au musicien, maïs au librettiste, découragea Reber qui se tint désormais à l'écart, ne se sentant pas, comme on dit, dans le mouvement. C'est une raison de plus pour rappeler au public le nom et l'œuvre de cet homme de bien, de cet artiste très distingué qui, phénomène bien curieux,
s*appliqua durant toute sa vie à déguiser son originalité native et très réelle, avec autant de soin que d'autres en mettent à étaler la leur ou à faire croire qu'ils en ont une.
4 Juin 1829. —Salle de l'Hôtel de Ville d'Avignon: MO- LIÈRE ET MIGNARD, comédie-vaudeville en un acte, improvisée en cinq heures dix minutes, par Pradel, sur un sujet fourni par le public.
Le temps n'épargne pas ce qu'où a fait sans lui
a dit un poète inconnu, dont Edouard Fournieretquelques érudits se sont inutilement évertués à découvrir le nom.
Pour être anonyme, cette maxime n'en est pas moins juste. Pradel en a fait la dure expérience.
Pendant un moment, il jouit d'une véritable célébrité; son remarquable talent d'improvisateur lui suscita des rivaux qu'il battit sans peine ; on alla jusqu'à lui en cher^ cher dans le passé, Aude, entre autres, qu'on lui opposa, bien que le créateur de Cadet-Roussel ne se fût jamais piqué d'une telle facilité de travail.
Lorsqu'il mourut, en 1857, h Wiesbaden, à l'âge de soixante-dix ans, il était oublié depuis longtemps déjà, lui et sa comédie.
Quatre vers lui auront survécu cependant, quatre vers improvisés en 1830 à Nîmes, sur les rimes suivantes données par un élève de Rhétorique : limites, hypocrites, censeur et successeur.
Molière, de son art reculant les limit s Et (les mœurs de son siôcle intrépiile censeur, Démasqua les cagols, ûêirit les hypocrites; Mais il n'a pas, comme eux, laissé de successeur.
Les moliéristes les ont recueillis; or, rien de ce qui intéresse le grand poète ne se perd entre leurs mains.
Sluin 1821.— Théûtre-ltalien : OTEIXO, opi-ra en trois actes, de Itossiiii, représenté en France pour la première fois.
s Detoutesmesœuvres, disait un jour Rossini, il restera
à peine trois partitions: le Barbier, Olello, te troisième acte, ajouta-t-il en se reprenant, et Guitlatime Tell. »
Si l'on consulte la liste des opéras du maître joués depuis dix ans à Paris, on est assez disposé à croire que, sous son scepticisme affecté, perçait un senliment très juste tic la réalité.
On a donné, sous la direction Escudier, quelques auditions d'Otello à la salle Ventadour. La Patli s'est Fait entendre deux fois dans Sémiramide, en 1881. Le Comte Onj a été repris, sans grand succès, à l'Opéra. En réalité, (e BarbUr et Guillaume Tell seuls n'ont jamais quitté la scène.
Peut-être la réaction (iiii a éloigné du répertoire dos œuvres qui le remplissaient presque entièrement autrefois, en provoquera-t-ellc une autre en sens contraire. Mais ce qui manquera, si jamais ce revirement d'opinion se produit, ce seront les interprètes ; car on s'est peu i^ peu déshabitué d'un style qui demandait une lente et laborieuse préparation, une vois étendue et sonore et une prodigieuse élasticité de gosier.
Comme nous sommes loin du temps où toutes les œuvres sans distinction de Rossini excitaient un fol enthousiasme ; où Méry, par exemple, pouvait écrire gravement à propos de Shinrantide, qu'n on n'y rencontrait jamais une défaillance, une mesure de remplissage, un trait vulgaire » et où un Italien encore plus fanatique déclarait 11 que, si l'on ne jouait pas cette partition au Paradis, il refuserait d'y entrer I »
11 est fort probable que cet Italien attend encore à la porte.
6 Juin 1823.— Odéon : PIERRE ET THOMAS CORNEILLE, à-propos en un acte, en prose, de Romieu et Monnières.
Cet à-propos est le premier qui ait été joué, sur un théâtre de Paris, à Toccasion de Tanniversaire de la naissance de Pierre Corneille.
Dix-neufannées devaient s'écouler avant que Tadministralion de TOdéon songeât à en donner un second. Encore fut-il demandé au dernier moment par Lireux à M. Camille Doucet, qui récrivit en vingt-quatre heures et le fit représenter sous le titre du 6 juin 1606 ou la Naissance de Corneille.
Ce second à-propos n*a pas été mentionné par M. Picot, disons-le en passant, dans sa biographie cornélienne : omission doublement inexcusable, d'abord à cause du nom de son auteur, puis parce que la donnée en est très ingénieuse. Le poète fait défiler devant le père de Corneille tous les héros des futurs chefs-d'œuvre de son fils, sans oublier Dorante, qui, en qualité de menteur, vient plaisamment troubler le concert d'éloges commencé, en déclarant que Corneille ne sera jamais qu'un sot.
La date de la première représentation de l'à-propos de M. Camille Doucet est intéressante à retenir à un autre titre.
C'est ce jour-là, le 6 juin 1842, que la Comédie-Française a célébré pour la première fois l'anniversaire de la naissance de Corneille.
Le 6 jiin 1829, elle avait, il est vrai, composé son affiche de deux pièces de Corneille et de stances au grand poète. Mais c'était là un fait isolé, la représentation ayant été donnée accidentellement, au bénéfice d'un descendant de l'auteur du Cid.
Depuis 1842, cet anniversaire a été régulièrement fêté.
7 Juin 1896. — Comédie-Française, : PAR DROIT DE CON- QUÊTE, comédie en trois actes, d'Eruest Legouvé.
Le souvenir de la disparition d'un jeu de scène très goûté autrerois, démodé aujourd'hui, se rattache à celui de la première représentation de Par droit de conquête. «Je crois être le dernier auteur dramatique, dit M. Legouvé, dans ses Souvenirs, qui se soil permis, dans une comédie, de faire tomber à genoux un acteur devant une femme. Bressant, ajoute-t-il, en faisant dans Par droit de conquête son aveu à Madeleine Brohan, y joignait un agenouillement plein de gr&ce et de Feu. Quand Febvre reprit le rOle quelques années plus tard, il déclara qu'il lui était impossible d'imiter Bressant, qu'il ne savait pas faire cela, qu'il s'y sentirait ridicule, et il avait raison, le goût avait changé. »
On connaît le sujet de Par droit de conguête; l'auteur s'est chargé tui-mème de le résumer dans cette courte préface de sa pièce: « représenter, non pas l'alliance trop commune des titres et des écus, delà vanité et de la cupidité, mais l'union des qualités diverses de deux classes différentes ; peindre d'un câté, dans le marquis de Boiiiilé, le véritable noble, qui veut garder noblement sa place, a la tète de la société, et de l'autre, dans Georges Bernard, l'énergique enfant du peuple, qui conquiert tout dans la vie, depuis sa bourse de collégien jusqu'à sa femme: voilà ce que j'ai voulu faire; puisse le lecteur trouver que j'ai fait ce que j'ai voulu ! »>
Le lecteur le trouva et le prouva en allant entendre Par droit de conquête, dont le succès ne contribua pas peu h faire entrer M. Legouvé à l'Académie française.
8 Juin 1767. — Opéra : TARARE, opéra en'cinq actes et un prologue, poème de Beaumarchais, musique de Salieri.
La question si souvent débattue et jamais résolue de l'admission du public aux répétitions générales n'est pas aussi nouvelle qu'on pourrait le croire. Elle se posait déjà il y a cent ans, ainsi qu'on va le voir.
La prodigieuse réclame faite par Beaumarchais autour de son opéra de Tarare, avait surexcité au-delà de toute expression la curiosité publique.
Ainsi, dès la première répétition d'ensemble, Dauvergne, le directeur, désireux comme tous ses pareils de ne pas être troublé par des importuns, se résignat-il au surcroît de dépense d'une garde supplémentaire pour empocher le public de forcer les portes de l'Opéra.
Malheureusement, une regrettable tolérance de l'auteur du Barbier vint bien vite troubler sa quiétude.
A la répétition du 31 mai, Beaumarchais, harcelé de demandes, avait distribué une trentaine de billets de faveur qui, comme il arrive toujours, avaient fait, avant d'être présentés au contrôle, la boule de neige.
Dès qu'on apprit que la consigne avait été violée, chacun voulut la transgresser à son tour, et le 2 juin la salle était comble.
Dauvergneeut alors une idée lumineuse.
Une ancienne ordonnance royale l'autorisait, paraît-il, à rendre les répétitions générales payantes. Il en usa, le 4 juin. Mais quelques accrocs dans la mise en scène indisposèrent le public qui voulait en avoir pour son argent et qui siffla à outrance.
L'expérience ne fut donc pas renouvelée. La dernière répétition eut lieu gratis, et, le 8, Tarare obtint un immense succès de première.
Morale à tirer de ce simple exposé des faits, que nous empruntons à l'escellent ouvrage de M. A.-J. JuIIien sur « la Cour et l'Opéra sous Louis XVI » :
Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher et ne pas attacher trop d'importance à l'impression produite par les répélilions générales. Une bonne première, voili\ l'essentiel. EL encore, combien de pièces mal accueillies' tout d'abord onl obtenu plus tard un immense succès de vogue! Le public ne change-l-il pas, comme la mode?
9 Juin 1869. — Comûdio-Française : JUAN STREN.XliU,
drame en un acte, en vers, de l'aul Déroulède.
Le nombre des claqucurs du théâtre s'était grossi ce >oii'-lA. ^ l'insu de l'auteur, d'un certain nombre d'anciens élèves du lycée Louis-le-Grand où Déroulède avait pa^sé ((uelquus années. Ils désiraient fûter le début <\ la scène de leur camarade d'enfance. J'étais parmi eux; pendant les cntr'actes nous nous rappelions l'époque déjà éloignée, où, sous les ombrages du parc de Vanves, Dérouroulède, possédé déjà de la passion du théâtre, nous racontait les piècesde son oncle, Emile Augier, ou nous jouait des scènes de Molière, toujours les mômes, la première du Mnlada imaginaire, entr'autres, avec le concours du llls d'un commissaire-priseur, éternellement voué au rôle sacrifié de la table. Tous les acteurs ne sont pas si modestes,
La distribution de Juan Strenncr était exceptionnelle : auta[Udcr01cs,autanl de sociétaires et non des moins connus, Delaunay, Coquelin, Maubant, Lafontaine, Madeleine Brohan. L'œuvre n'obtint cependant qu'un demi-succès: comme autrefois le Babillard, de Qoissy, elle avait été écrite d'abord en cinq actea, puis amputée de trois d'entre eux, et linalement réduite à la portion congrue d'un seul ;, elle gardait la marque de ces mutilations successives.
184 UNE PREMlÊaE PAR JOUR
Depuis lors, M. Déroulède n'a écrit que deux drames, tous deux patriotiques, dont le premier seul a été représenté, VHetman, Absorbé par d'autres soins, il semble avoir renoncé au théâtre.
10 Juin 1834. — Salle Ventadour, pour l'inauguration du Théâtre-Nautique: LES ONDINES, prologue, et GUILLAUME TELL, ballet-pantomime en quatre actes, scénario d*Henri, musique de Strunz.
La jolie salle Ventadour, dont la transformation en une maison de banque a été si regrettable, a eu les destinations los plus diverses, tour à tour théâtre de TOpéra- Comique, théâtre-nautique, théâtre de drame (Renaissance), et théâtre-italien.
De ces diverses tentatives, celle du théâtre-nautique a été incontestablement la moins heureuse. Malgré l'éclat de superbes décors, malgré l'attrait de danses réglées à l'italienne et exécutées avec une précision merveilleuse, telles en un mot qu'on n'en devait plus voir que cinquante ans plus tard, à TEdon-Théâtre, le Guillaume Tell aquatique d'Henri et de Strunz ne fit pas recette. Un Nouveau Robinson lui succéda, bientôt remplacé par un héros chinois, Chao-Kang qui n'eut pas un sort plus prospère. Dès les premiers mois de 1835, le théâtre-nautique avait disparu englouti par la mauvaise fortune, après avoir donné en guise d'adieu, a raconté M.O.Fouque,àqui nous empruntons ces détails, une pantomime tragique ou pour mieux dire lugubre : la dernière heure d'un condamné à mort.
Cette heure-là était la sienne.
11 juin 1828. — Opéra-Comique : LES RENCONTRES, opéracomique en trois actes, de Vial et Mélesville, musique de Calrufo et Lemière de Corvey.
Le Figaro du 2o août de cette année contenait, sous la
signature de M, Emile Blavet, secrétaire général de l'Opéra, et à l'adresse de M. Darcours, courriériste théâtral intérimaire du journal, la lettre suivante :
« Parmi les manuscrits en souffrance dans les cartons de l'Opéra, quelques uns romontenl à la direction Roqueplan! — J'ai découvert un opéra-comique en trois actes. Titre : le Mandarin. L'auteur anonyme de cette œuvre légère s'est évidemment trompé d'adresse. Mais par un oubli qui nous met dans un grand embarras, il a négligé de donner la sienne. Nous voudrions restituer le Mandarin & son propriétaire. Mais quel est-il? et où le trouver ? L'immense publicité du Figaro nous aidera peutêtre à dégager cette double inconnue ».
A l'heure oti Je livre ces lignes à l'impression, le Mandarin n'a pas encore été réclamé par son propriétaire, quelque débutant sans doute, mort avec l'espérance que son œuvre lut vaudrait un jour un succès posthume. Peut-6lre aussi le Mandarin était-il le premier essai d'un auteur devenu célèbre qui ne tient pas à ce qu'on sache son premier écbec.
Pauvres compositeurs! Les jeunes ne sont pas seuls à garder éternellement des ^andorfns en portefeuille. L'un des auteurs des Rencontres, Catrufo, n'était certes pas un débutant en 1828. Il avait donné soit à Paris, soit à Genève, une dizaine d'opéras-comiques dont quelques uns avaient été bien accueillis. Un charmant duo de lui, « si j'adorai Lisette, h fait encore partie du répertoire des concerts. jCe ne fut cependant qu'après une attente de onze ans et trois promesses formelles de mise à l'étude, que la direction] de la salle Feydeau se décida à monter les Rencontres. Une lettre désolée du compositeur aux sociétaires directeurs, lettre en date du 28 janvier 1828, en fait foi. Quelques mois plus tard, Berlioz se plaignait également, dans une épître reproduite par M. Malliot,
d'avoir frappé vainement à toutes les portes. Le compositeur arrivé et le débutant étaient logés à la môme enseigne. Combien de musiciens pourraient prendre pour devise le vers de Virgile cité à la fin de la lettre de Berlioz :
Uua salus victis iiullam sperare salutem.
12 Juin 1763.- Théàtre-Français : MANGO-CAPAC, tragédie en cinq actes, par Le Blanc.
Ce pauvre Le Blanc n'a pas eu de chance. On cite toujours un vers ridicule de sa tragédie :
Crois-tu de ce forfait Manco-Capac capable?
Et ce vers n'y est pas.
Môme mésaventure est arrivée à l'auteur du Camp des Croisés^ Adolphe Dumas, à qui l'on a bénévolement prêté ce vers non moins grotesque qu'il n'a jamais écrit :
Mais il faut eu sortir comiiie un vieillard en sort.
Un vieil hareng saur, proposé comme modèle de la façon dont on doit se préparer à la mort, c'eût été très drôle en effet.
Nées sous une meilleure étoile que Manco-Capac et le Camp des Croisés, un certain nombre de pièces de théâtre sont restées dans le souvenir des lettrés, sinon du gros public, grâce à un vers heureux qui a fait fortune. Telles :
TyretSidon, de Daniel d'Anchères (1608),
C'est uu faible roseau que la pro.-périlé.
AgrippinCy de Cyrano de Bergerac (1053),
Un peu d'encens brûlé rajuste bien des choses.
Le Geôlier de soi-même, de Thomas Corneille (1655),
Ma foi 8*11 m'en souvient, il ne m'en souvient guère.
Clymène, do La Fontaine,
Il me fiiut du nouveau, n'en fût-il plus au monde. Thésée, deQuinauU et LulH (1673),
C'est ainsi qu'en partant ji: vous fais mes adieux. L'Irrésolu, de Destouches (1743) ; le dernier vers do la pièce, un vers charmant tyii la résume tout eutiÈre,
J'aurais mieux ûiit, je crois, d'6pouscr C61im6ue. La Mon de César, do Voltaire (17'i3),
...Tu Jors, Brutufl, et Rome est dans les fers. Les Aveux difficiles, deVigée,
L'amour-proprc otfens6 ne pardonne jamais.
Le Dtiier de Madelon, de DiSsaugiers,
A soixante ans il uc faut pas remettre, etc., etc.
Il ou est dont il no reste qu'un bémistîcho : Médéc, de Corneille,
Moi seule et c'est assez I Cahis Gracckus, et non Timoiéon, do Joseph Chénier, Dca lois et Dou du sang.
etc.
Enfin un demi- hémistiche a suffi pour perpétuer le souvenir du Manlitis de Lafosse, grice à Talma, du reste, qui paraît-il, était admirable, lorsque, faisant lire àServilius le billet(iui lui révélait sa trahison, il lui disait simplement :
Qu'en dis-tu?
13 )ain 1863. — Variétés : LES MÉDECINS, vaudeville en cinq actes, de Brîsebarre et Nus.
Cinq actes, c'était beaucoup pour un vaudeville ; les auteurs ne réussirent pas à remplir leur cadre ; la pièce parut un peu longue et vide. 11 s*en détachait cependant quelques jolis épisodes. Les amateurs n*ont pas oublié celui-ci : un charlatan, qui se prétend supérieur à toute la Faculté, apprend que la femme qu*il aime est en danger de mort; que fait-il? il implore en grâce... un médecin.
Rappellerai-je, puisque je rencontre le mot de médecin sous ma plume, la réponse de Palaprat à Louis XIV qui lui demandait s'il y voyait mieux : « Sire, mon médecin assure que oui », et celle de Crébillon mourant au sien qui lui demandait de le coucher sur son testament :
Ah I doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?
Rappellerai-je aussi la parodie d^Horace dans les Comi^ diens de Casimir Delavigne :
Us étaient trois docteurs et pourtant... — Le pauvre homme l Que vouliez- vous qu'il fît contre trois I — Qu'il mourût.
Je n'aurais que rembarras du choix parmi les traits innombrables décochés contre les médecins.
A ces plaisanteries... faciles, disent les intéressés^ l'impartialité me fait un devoir d'opposer ce couplet naïf mais bien intentionné, d'un vieux vaudeville d'Aloy, Jouslinde Lassalle et Chavanges, l'Avocat et le Médecin :
Partout soulageant la souffrance, Livré toujours aux plus nobles travaux, Veillant sur tous comme la Providence, Et pour son art méprisant le repos, Quand la mort plane aux rives étraugères, Livrer son sang au plus subtil venin,
Et s'immoler pour mieux sauver ses frères, Voilà, mon cher, voilà le mëdGi:in I
En chœur :
Voilà, mon cher, voila le mÈdeciu I
On peut tout dire pour et contre les médecins. L'usage veut qu'on les plaisante et qu'on se serve d'eux ; il durera longtemps.
14 juta 1791. - Opéra : C\STOR ET POLLUX, opéra en cinq
actes, paroles de Gentil- Bernard, musique de Candeille.
Cet opéra n'est, en réalité, qu'une seconde édition, revue et «corrigée » de celui de Rameau.
Le Castor et PoUux du vieux maître français avait eu, cinquante-quatre ans auparavant, un immense succÔs, elle troisième acte surtout avait été accueilli avec enthousiasme.
On en trouve un curjâux témoignage dans une des lettres du commissaire Dubuisson, si précieuses pour l'histoire du temps, et récemment publiées par M. Albert Rouxel : '< J'assistais hier, écrit le correspondant du marquis de CaumonI, à la première représentation de Castor et PoUux. Mon Dieu ! le beau troisième acte 1 Rameau s'y est abandonné à tout son génie, et il en a fait le chefd'œuvre des chefs-d'œuvre de la musique ! »
Hétas I Castor et Potlux devait être une des nombreuses victimes de la révolution opérée par Gluck dans le drame lyrique, et il arriva un moment où on le trouva, du moins au point de vue de la facture, un peu rococo.
C'est alors que Candeille s'avisa de l'orchestrer à nouveau, ce qui n'était peut-être pas une trop mauvaise idée, mais aussi de remplacer nombre de morceaux originaux par d'autres de sa composition, ce qui en était assu-
■riir 'iiillMi'-"^ — "1
rément une moins bonne. Le succès lui donna raison cependant, car sous sa nouvelle forme, Castor et Pollitx fut joué jusqu'en 1817.
La richesse et la nouveauté de la mise en scène aidèrent du reste à ce succès. « On admire surtout, nous dit un contemporain, TefFet d'une machine très ingénieuse, qui produit un vol oblique sans le secours d'aucun cordage. »
Ou donnait Castor et Pollux le jour où Louis XVI et Marie-Antoinelte allèrent pour la dcM-nière fois à l'Opéra, et y reçurent un accueil si sympathique que la reine s'écria, les larmes aux yeux, à l'issue de la représentation : « Voyez ce bon peuple, il ne demande pourtant qu'à nous aimer! »
45 juin 1869. — Théàlre-Cluny : LK JIJIF POLONAIS, drame eu trois actes, par Erckmann-Chatrian.
Mes lecteurs ont certainement présent à l'esprit le sujet de cette pièce dont les reprises ont été si nombreuses et qui est peut-ôlre plus populaire encore en Allemagne qu'en France. Ils savent donc que le troisième acte est la mise en action d'un rôve.
Or ce troisième acte souleva, à l'origine, d'assez vives objections qu'il n'est pas sans intérêt de rappeler.
Etonné de l'effet relativement médiocre produit par la vision du bourgmestre Malhis, M. Sarcey s'adressa à ses lecteurs et mit les colonnes du Temps à la disposition de quiconque aurait une explication à donner.
Les réponses furent nombreuses; quelques-unes naïves, celle, par exemple, de ce correspondant qui demandait comment, n'ayant pas vu le Juif Polonais^ il pourrait traiter la question; d'autres très ingénieuses, celles
nolamment de MM. Delprat el Alfred Droz. Aucune ne fut décisive, pa'' cetle bonne raison qu'une telle réponse était impossible à donner.
Le rêve a été assez souvent transporté au théâtre avec des fortunes diverses. Vietorinc ou ia nuit porte conseil, est un vrai songe en action dont l'idée fut très goûtée. Au contraire, dans Lara, ropéra-comiquedeMaillart, le rêve du troisième acte fut à peine compris le soir de la première représentation. Pour l'Amour africain, de Paladilhe, ce fut autre chose : on ne comprit pas du tout. Depuis, nous avons eu le Timbre d'argent de Saint-Safins qui n'a pas eu de succès et les Contes d'Hoffmann, d'OITenbach, qui en ont eu beaucoup.
A vrai dire, il n'y a pas de règle supérieure à formuler à ce sujet. Tout est possible au théâtre, à condition de préparer adroitement le public, de le contraindre en queqiie sorte h accepterce qu'on lui montre. Le fantastique réussit quand il est bien présenté. Les auteurs perdent leur procès quand ils n'ont pas assez d'esprit pour le gagner.
C'est un malheur assez commun.
16 juin 1821. — OJéon; ORIiSTE, tragédie en cinq actes, de Mil y- J an in.
Encore une soirée orageuse ; plus qu'orageuse, sanglante ; le mot n'est pas trop fort. On ne doit pas s'en étonner, puisqu'il s'agit d'Oresle.
Les opinions ultra-royalistes de l'auteur avaient indisposé contre lui la jeunesse du quartier latin. On le lui fit bien voir.
Ju:iqu'à la fin du troisième acte, la représentation avait étéaSîCz calme. Mais entre cet acte et le suivant, on fit circuler dans la salle des billets portant : « Les écoles de
droit et de médecine sont menacées. Union et force! » Dès lors, une lutte féroce s'engagea entre les siffleurs et les applaudisseurs. Un moment on put croire que ces derniers auraient Tavantage. Mais repoussés du parterre, d*où ils avaient essayé de chasser les siffleurs, ils se précipitèrent en désordre dans Torchestre, et de Torchestre sur la scène. « Le parterre, raconte un témoin, n*était plus qu'une arène ensanglantée. »
Aussi, dans la préface de sa tragédie, Mély-Janin put-il dire que son Oreste avait été plus vivement poursuivi par les libéraux qu'il ne l'avait été jadis par les Furies. Il n'avait décidément pas de chance.
17 Juin 1710. — Opéra : LES FESTES VÉNITIENNES, opéraballet en cinq actes et un prologue, paroles de Danchet| musique de Campra.
On se souvient qu'au lendemain de la première représentation deSigfurd, M. Reyer déclara qu'il ne mettrait plus les pieds à l'Opéra tant que son œuvre ne serait pas exécutée in extenso et qu'on n'en jouerait pas, notamment, l'ouverture.
Meyerbeer ne cessait pas d'y aller, cependant, bien qu'il eût été obligé de faire le sacrifice, lui aussi, d'une ouverture, celle du Prophète, et qu'aucun de ses ouvrages ne fût représenté tel qu'il l'avait écrit.
Mais au commencement du dix-huilième siècle les compositeurs se montraient bien plus accommodants encore, et les Pestes vénitiennes nous offrent un curieux exemple des remaniements de toute sorte auxquels ils se prêtaient avec une bonne grâce sans pareille.
Dès la dixième représentation des Festes vénitiennest nous dit M. de Lajarte dans son catalogue musical de
l'Opéra, on remplace une fesle des barcarolles par une Teste marine.
A la vingl-troisiëme, on supprime le prologue.
A la cinquante et unième, on remplace le titre de Festes vénîtînnnes par celui de Carnaval de Venif^e.
Le mardi 11 octobre 1712, remise à la scène de l'ouvrage avec un nouveau prologue, et ainsi de suite k chaque reprise, jusqu'au moment où les Fentes vénitiennes sont jouées pourla derni&re fois, en n.'iS.
Par leur structure. très élastique, les opéras-ballets du genre de celui de Campra se prêtaient évidemment mieux que des opéras proprement dits à ces transformations continuelles.
Peu importe. Quel est le compositeur de nos jours, n'eût-il écrit que la musique d'une féerie, qui consentirait à recommencer sans cesse, pour le bon plaisir des directeurs et du public, le singulier travail de Pénélope auquel s'astreignait si volontiers Campra ?
18 Juin 1861. — Variétés: LES DOMESTIQUES, vaudeville en trois actes, par Eugène tirangë et Raymond Deslandes,
Cet amusant vaudeville auquel coll.ibora en outre Sauvage et qui met ti es gaiement aux prises, dans leurs rapports de tous les instants, les maîtres et les « gens de maison », s'est maintenu au répertoire des Variétés pendant plus de quinze ans et a été repris ensuite aux Nouveautés, en 1879.
Son succès lui donnerait donc droit à une mention dans nos causeries, si la pièce de MM. Grange et Deslandes ne méritait un souvenir à un autre titre : les domestiques, ainsi que le titre l'indique, y jouent un r6le important, mdme prépondérant, et le fait est si rare
dans la littérature théâtrale contemporaine, qu'il convient de le signaler.
Dans un intéressant ouvrage publié il y a quelques années sur les « domestiques w, M. Edmond Robert a signalé et expliqué les altérations successives du type populaire de valet de comédie.
Pendant cent cinquante ans, de Mascarille à Figaro, le valet, sous les noms divers de Scapin, Sbrigani, Crispin, Frontin, etc., domine presque toujours le maître. Il s'efface après la Révolution, surgit tout à coup au milieu du théâtre contemporain, dans une sorte d'apothéose, sous les traits de Ruy-Blas et de Marcel des Huguenots, puis» relégué presque invariablement au second plan, n'apparaît plus guère au premier qu'à titre d'exception, comme Noël, de la Joie fait peur.
En réalité, son rôle au théâtre se borne généralement aujourd'hui h traverser les vides de l'action, â l'expliquer, à la commenter au besoin. C'est, suivant l'expression de M. Ludovic Celler, auteur, lui aussi, d'une étude sur les valets au théâtre, le chœur antique dégringolé dans l'office.
Piteuse déchéance pour Mascarille, fourbum imperator !
49 juin 1753. — Opéra: IL CINESE RIMPATRIATO, intermezzo en un acte, musique de Sellelti, et LA ZLNGAUA, intermezzo en deux actes, musique de Rinaldi de Capua.
On remarquera que ces deux intermèdes (on appelait ainsi de petits opéras-bouffes à deux ou trois personnages) ont été joués à Paris pour la première fois à TOpéra, qui, rappelons-le, occupait alors la salle du Palais-Royal, construite par Richelieu et concédée par Louis XIV à Molière.
Depuis le 2 août 1752, en effet, une troupe italienne
donnait à l'Opéra, dirigé par Rebel et Francœur, des représentations qui alternaient avec celles du répertoire français. C'est même à l'occasion de ces représentations qu'éclata la fameuse guerre des bouffons : deux partis se formèrent dans le public, l'un tenant pour les Italiens, l'autre pour les Français, et la querelle s'envenima à un tel point que, pour y mettre un terme, Louis XV congédia les nouveaux venus, dÎK-huit mois après leur arrivée à Paris,
Vingt-cinq ans plus tard, en 1778, une nouvelle troupe de chanteurs italiens, appelée par le directeur de l'Opéra, De Vismes, se fit entendre pendant quinze mois dans la seconde salle du Palais-Royal bâtie sur l'emplacement de la première, qui avait été brûlée en 1763.
Lorsque, il y a deux ans, MM. Ritt et Gailhard songèrent ii installer les Italiens îi l'Opéra, ils ne faisaieul, on le voit, qu'imiter l'exemple de leurs prédécesseurs Itebel, Francœur et De Vismes.
Ils n'en ont pas moins eu raison de renoncer à leur projet qui n'avait que médiocrement réussi à Rebel et à Francccur. Les jours de représentations française*, les recetles diminuaient en effet, au point d'obliger les infortunés directeurs, pour réchauffer l'enllionsiasme du public, à grossir la troupe des claqueurs habituels d'un certain nombre d'agents de police déguisés et adroitement disséminés dans la salle !
20 juin 1767. — Italiens : TOWOS ET TOINETTE, comédie en deuï actes, inêlOe d'ariettes, paroles de Desboulmiers, musique de Gossec.
De tous les compositeurs célèbres, Gossec est celui qui est parvenu à l'âge le plus avancé. Rameau est mort à quatre-vingt-un ans, Cherubïnià quatre-vingt-deux, Cam-
pra à quatre-vingt-quatre, Monsigny à quatre-vingt-huit, Auber à quatre-vingt-dix. Lui, s'est éteint doucement dans sa quatre-vingt-dix-septième année. Il était né au moment où se produisait le premier opéra de Rameau ; il est mort quelques mois avant la première représentation de Guillaume Tell ; il avait donné son meilleur opéra-comique, les Pêcheurs^ trois ans avant Tapparition du Déserteur et sa belle messe des morts trente ans avant qu'on connût en France le Requiem de Mozart. Toutes ces dates sont significatives.
Je me rappelle Tétonnement du public lorsqu'on exécuta, il y a quelques années, aux concerts du dimanche organisés à la Porte-Saint-Martin par M. Gressonnois, la charmante symphonie de la Forêtj de Gossec. Gombien, parmi les auditeurs, se doutaient que dans son ouverture de la Chasse du jeune Henri^ Méhul se fût inspiré d'aussi près du vieux maître?
Le nom de Gossec ne périra pas. Ses compositions dramatiques, religieuses et symphoniques sont depuis longtemps oubliées; mais n'est-ce pas, à plus ou moins longue échéance, la destinée de toutes les œuvres musicales? Gossec a seulement payé son tribut à la loi commune un peu plus vite qu'un autre, parce que, comme le dit excellemment Adam dans la charmante notice qu'il lui a consacrée, « par une fatalité singulière, il précéda toujours dans la carrière quelque homme de génie qui venait s'emparer de la place qu'il avait conquise sans que ses travaux à lui eussent cependant ouvert la voie à son successeur. »
21 Juin 1866. —Comédie-Française: GRINGOIRE, comédie en un acte, par Théodore de Banville.
Remarquablement interprétée par Goquelin, un mer-
veilleux Gringoire ; par Lafontaine, un Louis XI bien curieusement dessiné ; par madame Victoria Lafontaine, une charmante Loyse ; par Barré eniln, un Simon Pourniez plein de rondeur et de bonhomie, cette fantaisie historique, dont le succès devait ôlre si durable, fit cependant tout d'abord d'assez maigres recettes et n'obtint pas de la critique des éloges sans réserve.
Elle encourut même les foudres de Veuillot, qui, dans un articlo intitulé " Trissotin réhabilité », s'amusa beaucoup de ce poète qui triomphe de tout à la seule pointe du sonnet.
« Par la seule beauté de ses pensées, ajoutait-il, il enlève le cœur des demoiselles ; par le seul effroi de la ballade et le seul espoir de la cantate, il se soumet le cœur du roi ; il dompte le bourgeois et deviendra son héritier; il bouscule l'homme de cour et prendra sa place. Enfin, par comble d'audace, l'auteur a écrit sa pièce en prose I 11 a voulu que Gringoire triomphât sans rime ni raison I »
Le dernier trait est joli, mais ne porte pas. Banville est resté poète en écrivant en prose. A défaut de rime, il a le rythme qui est une des séductions de son style, et qui fait, suivant l'expression môme de son héros Gringoire, que les mois, par leur harmonieux arrangement, ne cessent, dans sa pièce, « d'occuper les oreilles comme une musique obstinée ».
32 Juin 1830. — Salle Favart: LA FIANCÉE DU BRIGAND,
opéra en trois actes, paroles de Hœser, musique de Ferdinand Ries, représenté en France pour la première fois.
L'installation parmi nous de troupes lyriques italiennes a toujours eu, depuis le commencement du siècle jusqu'à ces dernières années, un caractère de Qsité ; dix
fois on crut le théâtre-italien mort, et toujours on le vit renaître de ses cendres.
Ce n'est qu'accidentellement, au contraire, que des chanteurs allemands se sont fait entendre à Paris : en 1802, au théâtre de la Cité (sur le terrain occupé aujourd'hui par le Tribunal de commerce) ; en 1829, 1830 et 1831, à la salle Favart ; en 1842, enfin, à Ventadour.
La Fiancée du brigand fut exécutée durant une de ces tournées.
c( Exécutée » est bien le mot; car, s*autorisant sans doute de ce que les spectateurs ignoraient pour la plupart la langue Jde Gœthe, l'imprésario llœckel crut devoir pratiquer dans le bel opéra de Ferdinand Ries des coupures telles, que le public ahuri, ne comprenant rien à renchaîaement des scènes, t^e crut, à juste titre, victime d'une mystification.
On jugea inutile de renouveler l'expérience, et c'est ainsi que la Fiancée d'i brigand, qu'on avait si chaudement accueillie à Berlin quelques mois auparavant et qui devait se maintenir si longtemps au répertoire des théâtres allemands, n'a jamais eu qu'une seule représentation à Paris.
Pauvre Fiancée du brigand !
23 juin.— Gymnase : LE COMÉDIKN D'ÉTAMPKS, vaudeville en un acte, par Moreau et Sewrin.
Il yavaitalors, au Gymnase, un comédien nommé Perlet, très aimé du public, maigre â rendre jaloux Scipion, de la Gaîté, et que son énorme succès dans le Parrain et le Gastronome sans argent, de Scribe, avait quelque peu grisé.
Le soir de la première représentation du Comédien d'Etampes, où il jouait le principal rôle, il eut le tort de
passer un couplet, et le tort plus grave de laisser voir qu'il le passait.
Le public, qui était do mauvaise liutneur ce soir-là, bien que la pièce à Iravestissements de Moreau et Hewrin fût, au demeurant, fort agréable, se fàciie et réclame impérieusement le couplet coupé. Peilel reluse de le cliunter et quitte brusquement la scèlio : premier aile du drame imprévu qui va se jouer cuire lut et les habitués du Gymnase.
Deuxième acte ; On met Perlet en prison. La police n'était pas tendre pour les comédiens dîins ce tenips-!à.
Troisième acte : On le relâcbo ap^^s trois jours de captivité. Il reparait dans te Parrain. Mais à son entrée en scène, les spectateurs exigent qu'il fasse des excuses et qu'il les fasse à genoux ! Perlet refuse, se trouve mal : on l'emporte et le rideau baisse,
Onatrième acte : La toile se relève, lléapparition du mallieureux Perlet, qui, revenu de son évanouissement, déclare qu'il n'a pas eu l'intention de manquer au public. Nouveaux cris : « A genoux I » — Eh bien, s'il en est ainsi, s'écrie Perlet, je cesse d'être comédien I » 11 se retire et le rideau tombe à nouveau.
Cinquième acte: Le public, ému, se demande s'il n'a pas cLé trop loin. Il rappelle énergiqucmcnt Perlet, qui se décide ù rentrer encore en scène. Cette fois, on écoute ses explications, on l'applaudit mûme et la pièce se termine sans autre incident.
K[iilo;;uc : Trois mois après, on donnait une représontalioii il bénéfice à la Porle-Saint-Martin et quel fut le clou de cetle représentation? Précisément le Comédien d'Etampes, joué in extenso par Perlet, qu'on couvrit d'applaudissements.
24 juin ia34. — Variétés : LA TOUR DE BABEL, revue en un acte, d'Adam, Alboize, Anicet Bourgeois, Aude, Barthéiemy, Blanchard, Brazier, Brunswick, Chabot, Gogniard frères, de Courcy, Achille et Armand Dartois, Deslandes, Didier, Duflot, Dumanoir, Alexandre Dumas, Dumersan,Dupin, d'Ennery, Jaime, Lafargue, Langlé, de Leuven, Lhérie, Mallian, Roche, Rochefort et de Saint-Georges.
Total trente noms, sans compter ceux de cinq ou six autres collaborateurs qui ne se firent pas connaître.
Aucune pièce n'a eu un plus grand nombre d*auteurs et celle-ci, on le voit, aurait pu porter pour sous-titre : « TEnfant aux trente-six pères. »
Eh bien, sa destinée ne fut pas très heureuse, malgré ce grand nombre de répondants.
N'en ayons qu*un, mais qu'il soit bon.
Ecrite dans une intention charitable, puisque le produit devait en être versé dans la caisse de secours des auteurs dramatiques, elle contenait, à côté de plaisanteries assez drôles sur le Constitutionnel, par exemple, qui était représenté sous les traits d*un vieil infirme, muni d'un abat-jour vert, des allusions politiques qui nefuren^t pas du goût du pouvoir.
Aussi la censure, après avoir rogné quelques scènes, supprima-t-elle, dix jours après la première, la pièce tout entière, et la Tour de Babel fut-elle pour la seconde fois le signal, — c'est le cas de le dire, — d'une dispersion générale.
25 Juin 1863. — Comédie-Française : TROP CURIEUX, comédie en un acte, en vers, par Edmond Gondinet,
L'auteur du Panache, des Grandes Demoiselles et du Roi Va dit, avait trente-quatre ans lorsque, pour ses dé-
buts à Paris, il fit jouer cette petite pièce, dont l'exceatrique héros, proche parent de l'Anglais, de Patrat, veut se tuer « par curiosité ».
On sait quelle brillante carrière il a fournie depuis. Non seulement il a écrit seul de très jolies pièces, mais, suivant l'expression de M, Georges d'Heyîli, dans un léger croquis de M. Gondinet inséré au tome X de sa Gazette anecdotique, il est passé maître dans l'art difficile du « ressemelage dramatique n. Sa supériorité en ce genre est même si bien établie que, pour désigner un vaudevilliste, babile, lui aussi, à mettre au point, à faire siennes les œuvres des autres, mais confiné jusqu'à présent dans un ordre de productions moins littéraires, on l'a plaisamment appelé le « Gondinet du pauvre ».
Avant Trop curieux. M, Gondinet avait écrit quelques petites pièces, imprimées à Montpellier, dont Je rappelle aux amateurs les titres peu connus :
Surlebord de l'abîme, vaudeville en un acte (1856) • la Vignesauvée ou le Triomphe du soufre, tragédie (1837) ; Erreur n'est pas compte, proverbe en un acte (1837), et le Diable y perdrait son latin, proverbe également en un acte [raëmeanaée).
26 juin 1830. — Odéon : MANON LESCAUT, drame en trois acles et six tableaux, par Garmouche et Frédéric de Courcy.
Les adaptations à la scène du roman de l'abbé Prévost sont nombreuses. Il y en a huit pour le moins: deux mélodrames, un ballet, un vaudeville, un drame, une comédie et deux opéras-comiques ; je ne compte pas les parodies ou les pièces de circonstances, telles que laLingére du Marais, Manette ou les dangers d'être jolie /ille, etc.
Aucune n'a satisfait et ne pouvait satisfaire complètement le public. La raison en est bien simple.
Manon (ne parlons que d'elle), apporte, sans doute, dans raccomplissement des actes les plus blâmables, une ingénuité, une inconscience môme qui désarme; elle n'en est pas moins profondément coupable et immorale, et, i\ tort ou à raison, jugée, comme nous Ta dépeinte Tabbé Prévost, impossible au théâtre. Pourquoi alors en faire une héroïne dramatique, puisque moins immorale, elle n'est plus Manon?
Toute l'habileté des adaptateurs consiste donc à louvoyer entre deux écueils, la crudité et la fadeur.
Srribe insiste sur la sensibilité, le bon cœur de Manon; Barrière et Marc Fournier donnent plus de remords au chevalier, plus de tendresse et de mélancolie à sa maîtresse. MM. Meilhac et Giile, dans leur récent opéra-comique, accentuent encore celle note rêveuse et sombre, et dramatisent davantage les aventures de leurs héros.
Quant à Garmouche et de Courcy, ils ont justifié une fois de plus le proverbe qui dit qu'en voulant trop prouver, on ne prouve rien.
Dans leur désir de réhabiliter quand môme Manon, ils ont oublié d'expliquer comment, si elle était restée fidèle et vertueuse, elle avait pu acquérir le riche hôtel dans lequel se passe un des actes de leur drame.
Aussi, le soir de la première, le public se montra-t-il tout d'abord assez froid, sinon hostile, jusqu'au moment où il vit apparaître sur la scène la charrette qui doit transporter au Havre Manon et les autres déportées. Cette apparition, jugée alors trop réaliste, provoqua une tempête de sifflets, et ce n'est pas sans peine que la pièce et l'héroïne purent arriver au port.
Depuis, nous avons fait des progrès, et l'on ne se fâche plus pour si peu.
27 Juin 1816. — Comédie-Française : CHÂHLEMAGNE, tragédie ou cinq actes, de Népomucène Lemercier.
u Tout dans le continent s'inclinail devant Napoléon >i, a dit Victor Hugo, dans son discours de réception à l'Académie Française, « tout excepté sis poètes restés debout dans l'univers agenouillé : Ducis, Delille, madame de SlnËl, Benjamin Constant, Cliatcaubriand et Lemercier. »
SiK, c'est beaucoup. Delille n'était pas inflexible et madame de StaSl ne reslait debout, que parce qu'elle ne pouvait pas s'incliner. Mais les poètes n'y regardent pas de si près. Quoi qu'il en soit, c'est à cause de Charlemagne que l'auteur oublié aujourd'hui, — mais qui fut un oseur dans son temps, — de Pinto, d'Agamcmnon et de la Panhypocrisiade, fit preuve d'une très honorable indépendance.
On était en 1804, et l'on exigeait qu'il terminât sa pièce par une scène à effet où l'on décernait la couronne impériale au moderne Gliarlemagne sous le couvert de l'ancien.
Lemercier refusa de modifier le plan de sa tragédie, qui fut interdite.
Les années se passèrent, et l'empereur, apercevant un jour Lemercier dans un angle d'une des salles du palais des Tuileries, où il avait élé convoqué en qualité de membre de l'Institut, alla droit îi lui et lui dit: «Eh bien, monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragédie?»
Lemercier regarda l'empereur lixement et dit ce scu' mot : « J'attends, Sire. » « Mot terrible, ajoute Victor llugii i\ qui nous empruntonsencore cette anecdote, mot de prophète plus encore que de poète, mot qui prononcé
au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo, Sainte-Hélène I »... avec de l'imagination!
Quatre ans plus tard, Tempire n'existait plus et Ion représentait au Théâtre-Français Charlemagne, qui, du resle, n'ajouta rien à la réputation de son auteur.
28 juin 1830. — Comédie-Française : FRANÇOISE DE RIMINI, tragédie en cinq actes, de Gustave Drouiaeau.
On connaît la triste fin de Gustave Drouineau.
Encouragé par Thonorable succès de sa Françoise de Rimini, il avait écrit, avec une ardeur fébrile, un Don Juan d'Autriche, en vers, que le comité du Théâtre-Français avait reçu par acclamation, mais dont la distribution se faisait singulièrement attendre.
Drouineau apprit seulement par les journaux la cause de ce retard, en apparence inexplicable.
Un autre Don Juan d* Autriche avait été présenté par Casimir Delavigne, et le comité, oublieux de ses engagements, avait sacrifié le pauvre Drouineau à son illustre confrère, comme il avait sacrifié autrefois à Voltaire, Clément, le jeune auteur d^une tragédie de Mérope,
La douleur qu*en ressenlit Drouineau fut telle, qu^il devint fou et mourut Tannée suivante, à peine âgé de trente cinq ans.
A propos de sa, Françoise de iîimini je pourrais répéter ce que j*ai souvent dit. Comment expliquer cette persistance des dramaturges à transporter sur la scène certains personnages qui ne sont rien moins que scéniques?
Dante a donné au légendaire récit de la mort de Françoise et dePaolo sa forme définitive; il Ta comme buriné d'un trait ineffaçable. En y touchant, on le gâte; en s'y renfermant, on encourt, de gaieté de cœur, le reproche d'uniformité et de monotonie.
Combien d'auteurs dramatiques cependant, cédant à une sorte d'attraction irrésistible, ont grelTé leur propre conception sur l'idée première !
Silvio Pellico d'abord, dans une tragédie faiblement intriguée, mais animée d'un souffle béroïque, juvénile et pur. A sa suite, nombre d'imitateurs et d'adaptaleurs. Constant Berrier, Drouintau, Gustave de Sède, Albert Lemercier, Auguste Clavaron, Ostrowski, ArtburPleury, etc. Et combien de traducteurs musicaux '. Une douzaine en Italie, dont la galerie complète formerait un véritable martyrologe; un en Allemagne, Hermann Gœlit ; enfln deux en France, M. Marius Boullard, auteur d'une Franccsca di Rimtni en un acte jouée au théâtre de la Tour d'Auvergne le 3 avril 1866, et le plus illustre de tous, M. Ambroise Tbomas.
Seul, Silvio Pellico a obtenu un succès durable. Et cependant l'ami qui lui conseillait de ne pas écrire sa Françoise de Rimini n'»\ait pas tout à fait tort, en principe, lorsqu'il lui disait: » Ne touchons pas aux morts de Dante ils feraient peur aux vivants ! »
29 Juin 1823. — Théâtre des Arts, à Rouen: LE CID DE CORNEILLE, comédie en un acte, en vers, de M... et audition d'une scène lyrique, en l'honneur de Corneille, paroles de M... musique de Méhul. — Odéon : LE BAHON D'ALBIKRAC,
comédie en cinq actes, en vers, de Thomas Corneille, réduite en trois actes.
Depuis le commencement du siècle, les directeurs du théâtre des Arts, de Rouen, otTraient presque chaque année, à leurs habitués, le jour de la SaintrPierre, la primeur d'un à-propos, ou tout au moins d'une poésie, en l'honneur de Pierre Corneille.
Cet usage ne se perdit définitivement qu'en I8H, juste
à répoque où, ainsi que j*ai déjà eu roccasion de le dire^ on commença à célébrer régulièrement, à Paris, Tanniversaire de la naissance de Tauteur du Cid.
Est ce par hasard, ou pour honorer le nom de Corneille, qu'à cette môme date du 29 juin la direction de rodéon remit à la scène, en 1823, une comédie « considérablement raccourcie » non pas du grand Corneille, il est vrai, mais de son frère Thomas?
Quoi qu'il en soit, l'épreuve ne réussit guère. Le Baron d'AlbihracïiQ méritait pas l'honneur d'une exhumation. Cette pièce est en effet un des plus médiocres produits de l'extrême facilité de Thomas Corneille, qui, s'il faut en croire ses biographes, mettait à peine un mois pour écrire une tragédie ou une comédie en cinq actes.
L'un d'eux fait même à ce sujet une réflexion assez naïve : « Il est vrai, dit-il, après avoir constaté la fécondité de l'auteur d'.4ria/ie, qu'il ne dînait jamais en ville (?) et que ses pièces ne sont pas des chefs-d'œuvre. »
30 juin 1818. — Opéra-Comique : LE PETIT CHAPERON ROUGE, opéra-comique en trois actes, paroles de Théaulon, musique de Boieldieu.
Le Petit Chaperon Rouge est le trentième, par ordre chronologique, des opéras ou opéras-comiques dont se compose l'œuvre dramatique de Boieldieu, Le poème en est démodé, mais la musique en est charmante, et, lorsqu'on le remit au répertoire, en 1860, le public parut y prendre encore un vif plaisir.
Une particularité de cet aimable ouvrage, particularité peu connue, parce que la partition transcrite pour piano et chant n'en fait pas mention, c'est que l'ouverture est un des plus curieux et des plus naïfs spé-
30 jiiiM
ciniens qu'on puisse citer de musique à programme.
Boieldieu précurseur de Berlioz, qui l'eût cru !
Cette ouverture, que nous signalons à Tattention de M. Johannès Weber, le judicieux auteur des Illusions mvsicales, n'est rien moins, dans la pensée du compositeur, que le résumé, en musique, du fameux conte de Perrault.
Un solo de flùle indique que « le Petit Chaperon llouge se promène dans le bois » ; une sorte de grognement des violons et des cors « que le loup aperçoit le Petit Chaperon Rouge » ; un passage concertant entre la flûte et le basson « que le loup parle au Petit Chaperon », et ainsi de suite jusqu'au dénouement, la seule partie du récit que le cnmposileur ait négligé de nous conter.
Comme le dit M, Pougin, à qui nous devons cette révélation singulière, Boeldieu aura sans doute reculé devant la difficulté de nous donner le spectacle musical de la voracité du loup.
1er Juillet 1704. — Théâtre Feydeau : L'APOTHÉOSE DU lEUiNE BARRA, pièce lyrique en un acte, paroles de Léger, musique de Jadin.
Il n'était question alors que de Théroïsme du jeune Barra et de celui de son émule de la Durance, Viala. On se rappelle la strophe du Chant du Départ :
De Barra, de Viala, le sort nous fait envie : Ils sont morts, mais ils ont vécu !
Le 25 juin, Grétry avait fait jouer un à-propos en un acte intitulé Joseph Barra, et Berton avait sur le chantier un Viala qui fut représenté le 9 octobre de la même année.
De nos jours, Barra s'est produit de nouveau au théâtre, sous la forme d*un mélodrame en cinq actes, de M. Sauton, représenté au Ghâleau-d'Ëau, le 28 janvier 1881 .
Mais le hasard voulut que cette première coïncidât avec celle de la Roussotte ; Nana était en outre annoncée pour le lendemain, et, nous devons reconnaître que la concurrence des pièces de MM. Meilhac et Zola fit un tort sensible au drame patriotique de M. Sauton.
2 Juillet 1878. — Salle Ventadour : LE CAPITAINE FRA- CASSE, opéra-comique en trois actes, paroles de Catulle Mendès, musique d'Emile Pessard.
C'est par la représentation de cet opéra-comique que
Léon Escudier termina sa gestion malheureuse du ThéA- Ire-Italien, inutilement transformé en Théâtre-Lyrique.
Quelques semaines après l'apparition du Capitaine Fracasse, la salle Ventadour fermait ses portes, qu'elle ne devait plus rouvrir que momentanément, pour les représentations des Amants de Vérone. Les auteurs avaient été, comme l'infortuné directeur du Ihé&tre, victimes de la guigne, car ie Capitaine Fracasse méritait, incontestablement, un meilleur sort.
Le livret, tiré par M. Gatulle Mendès du roman de Théophile Gautier, était sufQsamment intéressant, point banal et bien découpé pour la scène.
La partition se distinguait par un sentiment mélodique très franc et toujours juste, une forme élégante et une orchestration colorée. Les amateurs ont gardé lesouvenir du menuet des petits violons, du deuxième acte presque tout entier, et des deux jolis duos du troisième.
Peut-être une reprise de cet ouvrage serait-elle aujourd'hui bien accueillie, mais sur quel théàtrela risquerait-on? A l'heure où nous écrivons ces lignes il n'y a plus de Théâtre-lyrique, plus deThéâtre-italien et l'on ne sait pas môme encore sur quelemplacement sera reconstruit rOpéra-Comique incendié depuis plus de six mois.
3 Juillet 1863. - Chitelet : LE SECRET DE UISS AUKORE:, drame en six actes, imité de l'anglais, par Lambert Tbibousl et Bernard Derosnes,
Le succès de mise en scène du Lac de Gienaston, de M.M. d'Ennery et Dion Boucicaut, joué deux ans auparavant à l'Ambigu, avait mis à la mode les importations anglaises.
Un incident curieux avait signalé une des représea* tations de ce drame.
Au moment où Charles Perey plongeait dans le lac pour aller chercher, mademoiselle Jane Essler, qui apparaissait assez longtemps entre deux eaux sans remonter à la surface, une dame impressionnée par ce spectacle émouvant s'était écriée : « La voici ! sauvez-là ! » et Charles Perey n'ayant pu saisir aussitôt mademoiselle Essler, la dame s'était trouvée mal et on avait dû la transporter au foyer.
Au siècle dernier on se serait fort attendri sur la sensibilité de cette dame ; aujourd'hui on est tenté d'en rire.
L'apparition des spectres au dernier acte du Secret de miss Aurore offrait un spectacle plus terriflant encore, et l'on se perdit en conjectures pour expliquer cette apparition, véritablement surprenante, jusqu'au jour où le prestidigitateur Robin, dévoilant le truc qui était à la fois très ingénieux et très simple, montra, lui aussi, des spectres « vivants et impalpables ».
Le secret de miss Aurore devint alors le secret de Polichinelle, et, quand le public en eut le mot, il ne s'y intéressa plus.
Gardons rillusion, elle fuit assez vite !
4 Juillet 1829. - Cirque Olympique: L'ÉLÉPHANT DU ROI DE SIAM, mimodrame en neuf tableaux, par Léopold et Ferdinand Laloue, musique de Sergent, mie en scène d'Adolphe Franconi.
« Cet éléphant, dit le rédacteur de l'almanach Barba, distribue des fleurs aux dames, porte une lettre, rend hommage aux mânes du défunt souverain, protège l'héritier légitime contre les entreprises du fils de l'usurpateur, le délivre delà prison où il est enfermé et le couronne. La scène du repas de Sa Seigneurie et le pas qu'elle danse ont surtout excité l'admiration des amateurs. »
Voilà certes une bète à laquelle beaucoup de gens pourraient porter envie.
En présentant, il y a quatre ans, au public, les éléphants savants que le directeur de l'Hippodrome devait bieiilôt montrer à son tour, l'adminislrateur actuel du Cirque, M. Victor Franconi, ne faisait, on le voit, que suivre l'exemple donné par son père Adolpbe.
De tout temps, le public s'est montré friand de ces sortes d'exhibitions.
L'auteur du petit ouvrage publié à la fin du siècle dernier, sous le titre de Spectacles des foires et des boulevards, cile avec non moins d'admiration que le rédacteur de l'almanach Barba, parlant de l'éléphant du roi de Siam, une troupe de volatiles qui, « posés dans un soleil d'artifice, conservaient la même tranquillitéque s'ils avaient été dans leur cage » ; — un cerf qu'on était parvenu à rendre poli, serviable, et « reconnaissant » ; un phoque enfin, qui «saluait la compagnie, caressait ceux qui l'appelaient, aimait beaucoup la musique, et auquel il ne manquait que la parole I »
Jusqu'à la forme des boniments qui n'a pas sensiblement varié depuis cent ansl
5 Juillet 1837. - Opéra: LES MOHICANS, ballet en deux actes, de Guerra, musique d'Adolphe Adam.
Ce ballet mériterait une mention, ne fût-ce qu'à titre de réparation envers son principal auteur, Adolphe Adam.
Ni Castil-BIaze, en effet, dans son Histoire de l'Académie nationale de musique, ni M. de Lajarle dans sa Bihliothùqite musicale de t'Opéra, ni Clément, enfin, dans son Dictionnaire des Opéras, n'ontsîgnalé l'existence des Molucans qui, de l'aveu d'Adam, furent, il est vrai, assez mai accueillis et n'eurent que trois représentations.
« Le public de l'Opéra était gâté, dit-il, en racontant sa mésaventure. Il lui fallait mademoiselle Taglioni, et mademoiselle Nathalie Fitz-James, quoique gracieuse, n'était pas de force h soutenir le ballet. Et puis, ajoute-t41 philosophiquement, le ballet était-il de force à soutenir la danseuse? »
Quoi qu'il en soit, voilà Toubli de nos musicographes réparé.
Un autre intérêt s'attache au souvenir des Mohicans»
C'est par l'analyse de ce ballet que s'ouvre l'élincelante série des feuilletons de théâtre de Théophile Gautier réunis dans ses six volumes sur l'art dramatique, et l'auleur de Fortunio n'a certainement jamais oublié^ lui, ces pauvres Mohicans, point de départ de sa brillante carrière de critique.
6 Juillet 1792 — Salle Favart : ROMÉO ET JULIETTE ou TOUT POUll L'AMOUR, opéra en quatre actes, paroles de Monvel, musique de Dalayrac.
Des quatorze ou quinze opéras dont le drame de Shakespeare a inspiré ou plutôt, comme le disait Berlioz, est censé avoir inspiré le sujet, le Roméo et Juliette de Dalayrac est le premier en date, si Ton ne tient compte que des adaptions françaises, le cinquième, si l'on veut les énumérer toutes.
Le succès en fut très vif, nous dit un contemporain; succès dû tout autant à la beauté du spectacle et à la magniûcence de la mise en scène qu'au livi-et fort agréable de Monvel et à la musique «enchanteresse» de Dalayrac.
Malgré cet ensemble de séductions variées, l'ouvrage ne se maintint pas au répertoire et fut vite éclipsé, d'abord par le Roméo de Steibelt, puis et surtout par celui de Zingarelli.
^^^" 7 iviLLET 213
Il en est, resté cepeadanl une exquise romance: « Avant d'avoir connuce mortel », doublement précieuse, d'abord parce que c'est une des inspirations les plus tendres deDalayrac, puis parce que Nicolo s'en est souvenu en écrivant le célèbre refrain de l'air de Joconde :
Et l'on revient toujours refrain d'un français douteux, si la remarque est juste.
7 Juillet 1792. — Théilre Feydeau: LES VISITANDI-
NES, opéra -comique en deux actes, paroles de Picard, musique de Devienne.
Cet opéra-comique, rendu célèbre par l'extraordinaire similitude mélodique de son air <> Enfant chéri des dames », avec la chanson de Papageno, au dernier acte de la Fiùte enchantée, a eu le privilège d'éveiller, plus qu'aucun autre peut-être, les scrupules de la censure.
A difTérenles reprises on en a défendu la représentation, ou, dn moins, ne l'a-t-on permise qu'au prix de modiQcalions radicales.
C'est ainsi qu'au couvent dans lequel s'introduit le héros de la pièce, déguisé en femme, pour enlever sa bien-aimée, on dut substituer coup sur coup, en 1835 : à rOpéra-Comique un » Pensionnat de demoiselles », à l'Odéon un « Sérail » !
Ce n'était pourtant pas tout à fait ta même chose.
Vingt-sept ans plus tard, le 11 février 18S2, l'opéra comique deDevienneétaitencore joué au Thé&tre-Lyrique, sous le titre du Pensionnai de demoiselles.
Plus récemment, cependant, on s'est décidé à en tolérer la représentation intégrale h l'Athénée, et nous ne croyons pas qu'en cette occasion personne se soit avisé de reprocher aux censeurs leur tolérance.
8 Juillet 1843. - Vaudeville : LES PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE, vaudeville en un acte, de Clairvillc.
Old Nick et Granville ont fait un gros volume sur les Petites misères de la vie humaine et ils sont loin d'avoir épuisé la matière. Clairville, à plus forte raison, ne pouvait qu'effleurer le sujet dans son amusant vaudeville.
