‹ Une princesse romaine au XVII[superscript e] siècleChapitre 13 sur 77 · Livre de voyage de Jacques de Belbeuf, pages 268 et · texte numérisé non relu

Livre de voyage de Jacques de Belbeuf, pages 268 et

92 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.

» Cette réunion de grands personnages donna lieu à des fêtes superbes. Le duc de Nevers débuta i ;i traitant avec une splendeur royale, le connétable et sa femme, le prince Ernest de Brunswick et d'autres; la duchesse Mazarin faisait les honneurs chez son frère. Le connétable, ne voulant pas rester en arrière, donna à dîner la semaine suivante au prince de Brunswick et à d'autres seigneurs et darnes de qualité qu'il traita fort somptueusement dans la Vigne -Borghèse; d'où la compagnie passa dans celle de Pamphile ; le prince de ce nom, après le divertissement de la chasse et celui de la promenade sur le lac, leur donna une collation, où l'on ne voyait que des pyramides de confitures et une grande abondance de vins, les plus excellants et les plus délicieux. Après la collation on y joua, et entre autres le prince de Brunswick, qui se laissa gagner trente mille écus par la connétable Golonna. Ce prince a tenu table ouverte pendant le séjour qu'il a fait da»s cette ville et est parti aujourd'hui pour s'en retourner dans son évêché et principauté d'Osnabruck sans attendre la création d'un pape. 1

» M. le prince Ernest de Brunswick a fait ici quantité de libéralités et a donné entre autres choses un diamant de quatorze mille écus à madame la connétable Golonna et un autre de mille écus à

1. Le conclave dura jusqu'au 29 avril 1670; il avait commencé le 9 décembre 1669.

madame la duchesse de Mazarin, ensuite de quoi il est parti. Ce qui n'empêche pas que ces dames ne continuent à se divertir et ne soient allées a cet effet à Tivoli *. »

Le conclave se prolongea jusqu'au 29 avril et se termina par l'élection du pape Clément X (cardinal Rospigliosi) parent des Colonna. Le soir même de l'élection, la reine Christine de Suède, qui depuis son abdication avait fixé sa résidence à Rome, alla saluer le pape, mais elle ne fut pas si bien reçue que la connétable, que le Saint-Père traita de parente et accueillit avec une distinction particulière.

Madame de Mazarin, pendant les fêtes qui précédèrent la fin du conclave, continuait à tourner toutes les têtes. Jacques de Belbeuf, dont nous avons parlé plus haut, était, paraît-il, un charmant cavalier d'une ravissante figure, fait à peindre et fort inflammable ; il ne manqua pas de s'éprendre de cette irrésistible Hortense, à laquelle nul n'échappait. Ses soins furent bien accueillis et préférés même à ceux du chevalier de Lorraine, qui venait d'arriver à Rome. Belbeuf écrit à sa mère, à propos d'un petit sac précieux, qu'il renvoie à Paris avant de continuer son voyage 2 :

1. Gazette de Hollande, 1er mars, 5 mars, 22 mars 1670. Correspondance de Rome.

2. Lettres de Jacques de Belbeuf à sa mère, La Haye, 21 mai 1671.

94 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.

« 11 y a aussi dans ledit sac : d'un côté, le portrait de la duchesse de Mazarin et de l'autre le mien; comme ladite dame me l'avait bien voulu donner, j'ai voulu mettre de l'autre côté le mien, et me suis obligé de les garder éternellement.

» Si vous voulez voir ledit portrait et même le faire voir, je vous prie d'en user comme bon vous semblera, mais surtout que ce soit devant vous, et qu'on n'y mette pas les doigts dessus, et ne Je laissez à qui que ce soit au monde, car, peut être, des gens voudraient en tirer copie, étant original et des mieux faits qui aient jamais été, et cela me donnerait bien du déplaisir. »

Quels soins et quelle tendresse pour ce portrait, que Belbeuf se croyait seul à posséder ! La belle duchesse aurait souri en lisant ces lignes, car cette faveur n'était pas si rare. On lit dans une lettre de Rome : « Don Domenico Gusman et Don Augustin Ghigi ayant eu querelle pour un petit portrait de madame de Mazarin, que l'un d'eux avait reçu, étaient sur le point de vider leur différend à la pointe de l'épée, mais M. le connétable Golonna les a accommodés. * »

Dès le commencement du printemps, le chevalier de Lorraine, exilé par Louis XIV, étant arrivé à Gênes, eut la curiosité de voir Rome, où il vint accompagné de M. le comte de Marsan, son frère,

Page 1