UNE PREMIÈRE FAR JOUR
—Et OÙ irons-nous?
— En Amérique . Là-bas > vous vous reprendrez à vivre ; vous travaillerez, vous oublierez... si l'on oublie.
— Oui.
(On entend le roulement d'une voilure ; Calendel se redresse et marche vivement vers la fenêtre).
— Où allez-vous?
— Je vais la regarder partir 1
Combien de gens du métier auraient envié à ce débutant du théâtre ce mot de la fin si profondément humain et si touchant, dans sa simplicité!
31 Août 1864. — Comédie-Française : LA VOLONTÉ, comédie en quatre actes et en vers, de Jean Duboys
On attendait beaucoup de Fauteur de la Volonté^ qui venait de donner coup sur coup, avec succès, à TOdéon, en collaboration avec Amédée Rolland, le Marchand malgré lui et le Mariage de Vadé,
Mais sa nouvelle pièce ne réussit pas et ne pouvait réussir.
Unjenne clerc d'huissier dcprovince, Philippe Michon, parvient, à force de « volonté », d'abord à obtenir l'emploi de premier commis dans une maison de banque, puis à épouser la fille de son patron. Cela est parfait. Mais y a-t-il, dans un spectacle d'un labeur aussi prosaïque et aussi facilement couronné de succès, l'intérêt nécessaire pour tenir en éveil, pendant toute une soirée la curiosité de quinze cents spectateurs?
Le public ne le pensa pas et fut assez de l'avis d'un des personnages de la pièce, Marcel, qui, se moquant de son ami Philippe, lui dit:
Roméo fait banqaier ne manque pas de ael
ai AOUT 275
Le rôle de ce Roméo de la finance était tenu par Coquelin, qui réalisait un de ses rêves les plus cbers : il jouait un amoureuï! ce qui prouve, une fois déplus, qu'on ne se connaît guère!
Il dit de son mieux certaines tirades à effet. Mais, encore une fois, le rôle ne portait pas. Et puis, est-il bien nécessaire de faire parler à ses personnages la langue des dieux, quandonleur prête des propos comme ceux-ci (acte II, scène IV) ?
Monsieur c'est un garçon da Petil-Suiût-Thoraas
1" Septembre 1865. — Gymnase : FABIENNE, comédie en trois actes, par Henri Meilhac,
Le public ne sait pas assez que, avant de collaborer avec Ludovic Halévy, Henri Meilhac a écrit seul une dizaine de pièces qui, pour n'être pas des chefs-d'œuvre, ne s'en recommandent pas moins toutes par des qualités peu ordinaires de finesse, d'esprit et d'observation. La plus connue, l'Autographe^ est un pur bijou ; mais il y a de charmantes scènes ddiiis V Attaché d'ambassade^ d'où l'on n'a retenu qu'une chanson: « Ay I chiquita! » ; le Petit-Fils de Mascarille repose sur une donnée ingénieuse, et le rôle de Jean, de la Vertu de Célimène^ est un des types de domestiques les plus curieusement dessinés du répertoire contemporain.
A l'époque où parut Fabienne^ l'éclatant succès de la Belle Hélène avait déjà cimenté l'étroite liaison des deux auteurs, qui, pendant plus de quinze ans, devaient être inséparables. Il semble même que l'influence de cette collaboration perce par moments dans Fabienne et que, si Fauteur a donné à certains personnages cités dans sa pièce, les noms, un peu trop fantaisistes pour une corné-
die sérieuse, de M. de la Folle-Verdure et de madame de la Haute-Venue, c'est qu'il avait déjà sur le chantier la Vie parisienne.
Le sujet de Fabienne est l'éternelle rivalité de la mère et de la fille, sujet traité légèrement par Casimir Bonjour, dans sa Mère rivale, poussé au noir parMazères dans son drame de la Mère et la Fille, maintenu ici dans la demi-teinte de la comédie de genre.
Une veuve de trente-huit ans se dispose à épouser un homme de vingt-cinq, sans s'apercevoir de l'amour que ce jeune homme inspire à sa fille Fabienne. Celle-ci souffre en silence et garderait toujours au fond de son cœur le secret de cet amour, sans l'intervention providentielle d'une grand'm Ère clairvoyante, qui, empêchant un mariage disproportionné, jette les deux jeunes gens dans les bras l'un de l'autre.
