Ces prédictions ne se sont point réalisées
104 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
aux désirs de la princesse Colonna, nous l'ignorons; mais ce qui est certain, c'est qu'un changement qui paraît invraisemblable s'opéra en elle. Pendant les premières années de son mariage, elle avait appliqué toute la force de sa volonté à chasser le souvenir du roi, si profondément gravé dans son cœur. Les soins du connétable, l'amour qu'il lui témoignait, la position brillante qu'elle occupait à Rome, l'aidèrent fortement dans cette tâche; elle oublia, ou crut oublier, le rêve doré qui avait enchanté sa jeunesse, et pendant lequel le trône de France ne lui paraissait pas trop haut placé pour y atteindre. Mais après le premier mouvement de colère et d'humiliation causé par la certitude de l'infidélité du connétable, elle sentit se réveiller en son cœur les souvenirs du passé, qui n'étaient qu'endormis ; à chaque querelle avec son mari, à chaque infidélité nouvelle, et le prince ne les comptait plus, un sentiment amer d'isolement et d'abandon pénétrait jusqu'au fond du cœur de Marie.
Alors elle repassait silencieusement dans son esprit les tendres adieux du roi ; elle l'entendait lui jurer qu'il la défendrait et la protégerait partout et toujours; elle retrouvait son ancien empire, oubliant les La Vallière et les Montespan ; elle revoyait Louis XIV tel qu'elle l'avait quitté ; le désir de le retrouver prenait alors une ardeur si intense qu'il devenait une idée fixe, dominant toutes les
autres. Mais comment y parvenir et comment s'assurer que les sentiments du roi n'avaient pas changé! Cette préoccupation était arrivée à l'état d'obsession et c'est à ce moment-là que le retour de la duchesse de Mazarin à Rome vint ajouter de nouvelles difficultés à la vie de la connétable.
« Sur la fin du printemps de 1671, dit la connétable, madame Mazarin me tint la parole qu'elle m'avait donnée dans sa lettre de revenir à Rome. Après neui mois d'absence, j'eus enfin la satistaction de la revoir plus belle que jamais ; mais le plaisir de sa vue pensa me coûter bien cher, car ayant été la recevoir le jour même que je m'étais purgée (car enfin c'était alors ma folie et mon frère m'avait si bien mis dans la tête que cela contribuait à la continuation de la santé, que je m'étais ruiné le tempérament pour l'avoir cru), je fus attaquée d'une colique si terrible que j'en fusse morte infailliblement si elle eût continué quelque temps davantage en sa violence. Mon mal, qui eût pu toucher le cœur des plus insensibles, ne tit aucune impression sur celui de M. le connétable; au moins n'en parut-il rien au dehors, durant une nuit entière qu'il m'entendit plaindre, très paisiblement. Ma sœur ne paraissait guère plus touchée et il semblait dans cet accident que le chevalier de Lorraine, son frère le comte de Marsan, et généralement tous ceux qui me
connaissaient s'intéressassent à mon mal, et que mes plus proches n'en craignissent point les suites. 11 ne passa pourtant pas outre, et sa violence céda à celle des remèdes que l'on m'appliqua, qui iirent tout l'effet que l'on pouvait souhaiter. »
Si on lit entre les lignes de ce récit, fait du reste avec infiniment d'adresse, on voit clairement l'inquiétude qui désormais ne la quitta plus et n'était pas sans fondement. Gomme rien n'était plus fréquenta cette époque que de se débarrasser par le poison de quiconque vous gênait, chacun se munissait à l'envi de contre-poison et prenait des précautions infinies sur le moindre soupçon. