‹ Une princesse romaine au XVII[superscript e] siècleChapitre 14 sur 77 · Gazette d'Amsterdam, avril · texte numérisé non relu

Gazette d'Amsterdam, avril

qui avait l'esprit fort insinuant, et très agréable dans la conversation. « Cette ville si célèbre plut infiniment au chevalier; cependant, dit Marie, ce qui l'obligea davantage à y demeurer l'espace de deux ans que dura son exil, ce fut le concours du beau monde qui fréquentait notre maison, où les plaisirs se trouvaient en foule, et comme dans leur centre. Car enfin je puis dire, sans rien ajouter à la vérité, que les comédies, les conversations, le beau jeu, la musique, les magnifiques repas, et enfin tous les divertissements que l'on peut imaginer, succédaient les uns aux autres, et sans que pourtant leur continuation dégoûtasse personne; la variété leur servant toujours d'assaisonnement. » Le chevalier, dès le commencement de ses visites, entreprit de se bien mettre dans l'esprit de madame de Mazarin, et ses soins n'ayant pas eu le succès qu'il avait espéré, l'impatience le prit et il abandonna ses poursuites.

Il faut convenir que sa charmante belle- sœur donnait fort à faire au prince Golonna, et nous n'en avons pas fini avec les combats singuliers provoqués par sa coquetterie infatigable. Il paraît qu'après avoir refusé les hommages du chevalier de Lorraine pour accepter ceux de Jacques de Belbeuf, elle trouva bon de remplacer Jacques par le marquis del Grillo. Le règne de celui-là fut court, et le comte de Marsan, plus heureux que son frère de Lorraine, prit sa place ; mais del

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Grillo n'accepta pas si facilement son expulsion. On lit dans la Gazette de Hollande qu'il y a de la mésintelligence entre le marquis del Grillo et le comte de Marsan, accusé d'avoir fait sortir l'autre du service de madame la duchesse de Mazarin. M. del Grillo a fait appel au prince de Marsan au sujet de madame de Mazarin, qui fait plus d'état du dernier, mais on les a mis d'accord i .

« A quelque temps de là, dit Marie, je m'avisai de donner une sérénade à la reine de Suède pour obliger cette princesse et satisfaire d'ailleurs à mon activité naturelle; l'occupation étant mon centre et me faisant plaisir de donner de l'occupation aux autres.

» Mon trère et ma sœur étaient alors dans la meilleure intelligence du monde, et m'apercevant que tous deux avaient un peu de froideur pour moi, loin d'en témoigner le moindre chagrin, comme je ne suis point dissimulée, je leur dis clairement que leurs soins à fuir ma compagnie m'étaient fort indifférents. Nous n'en demeurâmes point là, et ma sérénade, qui avait reçu des applaudissements de tout le monde, ayant été un peu fortement raillée de mon frère, jusqu'à dire que la musique et les paroles étaient la plus pitoyable

1. Helulions véritables, juillet 1670. Collection des Gazettes de Hollande.

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chose du monde et que la symphonie était pire que le reste; et m' apercevant que ma sœur approuvait de l'œil et du geste cette désobligeante censure, je me mis si fort en colère, que nous nous brouillâmes tout de bon, ne voulant plus leur servir de divertissements, ni que mon frère, qui se faisait alors plaisir de me mettre fâcher et de me contredire, eût davantage cette satisfaction.

» Ensuite de ce différend, ils formèrent secrètement le dessein de s'en aller en France et ne s'en étant ouverts à moi que trois jours après avoir pris cette résolution, ils partirent sans me dire adieu. Comme l'on est extrêmement sensible aux déplaisirs des personnes que Ton aime passionnément, il faut que j'avoue que ce départ me surprit et me toucha jusqu'au vif, et cherchant à en découvrir la cause je reçus une lettre de chacun d'eux dans laquelle ils me disaient nettement qu'à la vérité ils avaient des affaires en France qui les avaient obligés à s'en aller, mais que ma mauvaise humeur seule leur avait fait presser leur voyage; que cependant ils ne manqueraient point de revenir, si je souhaitais de les voir, ce que madame Mazarin m'assura positivement, de sorte qu'en satisfaisant ma curiosité, j'eus d'un côté la mortification de lire leurs petits sentiments, et de l'autre, espérance de les revoir. »