11 est malaisé de traiter une pareille donnée sans choquer, par quelque point, les susceptibilités du public, et sans verser à certains moments ou dans le drame ou dans la hcrquinade. L'auteur n'a pas toujours évité ces écueils, et c'est pourquoi, malgré des scènes touchantes et un dialogue toujours spirituel, malgré l'attrait d'un joli rôle épisodique de jeune fille sans fortune, cette comédie Tut froidement accueillie.
Par une coïncidence singulière, au moment même où Fabienne était jouée au Gymnase, les frères de Concourt mettaient la dernière main à leur Henriette Maréchal, qui devait, trois moisaprès, soulever tant d'orages. Or, le point de départ de ces deux pièces présente une analogie que les critiques d'alors ne manquèrent pas de signaler.
En est-il un seul aujourd'hui qui, dans son compterendu de la récente reprise ^'Henriette Maréchal, ait donné un simple souvenir à Fabiennef
2 Septembre 1803. - Théâtre Feydeau : ALINE REINE DE GOLGONDE, opéra-comique en trois actes, paroles de Vial et Faviùres, musique de Bertou.
Six compositeurs so sont inspirés de l'histoire romanesque d'Aline, la petite paysanne provençale, qui, trompée par un séducteur, part à sa poursuite, est prise par des corsaires, devient reine de Golconde et, retrouvant alors son infidèle, reparaît à ses yeux sous ses habits de paysanne pour lui faire croire qu'il est le jouet d'un rôve.
Ces six compositeurs sont: Uttini (Stockholm, 1755) ; Monsigny (Paris, 4766); Schulz (Copenhague, 1789); Berton (Paris, 1802) ; Boieldieu (Saint-Pétersbourg, 1808), et Donizetti (Gênes, 1828).
Il existe encore sous le titre d'Aline, reine de Golconde, une septième partition, mais celle-là n'est, en réalité, qu'un pot-pourri musical et chorégraphique des principaux motifs des opéras de Monsigny et do Berton, pot-pourri composé par Gustave Dugazon et exécuté à l'Académie de musique, le 1" octobre 1823.
\j Aline de Berton est celle qui a obtenu le plus de succès ; on l'a reprise pour la dernière fois iï l'Opéranational, alors dirigé par Adam, en 1847. Les partitions de Monsigny et de Boieldieu contiennent de gracieux motifs. Quanta celle de Donizetti, on y trouve un charmant quatuor qu'on ne manqua pas de bisser chaque soir, lorsque cet ouvrage, dont on soupçonnait à peine l'existence, fut représenté aux Italiens, en 1870.
3 Septembre 1760. — Tliéatre-Franoais : TANGUÈDE* tragédie en vers croisés, de Voltaiiv.
Voltaire avait soixante-quatre ans lorsqu'il donna Tancrède, sa « chevalerie », comme il l'appelait, celle
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peut-être de toutes ses tragédies oîi l'amour parle le langage le plus passionné et le plus tendre.
Certaines tirades de Tancràde produisent toujours un grand effet, et nous nous souvenons qu'en 1869, lorsque M. Ballande inscrivit cette pièce au répertoire de ses matinées, madame Duguerret, chargée du rôle d'Amenaïde, lit courir un frisson dans toute la salle avec ces vers si connus, lancés d'une voix chaude et vibrante :
On dùpouLlle Tancrède, on l'exile, on l'outrape;
C'est le Borl d'un héros d'être persécuté;
Je sens que c'est le mien de l'aimer davantage.
Malheureusement, l'action de Tancràde repose sur une erreur, ou plutôt sur un malentendu, qu'il serait très aisé de dissiper dès les premières scènes, et qui, prolongé durant cinq actes, finît par causer ù l'auditeur une sorte d'irrilation nerveuse.
Vollaire était coutumîer du fait, et rien n'égale, à cet égard, la scène naïve de son Oreste, où, tandis que le fils d'Agamemnon, prCt à se découvrir, dit : » Je suis... », un personnage vient tout à point pour lui couper la parole et l'empiiciier de dire : « Oreste ! »
Aussi l'acteur Riccoboni fut-il bien inspiré lorsque, voulant mettre en relief le défaut capital de TancrÈde, il intitula plaisamment la parodie qu'il en fit pour lu T!iéi\tre-l(alicn : liuaniiparlera-l-clle?
