UNE PREMIÈRE TAR JOUR
tout Téclat de la jeunesse, et Léontino Fay (plus tard madame Volnys), qui n'était encore qu'une enfant.
Ce vaudeville fut accueilli par des bravos enthousiastes, et le succès des interprètes, surtout do la plus jeune fut tel, que Scribe, ravi, voulut que Léontine Fay fut nommée comme auteur à la chute du rideau, et composa pour elle le quatrain suivant :
Vous qui rêvez une actrice parfaite, Accourez voir Léontine... et soudain A'ous reverrez Contât et Saint-Aubin, En retournant votre lorgnette.
Il fallait un pendant à la Petite Sœur, et ce pendant fut le Mariage enfantin, que Scribe, do concert avec Germain Delavigne, improvisa en quelques jours, sur une donnée déjà traitée par Favart.
Le succès de ce nouveau vaudeville, interprété, comme le précédent, par Déjazet (Octave de Balainville), et Léontine Fay (Céline deMireval), égala celui de la, Petite Sœur et pendant quelques temps Léontine Fay, pour qui Scribe devait écrire successivement la Petite Folle, lo Vieux Garçon et ht Petite Fille, etc., fut la coqueluche du public parisien. Qui de nous n'a entendu quelque vieil amateur évoquer avec émotion le souvenir de cette charmante et mignonne actrice?
Mais le nombre de ceux qui l'ont vue, alors, est aujourd'hui bien restreint. Un des premiers collaborateurs de Scribe, le père Dupin, comme on l'appelait familièrement, semblait être « oublié » suivant le joli mot d'Auber. 11 vient de disparaître à son tour, dans sa centième année. La gaîté, on l'avouera, entretient la vie.
17 août 1823- - Opéra-Comique: LE SOLITAIRE, opéra-
comiquft en trois actes, paroles de Planard, musique de
Peu de morceaux ont joui d'autant de vogue que les fameux couplets du héros de l'opéra-comique deCarafa
Qui voit tout, Qui sait tout, Entend tout, Est partout.
Couplets qui inspirèrent à Désaugiers cette parodie un peu risquée :
Qu'est-ce qui d'Ia ngure Observe l'inoitis les traits?
Qu'est-ce ce qui d'Ia nature Connaît l'mieux les secrets ?
A la chaleur trop forte Qui brùie notre sang Qu'est-ce qui bien vite apporte Un r'mÈde adoucissant?
Chut!... c'est l'apotliicaire
Qui voit tout Qui sait tout, Entend tout,
Est partout.
-Mais qui pense aujourd'hui au Solitaire? L'auteur est presque aussi oublié que son œuvre, et c'est à peine si quelques curieux se sont dérangés pour aller entendre son bel opéra do Masanieilo au Chlteau-d'Eau, lorsque les (lirecleurs improvisés de ce théitre ont eu, il y a cinq ans, l'idée de l'y reprendre.
Garafa était cependant un compositeur de grand mérite et, de plus, un très galant homme. Une anecdote peu connue le peint tout entier.
Le lendemain de la première représentation de la Violette, il écrivit aux journaux que la musique des finales du premier et du deuxième acte de cet opéra-comique était de Leborne : «Il avait, disait-il, attendu, pourfaire cette déclaration, l'issue de la première représentation afin d'associer son jeune collaborateur plutôt à sa bonne qu'à sa mauvaise fortune. »
18 août 1866. — Comédie-Française : FANTASIO, comédie
en deux actes, d'Alfred de Musset.
Il y a deux textes de Fantasio : le texte authentique donné par la Revue des Deux-Mondes (livraison du l*"" janvier 1834) ; le texte « conforme à la représentation », c'est-à-dire élagué, altéré par Paul de Musset.
Or, ces coupures, ces altérations qui, dans la pensée de l'arrangeur, devaient aider au succès scénique de Fantasio^ le compromirent au contraire d'une façon irrémédiable.
La modification apportée au dénouement, par exemple, choqua tout le monde. Fantasio transformé en soupirant attitré, Fantasio rivé à la cour de la princesse de Bavière, par la perspective d'une sorte d'union morganatique, est un héros quelconque de Scribe, mais n*est plus Fantasio.
La pièce ne réussit donc pas et ce fut grand dommage, car il en est peu où Musset ait fait une aussi large dépense d'esprit, d'humour, de verve comique et de cœur.
Nous insistons sur ce dernier mot : qu'on se rappelle en efl"et la fière réponse de Fantasio à Elsbeth, lorsque
celle-ci, débarrassée de son ridicule prétendant, se demande si la conséquence de cette rupture ne sera pas une déclaration de guerre.
B La guerre, s' écpie-t-elle, quel malheur! — Vous appelez cela un malheur? reprend le jeune homme. Aimeriez-vous mieux un mari qui prend fait et cause pour sa perruque? Eh! madame, si la guerre est déclarée, nous saurons quoi faire de nos bras ; les oisifs de nos promenades mettront leurs uniformes ; moi-m&me je prendrai mon fusil de chasse, s'il n'est pas encore vendu. Nous irons faire un tour en Italie, et si vous entrez jamais à Mantoue, ce sera comme une véritable reine, sans qu'il y ait besoin pour cela d'autres cierges que nos épées ! >
N'est-ce pas tout à la fois chevaleresque, viril et charmant, et si Fantasio est, comme on l'a dit, le portrait fidèle du poËte, pourquoi donc avoir si souvent reproché à celui-ci de glorifier l'égoïsme et de manquer de virilité?
N'a-t-il pas fait d'ailleurs les vers sur la paresse, cl le Bhin allemand?
19 août 1694. — Tliéàtre -Français : LES MOTS A LA MODD, comédie en un acte, en vers, de Boursault.
Cette comédie, peu connue et visiblement imitée des Précieuses ridicules, est, comme l'indique son titre, une critique des mots à la mode à l'époque où elle fut écrite. Ur, on s'aperçoit avec surprise, en la lisant, que la plu. part des termes dont s'amuse Boursault sont entrés peu h. peu dans le domaine du langage courant ou ont des équivalents tout aussi bizarres.
Citons dans la première catégorie la locution : « Eh I quelqu'un », employée pour appeler un domestique; les expressions : 'i se faufiler», avoir, « un entretien gauche >
et « une agréable allure », être « fait comme une peinture », tous termes employés familièrement aujourd'hui, sans aucune nuance de prétention.
Passons à la seconde catégorie. On abusait du temps de Boursault du mot a joli », comme on abuse aujourd'hui du mot « gentil ». On disait d'un enfant î il est joli « à manger ! », comme nous disons : il est gentil « à croquer I »
Quant aux termes de toilette, s'ils étaient plus risqués autrefois qu'aujourd'hui, bien qu'on puisse opposer, par exemple, aux « tâtez-y », sorte de nœud de corsage alors à la mode, les « suivez-moi jeune homme » qui ont eu tant de faveur il y a quelques années, la différence, au fond, est peu sensible.
Les femmes portaient des cornettes « h la jardinière », elles portent des robes « à la paysanne » ; les corsets s'appelaient des « gourgandines », les bouffons de devant s'appellent des « polichinelles ».
C'est le cas de dire, puisque nous sommes sur le chapitre du costume : Bonnet blanc et blanc bonnet!
Faut-il en conclure que nous n'avons ni plus ni moins d'esprit que nos pères ?
20 Août 1828. - Opéra : LE COMTE ORY, opéra en deux actes, de Scribe et Delestre-Poirson, musique de Rossini.
Tout le monde sait que ce charmant ouvrage est né de l'union médiocrement assortie d'un vaudeville de Scribe et de Delestre-Poirson, joué sous le môme titre, le 16 décembre 1816, et d'un opéra do circonstance, le Voyafjo à l^eims ou V Auberge du Lis cVO)\ écrit par Rossini en 1825, sur un livret italien de Balocchi.