Le duc de Nevers avait un motif sérieux pour

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quitter Rome, mais il ne l'avait pas confié à sa sœur; c'était son prochain mariage. Quelques jours après son retour à Paris, il épousa la fille de madame de Thianges, nièce de madame de Montespan. « Par la jeunesse et la beauté de cette demoiselle, dit Marie, et les insinuations du roi, il se vit engagé à recevoir un joug, pour lequel il n'avait jamais eu de penchant. »

Après le départ de madame de Mazarin, les Colonna, accompagnés de nombreux amis, firent plusieurs séjours dans les maisons de plaisance du connétable où la chasse et les longues courses à cheval occupaient agréablement le temps. Après avoir joui quelque temps de ces divertissements champêtres, ils retournèrent à Rome, où les promenades, les fréquentes collations et les somptueux repas qui se faisaient, tantôt aux Vignes de Rorghèse, tantôt à Montai to contribuaient à les divertir. « Je proposai même en ce temps-là, dit Marie, de nous traiter tour à tour tous les dimanches et entre ceux de notre cabale; le cardinal Chigi, le prince Savelli, le chevalier de Lorraine, le duc Sforza, et le duc Rassannello, beau «frère de M. le connétable, s'en acquittèrent des mieux. Le carnaval se passa aussi plus gaiement que les autres, Pippo Acciaioli ayant eu permission du nouveau pape de représenter des opéras. »

La connétable Golonna était restée en relations assez suivies avec Monsieur, frère du roi, et

lui avait envoyé récemment par un homme de confiance quelques galanteries italiennes tels que parfums, gants, etc. Elle reçut en retour, de la part de Monsieur, un équipage de chasse de la valeur de mille pistoles, garni de quantité des plus beaux et des plus riches rubans de Paris, que S. A. R. lui donnait par pure reconnaissance des quelques bagatelles qu'elle lui avait expédiées.

« Nous passâmes l'automne à la campagne et le carnaval aux opéras suivant notre coutume, mais avec moins de satisfaction pour moi, y ayant déjà quelque temps, comme je l'ai marqué en quelque endroit de cette histoire, que M. le connétable n'avait plus pour moi la même complaisance, ni la même tendresse. 11 n'avait plus d'estime, plus de confiance, à peine même me parlait-il, et s'il le faisait, c'était d'un air à me faire préférer son silence à ses paroles. M. le prince de Sonnino, son frère (auparavant l'abbé Golonna), qui par sa bonté, a souvent apaisé les troubles secrets de notre famille, et qui par sa prudence les a souvent empêché d'éclater, pourrait être témoin de ce que j'avais à souffrir ».

Le prince de Sonnino, frère cadet du connétable Golonna, qui se montra toujours fort attaché aux intérêts de la France, était un homme d'un esprit sage et conciliant dont Marie se loue à plusieurs reprises. C'est par sa femme qu'il était attaché à la faction française. Son père, le duc Gésarini, très

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déclaré pour la France, mourut en laissant deux filles qu'il recommandait à la protection de Louis XIV, ne voulant pas qu'on les mariât sans l'aveu du roi. Le prince de Sonnino épousa L'aînée qui était parfaitement belle et devait hériter seule des grands biens de la maison Césarini, sa sœur cadette étant au couvent. Mais elle en sortit depuis ; et non sans peine, épousa son cousin le duc Frédéric Sforza. Il prit le titre de prince de Sonnino après la mort de son oncle, le cardinal Golonna qui lui avait laissé assez de fortune pour soutenir son rang. Marie, ayant eu un troisième fils, il fut décidé que cet enfant serait destiné à entrer dans les ordres, pour ne pas manquer à la tradition qui voulait qu'il y eût toujours dans la Casa Colonna, un connétable et un cardinal.

La connétable étudie l'astrologie. — Elle est atteinte d'une indisposition grave. — Le connétable ne s'en soucie point.

— Elle croit à une tentative d'empoisonnement. — Le chevalier de Lorraine et le comte de Marsan. — Conspiration, rappel du chevalier de Lorraine et de son frère auprès du roi. — Il lui peint le danger que court la princesse. — Louis XIV encourage la connétable à s'enfuir.

— Il lui promet des lettres et des passeports. — Fuite de Rome, traversée périlleuse. — Arrivée à Marseille où elle trouve les lettres et les passeports du roi.

Toute la haute société romaine était au courant des différends sans cesse renouvelés qui s'élevaient entre le connétable et sa femme. « La mauvaise intelligence qui règne entre eux, dit la Gazette de Leyde *, n'est un secret pour personne. On croit que Son Excellence le marquis d'Astorga, vice-roi de Naples, les traitera avant de partir pour Naples et tâchera de les mettre bien ensemble. »

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