Si les grands malheurs ne sont pas rares, les petites misères sont innombrables ; chaque profession a les siennes et tout homme en a sa part. Les écrivains, pour me borner à ceux-là, n'en sont pas exempts. Ils passent plus ou moins par les transes du Damis de Piron. Quand le livre est fini, il faut d'abord chercher un éditeur. L'éditeur trouvé, il faut surveiller l'impression, corriger les épreuves et on les corrige toujours mal. Les coquilles et les erreurs ne manquent jamais et on ne les voit qu'à l'heure où il n'est plus temps de les effacer. Si elles nous échappent, d'obligeants amis ont soin de nous les signaler... trop tard. L^imagination nous les grossit et nous ne voyons plus qu'elles. La mise en vente vient ensuite. Le volume paraît en môme temps qu'un autre qui traite du môme sujet. La réclame se fait de travers. Les exemplaires sont mal adressés. On est assailli de réclamations. Le critique sur lequel on comptait n'a rien reçu ; l'ami que l'on voulait servir le premier a été oublié. Et ce n'est pas tout. Vous affirmez une chose; on l'entend tout de travers. Tel mot qui est un éloge est pris pour un blâme, on vous loue de qualités qui vous manquent et on vous reproche les défauts que vous n'avez pas. Alfred de Vigny n'avait pas tort de dire que « le seul beau moment d'un ouvrage est celui où on l'écrit », et Berton, de mettre au bas de la dernière page
de ses partitions : « C'est ici que finit le plaisir et que la peine commence ».
.... Croire que l'on tient les pomiaca iniespérides Et presser tcnilremeut no navet sur aon cœur,
disait aussi Musset. Si le métier d'auteur est dur, on le Tait pourtant et l'on ne cessera pas de le faire. Les éloges, — et l'on en recueille toujours quelques-uns, — chatouillent si agréablement! Peut-être aussi suffit-il au bonheur d'avoir eu la foi... un moment.
9JuîlIetl833. —Comédie-Française: LA ; MORT DE FI- GARO, drame en cinq actes, par Rosier,
A l'époque où fut joué ce drame, le rédacteur du catalogue Soleinne enregistrait déjà vingt et une pièces de tout genre inspirées parles trois œuvres typiques de Beaumarcbais. Encore en omettait-il quelques-unes, par exemple un certain ballet-pantomime de Duport et Blache, intitulé Figaro, et représenté pour la première fois à l'Opéra le 30 mai 1806.
Est-ce sous l'empire d'une sorte d'agacement causé par cette production incessante, que, pourymettreun terme, l'auteur de Drutus lâche César se décida à tuer le légendaire barbier?
Quoiqu'il en soit, il mit ce sombre projet à exécution, comme en fait foi le titre de la pièce qui nous occupe, sorte de suite h la manière noire, de la Mère coupable.
Mais il paraît que l'idée de l'auteur de faire de Figaro une victime de l'inquisition espagnole n'était pas bonne, car dès la troisième représentation les receltes ne couvraient plus les frais. Ce fut donc le drame de Rosier qui fut enterre, et non le héros de Beaumarchais, & qui Sar-
dou, dans sa comédie des Premières armes de Figaro^ allait bientôt rendre une nouvelle jeunesse.
10 Juillet 1804 — Académie impériale de musique : OS- SIAN ou LES BARDESy opéra eu cinq actes, paroles de Dercy et Deschamps, musique de Lesueur.
Chacun sait que ce bel ouvrage fut, après la Vestale^ le plus grand succès musical du premier Empire, et les amateurs se rappellent ce fameux billet, curieux spécimen du style du temps, écrit à Lesueur par David, à l'issue de la première représentation : «Quand mon pinceau commencera à se geler, mon âme à se glacer, j'irai réchauffer Tun et l'autre aux sons touchants de votre lyre I »
Le lendemain, Napoléon faisait remettre par Duroc, au compositeur, la décoration de la Légion d'honneur, le brevet de directeur de sa chapelle et une tabatière d'or avec ces mots gravés : « L'empereur des Français à l'auteur des Dardes. »
A ce propos, Berlioz insiste beaucoup dans ses « Soirées de l'orchestre », sur la sagacité musicale de Napoléon, et en donne des preuves qu'il juge concluantes.
Peut-être faut-il donc considérer comme une simple boutade la réponse faite dit-on, un jour par l'Empereur, à quelqu'un qui lui demandait son avis sur la musique de Paisiello :
« J*aime cette musique... parce qu'elle ne m'empêche pas de penser à autre chose. »
11 Juillet 1873. — Renaissance : THÉRÈSE RAQUIN, drame en quatre actes, d'Emile Zola.
Excellemment interprété par Desrieux, Grivot, Mont-
rouge et Heykers, mesdames Marie Laurent, Dica- Pelit et Dunojer, ce sombre drame de l'adullère fut, à son apparition, très malmené par la critique, et ne tint pas raifii'he plus de sept représi; nia lions.
Il est question de le reprendre à l'Odéon, et le public décidera en dernier ressort s'il doit, comme il l'a fait pour Ilem-iette Maréchal et V Artésienne, réviser l'arrfit des premiers juges.
En attendant, je signale à M. Zola un adepte de ses doctrines qu'il n'a jamais songé, sans doute, à compter parmi ses lidèles, Alphonse Karr.
Dans la préface de son drame, M. Zola dit ceci : « Comment voulez- vous que les vieux champions de 1830 soient tendres pour TViérùse Raquin? Passe encore, si ma mercière était une reine et si mon assassin portait un justaucorps abricot ; il faudrait aussi qu'au dénouement, Thérèse et Laurent pussent s'empoisonner à l'aide d'une coupe d'or pleine de vin de Syracuse, Mais, fi de cette arrière-boutique ! Fi de ces petites gens qui se permelleul d'avoir un drame chez eux, à leur table couverte d'une loile cirée I »
Or, quinze années auparavant, l'auteur des Guêpes ouvrait, au beau milieu de son roman de la Pénélope normande, la parenlhèse suivante :
(1 11 y a au théâtre des conventions étranges, qui restreignent singulièrement le nombre des combinaisons dramatiques et littéraires, qui diminuent dans une proporlion inquiélanle la séite des choses vraies qu'il est défendu à l'écrivain de reproduire. »
)) Ainsi, l'adultère n'est toléré que si les personnages expriment leurs sentiments immodestes eos'arretant un peu chaque fois qu'ils ont prononcé six syllabes, et un peu davantage lorsqu'ils en ont prononcé douze. Il est, de plus, absolument nécessaire que les vœux déshon-
notes se manifestent par des phrases où, de douze en douze syllabes, les paroles hostiles à la pudeur se terminent par les trois mêmes lettres que la dernière des douze précédentes syllabes criminelles. »
» C'est-à-dire que Phèdre en prose, et sous un antre nom que celui de tragédie, exciterait Tindignation du public I »
On a offert récemment une Phèdre en prose au public. Est-ce la faute du sujet? Est-ce celle de l'auteur? 11 ne s'en est guère accommodé.
12 Juillet 1789. » Salle des Tuileries, à Paris: IL BAR- BIERE DI SIVIGLIA, opéra-bouffe en quatre actes, d'après Beaumarchais, musique de Paisiello, interprété par les artistes italiens du théâtre de Monsieur, et représenté en France pour la première fois .
Ceci tuera cela! a dit Victor Hugo. Le Barbier de Rossini a détrôné celui de Paisiello, et Ton ne se souvenait plus guère de ce dernier, lorsqu'en 1805, au début de sa campagne homérique contre V Africaine, Alexis Azevedo s'avisa de soutenir que Meyerbeer avait emprunté à Paisiello le motif du fameux unisson de son cinquième acte, motif calqué, disait-il, sur celui de la jolie sérénade d'Almaviva : « Je suis Lindor. »
Bien que les deux nouveaux commençassent en effet de même, l'accusation était, au fond, puérile; elle n'en fit pas moins le tour de la presse, et quelques naïfs eurent la bonhomie de la prendre au sérieux.
L'attention du public s'était reportée sur l'opéra de Paisiello, et, profitant de ce regain d'actualité, l'administration des Fantaisies-Parisiennes, alors installées sur l'emplacement des Nouveautés actuelles, le reprit le 15 mai 1868, avec une version française de M. Victor Wilder.
Cette reprise eut même beaucoup de succès.
On ignore généralement que le Barbier de Séuille, qui a si heureusement inspiré Paisiello et Rossini, devait être primitivement, dans la pensée de son auteur, un opéracomique.
Si ce projet n'eut pas de suite, c'est exactement pour les molifs qu'invoque Wagner à l'appui de sa réforme dramatique.
« Notre musique dramatique, dit Beaumarchais dans sa préface, ressemble trop à notre musique chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaieté franche. »
(t II faudra commencer à l'employer sérieusement au théâtre, quand on sentira bien qu'il ne faut chanter que pour parler ; quand nos musiciens se rapprocheront de la nature, et surtout cesseront de s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'un air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des rondeaux dans un drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt et dénote un vide insupportable dans les idées, u
Pas trop cruel encore, le radotage de Paisiello et celui de Hossini. Mais, en entendant la partition qui nous occupe, Beaumarchais aura sans doute changé d'avis.
13 JuUlet 1836. — Comédie- KrançaUe : JACQUES II, drame en cinq actes, de Vanderburcli .
L'affiche aurait pu ajouter : « Joué par autorité de justice. »
Il fallut, en clTet, un jugement du tribunal de cornmerce pour décider la Comédie-Française à monter ce drame, que la censure avait interdit avant 1830, et qui, malgré la suppression d'un acte entier, dès la seconde
représentation, parut encore trop long au public et n'eut aucun succès.
On ne décrète pas les applaudissements.
Déjn, le 18 mai précédent, les comédiens de la rue Richelieu avaient joué, « par autorité de justice », les Deux MahométanSy comédie en un acte, de La Verpillière.
Jamais la Comédie-Française ne fut plus processive quW cette époque désastreuse entre toutes, oh certaine représentation de Tartuffe et du Legs faisait tout juste encaisser la somme dérisoire de trente-cinq francs!
J'étais seul, l'autre soir, au Théâtre-Français,
Ou presque seul; l'auteur n'avait pas grand succès.
Ce n'était que Molière
disait mélancoliquement Alfred de Musset ; et il vengeait le grand poète de Toubli du public, qui courait aux mélodrames moyen âge à la mode.
Procès avec M. de Custines, qui avait avancé une dizaine de mille francs pour frais de décors et de costumes d'une certaine Béatrice Cenci, et qui, ne pouvant faire jouer son œuvre, arrêtée par décision ministérielle, redemandait son argent.
Procès avec les auteurs d'un Caïus Gracchus et d'un Cardinal Voltaire, Dartois et Desnoyers, pour un motif analogue.
Procès avec l'auteur du Sophiste, avec celui de Plus de peur que de mal, petite pièce jouée aussi par autorité de justice. Procès à Toccasion d7sa5e//e en Palestine, de Dupaly, que la Comédie se refusait à monter ; à Toccasion d'IIernani et de Marion Delorme, qu'elle se refusait à reprendre.
En résumé, Jacques II et les Deux Mahomètans inaugurèrent une ère judiciaire pendant laquelle la Comédie- Française, dit un de ses historiens, aurait dû jouer les
Plaideurs tous les soirs, pour bien se pénétrer de sa situation.
14 Juillet 1823. — Variétés : LE PRÉCEPTEUR DANS L'EMBARRAS, vaudeville en un acte, di: Mélesville.
Lorsqu'un auteur dramatique apprend qu'une pièce eu répétition d'un de ses confrères présente, avec une autre qu'il écrit lui-même, une analogie évidente de titre ou de donnée, son premier soin est, habituellement, d'en avertir le public par la voie de la presse, afin de se metUe à l'abri de toute accusation d'imitation ou de plagiat. Souvent même il renonce à poursuivre sa tâche.
Oii l'on voit un obstacle aujourd'hui, on voyait siuiplemenl un stimulant auli-efois, et il sutfisait qu'un sujet de pièce eût plu au public ou parût avoir chance de lui plaire, pour que chacun s'en emparât sans scrupule, avec l'unique ohjeclif d'arriver hon premier.
C'est ainsi que l'année 1823 fut l'année des Pr^cepieurs dans l'embarras, comme l'année 1829, par exemple, devait être celle des Gtiillaume Tell.