4 Septembre 1852. - Théâtre-Lyrique : SI J'ÉTAIS ROI, nprra-comique en trois ncles, livret par d'Ennery et Brésil, uiusiquo d'Achtni.
Cet opéra-comique, dont la reprise est régulièrement annoncée toutes les fois qu'une administration lyrique plus ou moins intérimaire s'inslalie au théâtre duChâ-
teau-d'Eau, a été donné dans des conditions tout à fait originales.
Il fut appris en double et chanté alternativement par deux troupes. Seul, le baryton Laurent joua son rôle avec Tune et l'autre troupe quarante fois de suite. Cette longue série de fructueuses représentations permit à Adam, ruiné par une malheureuse entreprise, de pousser ce cri de délivrance : « L'année 1852 vit terminer mes tourments. Je ne devais plus rien! » C'est la fortune!
L'idée de faire jouer la môme pièce par deux troupes se remplaçant à tour do rôle, devait être reprise vingtdeux ans plus tard. En 1874, un imprésario entreprenant, M. Pezzani, obtint, paraît-il, Tautorisalion de monter la Muette de Portici au Châtelet, dans des conditions analogues ; mais il ne fut pas donné suite à ce projet.
Est-il besoin de rappeler qu'aux premières représentations de Parsifal^ à Bayreuth, deux groupes d'artistes interprétèrent aussi alternativement la dernière œuvre de Wagner?
6 Septembre 1714. — Théàtre-Français : LES FÊTES NOCTURNES DU COURS, comédie en un acte, par Dancourt.
Dans une notice humoristique qui flgure en tète d'une récente édition du théâtre choisi de Dancourt, M. Francisque Sarcey fait très justement remarquer que , à l'époque où le vaudeville n'était pas considéré comme un spectacle à part, il n'en avait pas moins déjà droit de cité parmi nous.
Nombre de « comédies » insérées dans les recueils consacrés de pièces du répertoire, la plupart de celles de Dancourt, entre autres, sont en effet de purs vaudevilles où l'auteur, « au lieu de s'attaquer aux caractères et aux passions, de les étudier et d'en tirer, avec les ofTets de
rire et de larmes que le théâtre comporte, un sujet de réflexions profondes et un enseignement, s'attache plutôt aux menus Tails de la vie courante, qu'il embrouille en forme de quiproquo, et démSle ensuite, comme il peut, sans trop se soucier do la vraisemblance ».
Souvent mûme, c'est l'actualité qu'il saisit au vol; C'esi le travers du jour (|u"i: traduii sur la, scène,
comme le dît la fille de Dancourt dans une comédie de ce nom, jouée à l'Odéon en 1863, juste cent quarante-neuf ans, jour pour jour, après celle dont nous nous occupons aujourd'hui.
Les Fctfs noclurnes duCou7-s sont un excellent spécimen de cette seconde catégorie de vaudevilles déguisés. On donnait à cette époque, au Cours ia Reine, des bals aux flambeaux très suivis, qu'on appelait les Nuits blanches ; de là le litre de la pièce de Dancourt.
Ajoutons que celte petite comédie, comme la plupart des saynètes analogui's, était agrémentée d'un divertissement final et de quelques couplets, autre trait de ressemblance avec nos vaudevilles modernes.
Le mot seul, on le voit, manquait à la chose, et encore manquait-il on réalité? S'il ne figurait pas sur l'affiche ou dans le livre, on le rencontrait déjà dans le langage courant, avec son acception actuelle; témoin cette phrase du héros de la meilleure pièce de Dancourt, te Chevalier à la mode, qui date de 1687 : « On a retenu mes vers, on en a fait des pièces de théAlrc, et, en moins de deux heures, ils sont devenus vaudevilles. ■
6 Septembre 1813. — Variétés : LE DINER DE MADELON,
vaudeville en un acte, de Dosaugiers.
Quatre pièces célèbres nous montrent un céhbataire d'un caractère indécis et faible, aux prises avec une ser-