Les archives de l'Opéra ne contiennent que deux documents relatifs à la mise à l'étude du Comte Orij,
Le premier est le mémoire des peintures et des décorations faites par Cicéri, pièce très courte, mais très instructive, d'où il ressort qu'on joua le Coinle Ory dans de vieux décors, à l'exception « d'un petit ermitage neuf évalué cent vingt franco! ! »
Le second est le manuscrit du livret, vu au Ministère de l'intérieur et revêtu de la signature du chef du bureau des théllres, Goupart.
Le manuscrit est opprouoé sous la condition que l'habit d'ermite « n'aura pas de capuchon, ni aucun caractère ecclésiastique », et à la charge d'une suppression plus singulière encore, celle du quatrain suivant, chanté au début de la romance du comte Ory :
Que les Destias prospères Accueillent vos priËresl Que le bonheuL', mes Trères, Soit toujours avec vous 1
Qu'est-ce que ce quatrain pouvait bien avoir de subversif et d'attentatoire aux bonnes mœurs? Personne n'a jamais pu le savoir, excepté sans doute le sieur Coupart, qui n'a pas dit son secret. Il faut croire que Coupart aimait à rogner les œuvres dramatiques. 11 y était disposé par son métier.... et par son nom.
21 Août 1784. — Théâtre -Français : LE BIENFAIT ANONYME, comL'die en trois actes, par Pilhes,
Cette pièce a été inspirée par un trait de générosité de Montesquieu, auquel l'auteur Tait allusion dans une préface dont un fragment vaut d'Être reproduit, car on trouverait dlflicilement un plus curieux spécimen du slylo alors en faveur :
« J'étais un jour, dit l'auteur, dans un cabinet litté-
raire. Je demandai les feuilles de Fréron : On les tient, me dit-on. J'attendis et je lus les gazettes. Comme je jetais par intervalles mes regards sur la personne qui lisait ces feuilles, pour m'en saisir à mon tour, je vis qu'elle essuyait ses yeux obscurcis par des larmes.... Occupé de ma lecture, je ne m'aperçus qu'après coup que les feuilles avaient passé dans d'autres mains. Je prévins alors le possesseur, et j'y veillai plus attentivement. Je fus surpris de voir que le nouveau lecteur avait les yeux humides vers l'endroit du cahier où le lecteur précédent avait essuyé les siens. Le cahier me parvient : je le parcours et je me trouve à mon tour également pénétré du trait de bienfaisance qu'on y rapportait. En achevant de lire la narration, je connus le nom du bienfaiteur. Au nom de Montesquieu, l'admiration accrutmon attendrissement. Je sors, je vais chercher un asile où je puisse jouir librement de mon émotion. Le sentiment dont j'étais agité me fit penser qu'un acte de vertu qui produisait d'aussi doux effets sur les lecteurs isolés, pourrait, mis en action, agir vivement sur la foule des spectateurs; et dès ce moment, je formai le dessein de le mettre au théâtre. »
Ce trait de générosité est en effet, très beau; peut-il tirer des larmes? je ne sais. On était fort sensible au XVIII* siècle, du moins, on le disait. A-t-on pleuré à la scène? Le sujet paraît un peu maigre.
22 Août 1761. — Théâtre do la Foire Saint-Laurent : LE MARKCHAL FERUANT, optTa-comique en deux actes^ paroles de Quêtant et Anseaume, musique de Philidor.
Cet opéra-comique passe pour le chef-d'œuvre de Philidor, non moins célèbre par son adresse extraordinaire aux échecs, que par son grand talent de compositeur.
Mais si le nom de Philidor est très connu, beaucoup
de personnes ignorent que ce nom a été porté par toute une Tamille de musiciens.
Il y a eu, en France, une dynastie des Pbilidor.commo il y a eu, en Allemagne, une dynastie des Bach. Seulement, tandis que les Bach jouaient tous de l'orgue, les Philidor jouaient tous ou presque tous de la trompette marine 1
C'est moins commun.
Or cet instrument, depuis longtemps abandonné, et très monotone, a acquis, grâce à Molière, une célébrité quelque peu grotesque. « La Irompelte marine est un instrument qui me plaît, dit M. Jourdain, et qui est harmonieux. » Harmonieux est charmant, étant donnée la disposition de la trompette marine, simple monocorde qu'on faisait vibrer à l'aide d'un archet.
lin définitive, des treize Philidor dont M. Pougîn a re- (.'.onstitué soigneusement la généalogie, trois ou quatre si;iilûment ne se sont pas signalés comme ayant joué de l'instrument favori du bourgeois-gentilhomme. Parmi ces privilégiés, ligure François-André Philidor, l'auteur du Maréchal Ferrant, qui, tandis que ses frères et ses cousins raclaient obsliment de la fameuse trompette, a écrit vingt-deux opéras et opéras-comiques, dont quelques-uns comptent parmi les meilleures productions musicales du temps.
23 Août 1Ô37. — Opéra-Comique : LA DOUBLE ÉCHELLE, opiira-comiquo en un acte, paroles de Planard, musique
«l'Ambroisc Thomas.
11 y a, dans la carrière artistique de l'auteur de Mignon, trois périodes bien distinctes.
La première, qu'on pourrait appeler la période mili-
tante, a pour point de départ la Double Éclielle, et pour couronnement, le Caïd et le Songe d'une nuit d'été , deux grands succès.
Après les années grasses, viennent les années maigres : de 1851 à 1800, six opéras-comiques se succèdent à intervalles assez rapprochés, Raymond, la Tonelli, la Cow de Céiimène, Psyché, le Carnaval de Venise et le Roman d^Elvire, sans qu'aucun d'eux, même Raymond et Psy^ ché, qui contenaient des pages charmantes, réussisse î\ se maintenir sur Tafflche.
Découragé par ces échecs successifs, le compositeur semble, on 1860, vouloir se retirer définitivement du théâtre. Pendant six ans, il se lient à l'écart. Tout le monde le croit « fini », et on ne se gôno pas pour le dire. Mais brusquement, il rentre dans l'arène et donne coup sur coup ses deux œuvres maîtresses : Mignon et llamlct.
Certes, entre Ilamlet et la Double Échelle la différence d'idéal artistique et de procédé d'exécution est grande. 11 ne faut pas cependant faire fi de ce petit acte ; le livret on est amusant, la musique vive et légère, et son auteur, dont on on vient de fôter le cinquantenaire artistique, fut placé, d'emblée, parmi les jeunes maîtres avec qui l'on devait dorénavant compter.
24 août 1838. — Opéra Comique : LA FIGURANTE ou L'AMOUU ET LA DANSE, opéra-comique en cinq actes, paroles de Scribe et Dupin, musique de Glapisson.
Le hasard nous fait signaler, à un jour d'intervalle, les débuts, au théâtre, de deux compositeurs dont le premier devait, par la suite, dépasserde beaucoup le second, mais qui, pendant plusieurs années, ont suivi presque côte à côte la même route: hier, la Double Echelle^ du
futur auteur du Cdïd; aujourd'hui, la Figurante, du futur atileur de la Fanchonnette.
/.'Amour et la Danse était primitivement un vnudeville tiré par Scribe, de concert avec Dupin, de sa nouvelle de Judith ou une Loge d'Opéra. La pièce était destinéeaii Palais-Royal et devait avoir Déjazel pour principale interprète.
Des obstacles imprévus en retardèrent la représentation. Fatigués d'attendre, les auteurs transformèrent leur vaudeville en un livret d'opéra-comique, qu'ils remirent d'abord à Mon pou, qui le leur rendit bientôt, puis à Glapisson, qui l'accepta avec empressement.
Ce livret improvisé ne rentrait pas dans le cadre habituel de rOpéra-Comique. La partition donnait mieux que des promesses et contenait, entre autres morceaux remarqués, un charmant duo, « Allons, mo chère, poin de mystère », sur lequel les arrangeurs alors à la mode ont brodé d'interminables variations.
La Figurante présente cette particularité d'être leseiii opéra-comique en cinq actes qui ait été représenté à Paris. Il en a été joué un en six actes, le Prince invisible, dû Kapdé et Foignel, mais, je le répète, la division en cinq actes n'a jamais été essayée qu'une fois.
25 août 1870. -Théâtre Beaumarchais : LA PATRIE EN DANGEH ou 1792, drame en six actes, par Alfred Duprez et F. Loniy.
Il fallait une certaine dose de confiance pour donner une pièce nouvelle dans un pareil moment. Depuis les premiers jours du mois, les recettes étaient tombées partout à des chiffres dérisoires: le 16, la Comédie-Française n'avait encaissé, avec Une Fâte de Néron, que i68 francs 10 centimes.
Le sujet de la Patrie en dangerj importe peu. Nul n'y prit garde alors. Mais la date de la première est intéressante à retenir pour l'histoire du théâtre.
En effet, moins de quinze jours après cette première, on fermait, par ordre, toutes les salles de spectacle de Paris.
Quelques-unes cependant devaient se rouvrir — exceptionnellement — pendant la durée du siège, celle du Théâtre Beaumarchais, précisément où l'on donnait du 19 au 30 novembre, onze représentations d'un vieux drame de Rosier, la Foi^ l'Espérance et la Charité. Ajoutons que le 5 novembre, MM. Léon et Frantz Beauvallet, non moins hardis que les auteurs de la Patine en danger^ firent jouer à l'Ambigu un drame inédit, les Paysans lorrains. Cette œuvre, on le comprend, n'attira pas la foule, et fut la dernière pièce nouvelle représentée à Paris pendant l'année 1870.
26 août 1783. — Opéra : ALEXANDRE AUX INDES, opéra en trois actes, paroles de Merci de Ghedeville, musique de Lefroid de Méreaux.
Assez froidement accueilli par le public, malgré sa somptueuse mise en scène, cet opéra présente un certain intérêt au point de vue de Thistoire du costume au théâtre.
On sait combien se souciaient peu de cette question de costume, les contemporains de Louis XIV.
On s'en préoccupa davantage, au xvin* siècle.
Mais, tandis qu'à la Comédie-Française, Lekain et mademoiselle Clairon avaient réalisé les réformes les plus indispensables, que cette dernière môme, prise, un beau soir, d'un zèle peut-être exagéré, avait osé jouer, en chemise, le dernier acte de Didon; tandis qu'à TOpéra-
Comique mademoiselle Favart s'était appliquée à représenter les paysannes « au naturel », l'Opéra était resté
stalionnaire.
Les « reines », i quelque nationalité qu'elles fussent censées appartenir, traînaient obstinément les deux queues auxquelles leur rang leur donnait droit, et les clianleurs n'avaient pas plus cure que les chanteuses de la vraisemblance historique.
Or les journaux du temps nous apprennent qu'à l'occasion de la représentation d'Alexandre aux Indes le dessinateur de l'Opéra GL faire des habits de guerriers et de prêtres, d'après les dessins antiques, et le costume de Porus d'après le tableau de Lebrun. Cette tentative accidentelle fui le point de départ des réformes radicales qu'on réalisa par la suite.
Ne nous targuons pas tropce pendant des progrès accomplis aujourd'hui. Il n'y a pas si longtemps que l'on jouait If Misanthrope en « habit carré ». Les reconstitutions historiques sont sujettes à caution ; on en a vu la preuve, il y a trois ans, avec Théodora. N'est-il pas, d'autre part, souverainement ridicule de voir interpréter, par des artistes vêtus à la dernière mode de 1885, une pièce telle que le Gendre de M. Poirier, par exemple, dont le dernier mot est: « Je serai pair de France en 48 I «
Vous me direz que quand la pièce est réellement remarquable, cl c'est le cas pour le Gendre de M, Poirier, il importe peu.