En moins de six semaines, quatre vaudevilles, tirés de la même comédie italienne et portant le même titre du Précepteur dans l'embarras, virent le jour à Paris ; le premier, de Carmouche et de Courcy, à la Gatté, le 18 juin ; le second, d'Imbert et Varner, au Gymnase, le 3 juillet ; le troisième, de Mélesville, aux Variétés, le U juillet; le dernier enlin , d'Ernest et Ménissier, & l'Ambigu, le 23 du même mois.
Dans les quatre pièces, l'embarras du précepteur résulte de la présence, dans le chflteau où il donne des leçons, d'un enfant né du mariage secret de son élève, et dont on lui attribue la paternité.
La donnée est incontestablement drôle, et Mélesville, surtout, en a tiré un excellent parti.
La même situation devait se retrouver plus tard dans deux opéras : l'un, de Donizetti, VAjo nelV imbarrazzo ; Tautre, du comte Gabrielli, DonGregorio, oîi Sainte-Foy était impayable.
N'est-ce pas un peu aussi le point de départ de Bébé ?
15 Juillet 1871. — Palais-Royal : LE SAPEUR ET LA
MARÉCHALE, vaudeville en un acte, d'Ernest L'Epine.
Ce nom de TEpine n'est pas celui sous lequel on connaît le plus l'auteur du Sapeur et la Maréchale, qui, depuis trente ans, semble avoir pris à tâche de dérouter le public par la variété de ses pseudonymes et la diversité de ses productions.
En 1855, alors qu'il était encore secrétaire du duc de Morny, il débute au théâtre comme compositeur, avec Méry pour parolier, et fait jouer, le 29 novembre, aux Bouffes-Parisiens, une petite opérette en un acte. Sur un volcan, que les auteurs retirent après la première.
En 1860, nouvel essai musical, toujours aux BoufTes, et toujours sous le nom de L'Epine, avec une autre opérette, Croquignole XXX V/, paroles de Deforges et Gastincau.
En 1862, le musicien se fait dramaturge et donne, à rOdéon la Dernière Idole, en collaboration avec M. Alphonse Daudet.
Trois ans après, le 8 avril 1865, les mômes collaborateurs font jouer aux Français la jolie comédie de VŒillet blanc, mais cette fois, — on n'a jamais pu savoir pourquoi, — an nom de L'Epine est substitué le pseudonyme de E. Manuel. Hochefort s'amusa beaucoup de cette substitution :« Ainsi, disait-il, voilà qui est connu. Quand
un homme fait jouer une comédie au Thâàtre-Français, il commet une action tellement honleuse, qu'il est obligé de prendre un pseudonyme pour échapper à son déshonneur I rt
M. L'Epine n'en garde pas moins ce pseudonyme pour donner, encore en collaboration avec Alphonse Daudet, le petit drame du Frère aîné, au Vaudeville.
Puis, le compositeur rentre en scène et signe L'Epine, en lb68, un recueil do scènes et chansons dont il n'a écrit que la musique.
Enfin, il adopte, pour ne presque plus le quitter, le nouveau pseudonyme de0uatrelles,sous lequel ont paru plusieurs comédies et surtout tant de piquants articles.
J'oubliais de dire que M. L'Epine, dit Manuel, dit Quatrelles, est un ancien élève de Gogniet, et, à ce titre, a été admis, il y a deux ans, h l'Exposition du blanc et du noir.
(I Les arts sont un, répond-il à ceus qui s'étonnent de celte vnriété d'aptitudes, pour qui les étudie sans souci de la routine. Sans s'en rendre compte, celui qui coordonne les sons apprend à grouper les couleurs et à encliatner les idées I s
M. L'Epine a peut-être raison; en tout cas, c'est une vérité qui reste à démontrer.
16 Juillet 1863. — Gymnase : LE DÉMON DU JEU, comédie en cliui actes, par Théodore Barrière et Crisafulli.
Montée pour les adieux, au Gymnase, de Lafontaine et de Victoria, cette comédie fut reprise, sur la même scène, au commencement de l'été 1871.
Le moment n'était guère propice; l'attention du public n'était pas aux choses du théâtre. Les critiques en vue n'avaient pas même repris possession de leur feuille-
ton dramatique. Le Démon du jeu fut cependant bien accueilli et certaine scène, entre autres, remarquablement rendue par Pujol, produisit un grand effet, celle où le héros du drame, Raoul de Villefranche, est surpris par sa femme au moment oîi, debout devant une glace, s'étudiant à garder un visage impassible, il commence, les cartes en main, son apprentissage de tricheur.
La pièce de Barrière et de Crisafulli devrait néanmoins, croyons-nous, pour être reprise aujourd'hui avec chances de succès, subir d'importantes retouches.
Le personnage du tentateur, Hector d'Argelès, est bien connu. Les rôles épisodiqucs du capitaine retraité Carrelet et de Timpressionnable miss Crockett sont trop chargés. Certains détails ont vieilli, et, dès 1863, on dut s'étonner de voir Raoul prendre une chaise de poste pour se rendre de Paris à Meaux. Enfin, le dénouement n'est pas concluant. Raoul jure de ne plus jouer, sur la tôle de l'enfant que sa femme porte dans son sein. Serment de joueur, comme les autres.
Peu importe, lo Démon du jeu se lit encore avec plaisir, et mérite d'ôtre honorablement classé dans la bibliothèque des amateurs, à la suite du Joueur de Regnard, du Beverlei de Saurin, et de Trente ans ou la vie d'un joueur de Ducange.
17 Juillet 1841. — Palais-Royal : LA SŒUR DE JOCRISSE, vaudeville en un acte, de Duvert et Lauzanne.
Tous les habitués des matinées du dimanche ont vu Baron dans ce spirituel vaudeville, une des dernières et non des moins divertissantes incarnations de Jocrisse.
Mais ce qu'on ne se figure guère aujourd'hui, c'est l'extraordinaire popularité dont a joui Jocrisse autrefois.
Qu'il descende ou non du Florentin Stenterello, qu'il
ait fait une apparition plus ou moins brillante dans le Ballet des quolibets, dont j'ai déjà parlé, les savants seuls en ont cure.
Pour le public, Jocrisse n'a pris naissance qu'en 1792, le jour où Dorvigny a donné son Désespoir de Jocrisse, vaudeville célèbre s'il en fut, où mademoiselle Mars débuta au théâtre dans te râle du petit Nicolas, et qui devait être représenté devant l'ennemi à Jemmapes, le 13 novembre de la m^me année.
Que de [lièces imitées, depuis, de celle de Dorvigny! Outre celle qui nous occupe, outre les Premières armes de Jocrisse, une soirée de Jocrisse, une heure de Jocrisse, Jean Gilles frère de Jocrisse, les deux Jocrisses, les Jocrisses de l'amour, et nombre de vaudevilles ou comédies inspirées par Jocrisse, nous avons eu :
Jocrisse tout court; Jocrisse apprenti cornac; — au Palais-Iioyal ; — au sérail de Consiantinople ; — autre part; — aux Enfers ; — changé de condition; — chef de brigands ; — commissionnaire; — congédié; — corrigé; — cuisinier; — dans son ménage ; — en famille ; — en ménage; — grand-pàre, fils et petit-fils ; — jaloux; — maître; — maitre et valet; — marié; — médecin; — millionnaire; —paria; — suicidé, enfin.
Et la liste n'est certainement pas close, car le type n'a pas cessé d'être vrai, et la dynastie des Jocrisses n'est pas près de s'éteindre.
Il en esl de tous les états.
18 Juillet 1818. — Odéon : LA FAMILLE GLINET ou LES PREMIi:nS TKMI'S DE LA LIGUE, comédie en cinq actes.
Je me souviens d'une intéressante conférence de M. Lagouvé, dans laquelle l'auteur à'Un jeune homme qui ne
fait rien, cita incidemment le roi Louis-Philippe comme un des collaborateurs de Scribe. Il s'agissait d'un livret d'opéra, les Têtes Rondes, dont Louis-Philippe avait eu Tidée h Glaremont et pour lequel il avait demandé le concours de Scribe, de passage en Angleterre en 1850. L'œuvre écrite, ou tout au moins esquissée de concert, ne devait jamais ôtre représentée.
On a dit moins justement que Louis XYIII était l'un des auteurs de la Famille Glinet.
Celte collaboration, si elle se fût réellement produite, n'eût rien eu que de très honorable pour un souverain. Jouée en pleine Terreur blanche, la Famille Glinet était, en effet, une œuvre de contre-réaction, dont certaines tirades essentiellement conciliatrices furent couvertes d'applaudissements, celle-ci par exemple:
Tâchons oufiu d'aimer la Franco un pou pnurolle; Et, si quelqu'un ilo nous se fourvoie en son zèle, Cet enfant Ogurù, no l'oublions jamais.
Pour ôtre dans Terreur, n'en est pas moins Français I
Mais il paraît prouvé que le Roi s'était contenté d'opérer quelques corrections sans importance sur le manuscrit qu'il avait désiré lire, et d'écrire de sa main le pei* mis de jouer, en opposilïon 3L\i veto de la censure. Ajoutons qu'il inscrivit Merville pour une pension de huit cents livres sur sa cassette particulière.
Le véritable et seul auteur de la Famille Glinet fut ravi, et il y avait de quoi. Mais grande dut ôtre la stupéfaction des censeurs si maladroitement inspirés !
10 Juillet 1727. —Théâtre-Français: LE FRANÇAIS A LONDUFS, comédie en un acte, de Boissy.
Cette petite pièce, dont le succès fut très vif en son
temps, est un des premiers produits de l'anglomanie qui a sévi en France pendant plus d'un siècle.
Tandis que dos voisins n'ont jamais cessé de se moquer de notre frivolité, nous nous sommes complu à les prendro pour modèles, et l'auslËre Albion compte encore parmi nous un certain nombre d'admirateurs fervents qu'auront sans doute prodigieusement surpris les révélations de la Pall MiiU Gazette.
Boissy, dans son Français à Londres, a mis en présence un marquis léger, spirituel, suffîsant, tout fraîcbement déb^irqué sur le sol britannique, et un baron gourmé, raisonneur, qui, établi à Londresdepuis plusieurs années, s'est évertué à se donner l'aspect d'un véritable Anglais.
Toutes les sympathies de l'auteur sont, naturellement, pour ce dernier.
Or, à la lecture du Français à Londres on éprouve une impression singulière.
X.a seule cbose qui plaise encore dans cette comédie démodée, c'est précisément le bagout du marquis, ce sont ses déliDÎtions humoristiques des « airs », des «manières H et des " façons )) ; et, tandis que les autres personnages pontifient avec un noble ensemble, on aime à l'entendre leur répondre simplement:
" Le bon sens dont vous vous targuez n'est autre chose que ce sens commun qui court les rues et qui est de tous les pays. Mais l'esprit ne vient qu'en France ; c'est pour ainsi dire son terrain, et nous en fournissons tous les autres peuples de l'Europe ! »
Il faut avouer aussi qu'ils nous en sont peu reconnaissants.
20 Juillet 1850 — Opôra-Comiqne : GIRALDA ou LA NOU- VELLE PSYCHÉ, opéra-comique en trois actes, paroles de Scribe, musique d'Adam.
Nous n'avons pas à faire l*éloge de cet ouvrage que tout le monde connaît et que TOpéra-Gomique a repris avec succès il y a quatre ans.
Rappelons seulement que personne ne voulait, à l^origine, du livret, qui contribua cependant pour une large part au succès, et a été souvent imité depuis.
Scribe Tavait écrit pour Auber, qui le garda longtemps en portefeuille sans se décider à le mettre en musique. Plus lard, M. Perrin, alors directeur de TOpéra-Comique, se refusa, parait-il, pendant deux ans, à monter Oiralda. « Encouragé par l'immense succès du Val d'Andorre^ il croyait, dit Adam dans ses Souvenirs^ que le succès ne pouvait s'acquérir à TOpéra-Comique, qu'avec des pièces tristes et dramatiques ».
Que M. Perrin ait compté plus ou moins sur Oiralda, il ne Ten mit pas moins en scène avec un soin extrême et en confia l'interprétation à l'élite de sa troupe : Audran, Bassine, Sainte- Foy, Ricquier, mademoiselle Meyer (plus tird madame Meillet), mademoiselle Miolan, enfin, dont la nouvelle Psyché fut la première création.
