‹ Une princesse romaine au XVII[superscript e] siècleChapitre 12 sur 77 · Depping Corresp., t. II · texte numérisé non relu

Depping Corresp., t. II

88 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.

cardinal en fit retirer, ce qui ne devrait pas être, ma sœur étant toujours en état et en désir de faire tout ce que l'on jugera à propos pour raccommodement de ses affaires.

» Du reste, monsieur, je vous conjure de faire vos efforts pour qu'elle obtienne la pension que je vous disais par ma dernière, pour le temps qu'elle est obligée de rester ici. Mon frère est parti avant-hier au soir et vous dira des choses qui seraient trop longues à vous écrire... » On devine les choses trop longues à écrire !

Cette lettre ne calma point l'irritation de M. de Mazarin, et, de concert avec le cardinal Mancini et la comtesse Martinozzi, il demanda à la duchesse de Modène, fille de cette dernière, de recevoir Hortense dans ses Élats. Cette princesse, dont la haute vertu et la dévotion étaient connues de chacun, y consentit volontiers et le roi luimême donna son assentiment à cet arrangement, mais il ne fut pas accepté par la duchesse.

L'installation au palais Mancini de la belle Hortense, la laissant jouir d'une entière liberté, elle en profitait avec l'incroyable légèreté qui la caractérise et reprit plus que jamais le goût du plaisir, marchant de pair, chez elle, avec l'oubli de toutes convenances. Sa merveilleuse beauté, à laquelle il faut bien croire puisque tous les contemporains l'attestent, tournait toutes les têtes.

MARIE MANCINI COLONNÀ. 89

Elle venait chaque soir au palais Golonna, ne pouvant pas, faute d'argent, recevoir chez elle. Heureusement M. de Nevers, de retour à Rome, logeait aussi dans le palais Mancini, où sa présence protégeait un peu sa sœur.

Peu de temps après l'arrivée du duc de Nevers, le prince de Brunswick-Osnabruck, que nous connaissons déjà, vint également taire un séjour avant de retourner en Allemagne. Beaucoup de hauts personnages de toutes nations étaient venus pour assister au conclave qui durait depuis des mois, le pape Clément IX étant mort le 9 décembre 1669.

Parmi ces nombreux étrangers figurait un jeune gentilhomme français, Jacques de Belbeuf, fils unique d'un conseiller au Parlement de Normandie. Il venait de terminer ses études et avant de commencer sa carrière, il voulut voyager. Il arriva à Rome en décembre 1669 et fut reçu au palais Golonna comme l'étaient tous les Français. Il ne tarda pas à être au courant des aventures d'Hortense et en parle sans le moindre mystère dans une lettre à sa mère.

Rome, 31 décembre 1669.

« ... Quoique Ton ne voie pas ici extrêmement de femmes, nous passons le temps très agréable-

ment avec madame la connétable de Golonna et madame deMazarin, qui paraît extrêmement coutente, à une petite indiposition près, qui est d'être grosse de cinq ou six mois... Elle est toujours la plus belle du monde et ne laisse pas de sauter et de danser comme si de rien n'était! Je fus encore hier en masques avec elles deux, chez uûe princesse; la mode de ce pays est d'avoir trois violons et de s'en aller comme cela, courir le bal. Dans chaque assemblée, il n'y a jamais que trois ou quatre violons... »

Pendant son séjour à Rome, Jacques de Belbeut écrivait un journal fort détaillé et fort suivi, dans lequel on trouve une précieuse description des réceptions du palais Golonna1.

« Pendant l'hiver, il ne se fait point à Rome d'assemblée, et les femmes n'y ont guère plus de divertissement que dans une autre saison ; il n'y a que les comédies où elles peuvent aller, car, pour des bals et des réduits, il n'y en a que chez la connétable Golonna, qui s'est mise sur le pied de vivre à la française et d'introduire chez elle une entière liberté; ce qui a fait d'abord beaucoup murmurer contre elle et particulièrement les maris, mais à présent on y est accoutumé.

1. Livre de voyage de Jacques de Belbeuf, page 292 et suivantes. Ce manuscrit intéressant appartient au marquis de Belbeuf.

»... Les maris ne laissent pas d'avoir beaucoup de peine à y laisser aller leurs femmes, il n'y en a que trois ou quatre qui le fassent, et si encore, pour l'ordinaire ils les y accompagnent. Sans cette maison les étrangers et surtout les Français passeraient fort mal leur temps ; mais comme la porte y est toujours ouverte pour les honnêtes gens, on y entre et on sort quand on veut ; on y danse, on y joue, on y cause et on y passe fort bien la soirée.

» Le palais du connétable Golonna est beau, grand et des plus superbes de Rome. Aussi est-il juste qu'étant celui qui fait la plus grande figure de la ville, étant plus craint et plus aimé qu'un roi, il le soit aussi par sa maison. Il y a plusieurs appartements, deux hauts fort grands dans l'un desquels est un fort grand salon où l'on jouait la comédie cet hiver et où nous dansions nos bals pendant le carnaval, et plusieurs autres chambres de plain-pied... Dans le bas du palais sont deux grands appartements frais pour l'été, dans lesquels il y a des fontaines pour les rendre encore plus agréables ; ils sont pleins des meilleurs tableaux des meilleurs et des plus anciens peintres... il y en a encore beaucoup des illustres de notre temps, il y en a plein trois chambres entières et outre cela quantité de beaux meubles *.

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