27 août leSS. — Théâtre-Français : LA MAISON 1 l'AGNE, coniddie en un acte, de Dancourt.
Un bon bourgeois, M. Bernard, furieux de voir sa maison envahie par des pique-assiettes que sa femme invite
sans le consulter et qu'il connaît à peine, imagine, pour s*en débarrasser, le moyen suivant:
Il plaque au-dessus de sa porte une vieille épée rouillée et un bouchon de lierre, griffonne au-dessous, avec du charbon, « A l'Epée royale », et s'improvise maître d'hôtel. Tout le monde aura désormais libre accès chez lui, mais moyennant finances.
Le plus joli est qu'il se trouve ainsi contraint d'héberger son neveu Eraste, qu'il avait chassé le matin parce qu'il faisait la cour à sa fille, et qui réclame, comme a droit de le faire tout voyageur, une chambre pour la nuit dans la nouvelle auberge.
Sur cette donnée originale, Dancourt a greffé un certain nombre de scènes épisodiques très amusantes, celle notamment où, à la grande stupéfaction de son flls Dorante, qui n*est pas dans le secret, il se plaint qu'on ne lui amène pas assez de visiteurs.
Ajoutons que tous les portraits des parasites sont spirituellement dessinés, depuis ceux des trois hobereaux qui ne parlent que de chevaux et discutent gravement les avantages et les inconvénients d'être bottés « à cru », jusqu'à celui du cousin qui déclare s'accommoder do tout, pourvu qu'on lui donne plusieurs fois par jour de petits potages.
Cent soixante-treize ans avant Sardou, Dancourt s'est essayé, on le voit, à peindre sur la scène nos intimes.
28 août 1838. — Théâtre du Panthéon : L'AVOCAT LOUBET,
drame en trois actes, de Labiche, Lefranc et Marc Michel.
Se figure- t-on l'auteur du Voyage de M, Perrichoti oi de la Cagnotte , un des rares écrivains qui ont gardé le secret du rire, « le seul produit français qu'on n'ait pas encore trouvé le moyen de contrefaire à l'étranger »,
28 AoiiT 271
comme il lo dîtluUmëmo dans une de ses pièces, s'associant avec deux gais compères tels que Lefranc et Marc Michel, pour perpétrer un mélodrame I
La chose a eu lieu cependant, comme en fait foi la brochure que nous avons sous les yeux, brochure fort rare, par parenthèse, et ornée d'une jolie vignette représentant la grande scène finale du second acte.
Et ce drame n'est pas le seul qu'ait écrit M. Labiche, H J'en ai fait encore deux autres très mauvais, nous a-til répondu plaisamment, lorsque nous nous sommes permis de l'interroger à ce sujet: la Forge des C/tofriii/niers, jouée au Théâtre Saint-Marcel, et ia Peine du Talion, au théâtre du Luxembourg, mais ils n'ont pas été imprimés.
Le plus curieux, c'est que ces drames ne sont pas, comme on pourrait le croire, les œuvres de début de M. Labiche, Lorsqu'il les Ht jouer, il avait déjà trouvé sa voie en donnant, avec succès, au Palais-Floyal, pour les débuts do Grassot, un charmant vaudeville, M. de CoisUn ou l'Homme poli, dont Théophilo Gautier, si dédaigneux d'habitude de ces sortes de pièces, avait rendu compte en ces termes : t M. de Coislin indique des habitudes plus littéraires que celles des Fabricants vaudevillistes. On sent que cela est fait par des gens qui savent l'orthograpbe, mérite rare parmi les dramaturges h, et qui n'est pas devenu commun depuis, pourrait-on ajouter.