Ce fut en outre Touvrage qu'il reprit le premier lorsqu'il fut rappelé à la direction de l'Opéra-Gomique en
Aussi soupçonnons-nous Adam de n'avoir pas été tout à fait juste en cette circonstance, et d'avoir écrit les lignes citées plus haut dans un accès de mauvaise humeur.
21 Juillet 1865. — Porte- Saint-Martin : PARIS, drame en cinq actes, vingt-six tableaux, prologue et épilogue, par Paul Meurice (pour les premiers vingt et un tableaux et l'épilogue).
Cette attribution singulière nécessite une explicalioa.
La pièce, rappelons-le en deux mois, est une sorte d'évocation de Paris à travers les âges. L'action a pour point de départ la rivalité des deux lils de la druidesse Vellêda, rivalité qui se poursuit de génération en génération, et qui sert de lien à une suite de tableaux historiques, plus ou moins heureusement dramatisés, où figurent presque tous les héros de notre grande cilé.
Or cette pièce, telle que l'avait conçue l'auteur, pièce dédiée à Victor Hugo, commençait à Jules César et Unissait à Bonaparte revenant de la campagne d'Italie, en 1797.
La censure exigea la suppression de deux épisodes, le triomphe de Voltaire et la rentrée de Bonaparte, et, par contre, l'adjonction d'un tableau final représentant la distribution des aigles au champ-de-Hars, par Napoléon, empereur.
Sur le refus de l'autour de modifier son drame, le directeur, Marc Fournier, le modifia lui-mSme, et, bien que Paul Meurice protestât que la pièce ainsi remaniée n'était plus son œuvre, ne l'en fit pas moins jouer sous son nom.
Paul Meurice plaida pour demander la suppression de ce nom sur l'affli-he, perdit son procès, et l'on vit ce spectacle toujours étrange d'un auteur d'une pièce à succès qu'on nomme et qu'on applaudit malgré lui.
22 Juillet 1880 — Théâtre des Nations : GLAIRVIN PÈRE ET FILS, pièce en trois actes, d'Albin Valabrègue.
Celte pièce, le second essai dramatique de son auteur, a été imprimée avec une préface où M. Valabrègue s'est amusé à soutenir cette thèse, moins paradoxale qu'elle n'en a l'air, « qu'il est plus facile d'écrire une bonne pièce que de la faire jouer ».
Un passage de cette originale préface est particulièrement intéressant; c'est celui où M. Valabrègue prétend que, « si Ton soumettait à un examen d'un jury d'élite les pièces d'un certain nombre d'inconnus qu'il connaît, on verrait qu'il y a du talent et de l'esprit ailleurs que dans les œuvres des auteurs joués. » Or, parmi les noms des « inconnus qu'il connaissait » figure celui de Jules Bobillot, l'héroïque défenseur de Tuyen-Quan, dont un roman posthume a été remarqué.
Quant à la pièce elle-même, jouée dans le cœur de l'été, à peine honorée de la présence d'un petit nombre de critiques, — on ne se dérange pas volontiers au mois de Juillet pour un débutant, — elle n'eut qu'une quinzaine de représentations.
On trouve dans cette pièce, avec des inexpériences nombreuses, cela est hors de doute, une donnée assez intéressante qui n est pas sans analogie avec celle de Denise^ un personnage drolatique bien dessiné, Glairvin père, et quelques unes de ces boutades fantaisistes qui sont comme la marque spéciale de l'auteur, aujourd'hui arrivé, ^\i Bonheur conjugal et de Durand et Durand ; celle-ci, par exemple, contre le baccalauréat : « Il ne manque pas de grands hommes qui ne sont pas bacheliers!... Démosthènes ne l'était pas, bachelier, et, s'il vivait, il ne pourrait pas rentrer dans le barreau !... Gicéron non plus ! »
23 Juillet 1763 — Théitre-Italiea : LES OEVX CHASSEURS ET LA LAITIERE, connéilie en ua acte, mêléa d'ariettes, paroles d'Aiiseaume, musique de Duni.
Remanié par MM, Adeais et Gevaert, ce petit ouvrage a été repris pour la dernière fois à l'Opéra-Comique le 3 août 1863, cent deux ans après sa première apparition.
Le 6 février 1837, Xavier, Ouvert et Lauzanne en avaient donné au Palais-Royal une adaptation fantaisiste sous ce titre bizarre : « la Laitière et les Deux Chasseurs ou l'Ours, le Ballon, ta Grenouille et le Pot au lait, chose fort curieuse imitée de Duni et du ci-devant Anseau me. "
On sait que dans ceUe pièce un ours joue un r61e assen important.
Or, certain soir, la présence de cet ours donna lieu h un incident assez plaisant.
Il faisait un orage épouvantable, et l'acteur chargé du rOle de l'ours était très dévot.
A peine venait-il d'entrer en scène, qu'un effroyable coup de tonnerre retentit.
Saisi d'effroi, il oublie qu'il est dans la peau d'un ours , se dresse subitement sur ses deux pieds, fait le signe de la croix, et continue son rôle au milieu d'un rire universel.
Une autre fois, un farceur s'amusa h substituer i!k la tête de l'ours une tête de loup que l'acteur mit, sans y prendre garde, et dont la vue causa au public une folle gai té.
Ne serait-ce pas cette mauvaise plaisanterie qui aurait donné à Scribe età Saintine l'idée de leur légendaire bouffonnerie de l'Ours et le Pacha t
24 Juillet 1729. — Théâtre-Italien : AGNÈS DE CHAILLOT,
parodie en un acte, en vers, d'Inès de Castro, par Legrand et Dominique.
Legrand a été une victime de la malchance.
Comédien de talent, il eut à se faire pardonner une physionomie ingrate et une taille dépourvue de majesté : « Messieurs, dit-il un jour aux spectateurs qui l'accueillaient assez mal, il vous est plus aisé devons accoutumer à ma figure qu'à moi d'en changer. » Si l'esprit pouvait désarmer le public, ce mot-là eût gagné sa cause.
Auteur dramatique, il a eu le malheur plus grand encore d'être opposé par Schlegel à Molière. Un pareil pavé vous assomme sûrement son homme. Legrand ne s'en est pas relevé.
J'ai eu la curiosité de lire son théâtre : je ne regrette pas le temps que j'y ai passé. V Aveugle clairvoyant est une charmante et ingénieuse petitecomédie, qu'on pourrait représenter aujourd'hui ; Marivaux s'est souvenu du Galant Coureur, en écrivant son Jeu de V Amour et du Hasard; Cartouche est une pièce d'actualité encore amusante à cent soixante-six ans d'intervalle; le Philanthrope est une originale réduction — avant la lettre — de l'Op'^ timiste et des Petits Oiseaux; Belphégor, une spirituelle satire des agioteurs. Toutes les pièces de Legrand, même les moins bonnes, se recommandent par la gaîté, la bonne humeur^ le naturel, un je ne sais quoi de franc, de pimpant dans le dialogue, avec un grain de fantaisie à l'occasion. L'invention manque quelquefois, le bon goût souvent; peu importe, Legrand est un des héritiers les moins indignes de Regnard, — de Regnard du Retour impréou et d* Attendez-moi sous Vorme, s'entend.
La postérité Ta oublié; ses contemporains ne Font pas
apprécié à sa valeur. Le genre qu'il cultivait n'était pas
grave; s'il eût été solennel et môme un peu ennuyeux, on en eût fait plus de cas.
25 Juillet 1848. — Porte- Saint-Martin : TRAGALDABAS,
drame en cinq actes, en vers, d'Auguste Vacquerie.
Chacun sait ce qu'il advint à la représentation de certaine triigédie sifflée à outrance, où le souffleur ahuri, entraîné par l'exemple, au lieu de soufQer, siTfla.
A la première de Tragaldabas, on vit, s'il faut en croire M. Vacquerie, quelque chose de plus étrange encore. Mais laissons la parole à l'auteur :
« Au moment où Tragaldabas, engagé comme âne dans une troupe de saltimbanques, était sur leur chariot, sa peau d'âne sous le hras, je remarquai que deux des saltimbanques sifflaient.
>} — Tiens! dis-je tout haut, voici une chose qui n'a pas dû arriver souvent : un auteur sifflé par ses propres acteurs !
11 — Oh ! monsieur, me dit une jeune femme qui était pr&s de moi et qui ne me connaissait pas, nous rions, nous, mais il y a quelqu'un qui ne rit pas.
.. — Qui donc?
» — Le pauvre auteur.
» — Le pauvre autour, lui dis-je, c'est moi. »
Heureusement « le pauvre auteur » était un vrai poète, et les poètes, suivant ses propres expressions, sont de la . nature des chats, qui tombent de haut sans se faire de mal.
M. Vacquerie est tombé de haut avec Tragaldabas, et plus tard avec les Funérailles de l'honneur.
Or, ces deux chutes retentissantes n'ont nullement nui
au succès de Souvent homme varie, de Jean Daudry et de Formosa.
Peut-être môme Tragaldabas serait-il bien accueilli, si, comme il en a été souvent question, on se décidait à le remettre à la scène.
On prendrait ce drame bizarre pour ce qu'il est en réalité, une pure fantaisie poétique. On applaudirait à la délicieuse déclaration d'amour d'Eliseo, à quelques scènes d'un comique original.
Quant à la donnée, cette situation d'un amant qui se fait le terre-neuve du mari de la femme qu'il adore, de peur, en cas d'accident, d'être obligé d'épouser sa veuve, on reconnaîtrait qu'elle n'a rien de monstrueux, qu'on s'en est môme souvent inspiré depuis, et qu'au fond, le drame, jadis conspué, de M. Vacquerie, a un point de départ analogue à celui de maintes petites comédies de genre jugées très innocentes : Histoire ancienne, Vxiutre motif et le Fruit défendu^ par exemple.
26 Juillet 1867. — Palais-Hoyal : LA GRAMMAIRE, vaudeville en un acte, d'Eugène Labiche et Alphonse Jolly.
Alexandre Dumas fils, rencontrant, il y a une quinzaine d'années, sous sa plume, le nom de M. Labiche, n'hésitait pas à qualifier ainsi l'auteur de la Cagnotte : « C'est un des poètes comiques les plus fins et les plus francs qui aient existé depuis Plante, le seul, peut-être, qui puisse lui être comparé! »
Si l'éloge est excessif, peu importe. On voit que M. A. Dumas fils n'avait pas attendu que M. Labiche se présentât à la Comédie-Française pour apprécier son théâtre.
La Grammaire est une des perles de ce théâtre, d'une gaieté intarissable, et où l'observation s'allie si heureu-
sèment à la fantaisie. Quelques traits eu sont devenus populaires ; par exemple, l'exclamation joyeuse d'un archéologue découvrant des fragments d'un vase intime qui n'a rien d'antique : « C'est un lacrymatoire de la décadence! »
M. Labiche a écrit la Grammaire en collaboration avec M. Leveaux, avec qui il avait déjà donné plusieurs vaudevilles. M. Leveaux avait fait d'abord la pièce; elle était en trois actes; Labiche la réduisit en un seul.
C'est même à cause de cette collaboration que M. Leveaux, qui a signé sous son véritable nom une élude sur Montesquieu et d'intéressants souvenirs sur le théâtre de Compiègne, se décida à prendre un pseudonyme.
« Mon cher ami, lui avait dit tout d'abord Labiche, tu ne peux pas garder ton nom. Le mien n'irait pas avec le tien. Tu comprends si on rirait quand on annoncerait : " Labiche et Leveaux! a El M. Leveaux s'appela désormais, au théâtre, Alphonse Jolly.
37 Juillet 1861.— ThÔâtre impérial du Cirque : LA PIUSE DE PLIKIN, drame mihtaire & grand spectacle, en cinq actes et onze tableaux, par Adolphe d'Ennery.
A l'époque où fut jouée ta Pri^e de Pékin, on ne donnait p;i» un mélodrame à succès sans que des gens <> bien informas >< en attribuassent une part de paternité à un collaborateur masqué, qui n'élail autre que le secrétaire particulier de l'empereur, M. Mocquard.
La vérité estque, sans 61 re jamais nommé sur l'afllche, M. Mocquard a touché des droits d'auleur pour un certain nombre de drames : pour le Masque de poix, notamment, avec Anlier et Barré; pour la l'ircuse de cartes, avec Victor Séjour; pour ta Fausse Adultère, l'Histoire