Pour être mince peut-être, l'éloge n'en avait pas moins son prix dans la bouche de Gautier.
Personne n'a pu nous donner de renseignements sur /(/ Forge des Châtaigniers et la Peine du Talion, mais nous avons lu le drame de l'Avocat Loubel, qui en vaut bien d'autres. Les doux personnages principaux sont un avocat pris entre son devoir et son amour, el sa cousine, injustement accusée d'un crime commis par la propre
fille du président de la cour d*Aix. Le dénouement, dont un narcotique fait les frais, est emprunté à Roméo et Juliette et à Angelo,
Mais ce qui appartient bien à Tauteur, c'est le rôle du clerc de Loubet, Nolis, rôle créé par William, et qui abonde en mots naïfs et bon enfant. N'est-ce pas de Texcellent Labiche que cette réponse de Nolis à Loubet, qui lui dit de se taire : « Ces avocats, ils imposent silence à tout le monde... comme si la langue avait été inventée tout exprès pour eux seuls. Quand on parle, on dirait qu'on les vole ! »
29 août 1878. — Fantaisies-Parisiennes (ancien théâtre Beaumarchais) : LA CROIX DE L'ALCADE, opéra- bouffe en trois actes, de Vast-Ricouart et Farin, musique de Perry-Bag-
gioli.
On a joué un peu de tout à Beaumarchais.
Le drame, d'abord, lorsque le théâtre ouvre ses portes, en 1825, sous le nom de théâtre Saint-Antoine, nom qu'il échange bientôt contre celui de théâtre Beaumarchais.
L'opéra-comique, en 1849, sur l'initiative d'un directeur entreprenant, Pilali, qui imagine de baptiser sa salle € Opéra Bouffe Français. »
Le mélodrame, à nouveau, quand, après une campagne musicale malheureuse, Pilati se voit contraint de se retirer.
L'opérette, en 1878, sous la dénomination de « Fantaisies-Parisiennes. »
Pour la troisième fois, le drame et le vaudeville en
L'opéra enfin et la comédie classique en 1883. Tout le monde put s'offrir alors, dans les prix doux, une représentation du Médecin malgré lui ou du Mariage de Figaro^
avec l'illustre Daiglemont comme principal înlerprète.
Ces transformations continuelles sont rarement un symptôme de prospérité. Mais, en somme, la période inaugurée, sous la direction Debruyère, par la Croix de l'Alcade, a été une des plus fructueuses qu'.iit traversées le Thé&lre Beaumarchais. C'est pourquoi j'ai donné une mention à l'agréable opérette de M. Perry-Baggioli, dont le succès devait être encore dépassé par celui du Droit du Seigneur et de la Girouette.
La Girouelte ! voilà un titre bien approprié aux destinées changeantes de ce théâtre.
30 août 1869. — Corné die- Française : LA PARVENUE, co-
môdie en quatre actes, d'Henri Rivière.
Elle avait de graves défauts, cette comédie, la pre~ mièrc d'Henri Rivière : elle manquait d'orii^inalité dans la conception générale, de sûreté dans l'exécution. Nous ne pouvons cependant y penser sans émotion, non pas seulemenlparce qu'elle était l'œuvro du brillant officier de marine dont la France a déploré la perte, mais pour sa valeur intrinsèque, parce que, toute considéralion personnelle écartée, elle contenait plusieurs scènes, une au moins, la dernitre, d'une impression inoubliable.
Ajoutons que Got jouait cette scène à merveille.
Rappelons en deux mots la situation:
Un excellent homme , Calendel , outrageusement trompé par sa femme qu'il adore, apprend un jour l'affreuse véiilé. Une explication terrible a lieu entre les deux époux et la femme adultère est chassée.
Culcndcl reste seul avec un ami. écrasé, anéanti.
— Que comptez-vous faire ? lui dit celui-ci.
— Je n'en sais rien.
— Allons, venez avec moi, je vous emmène.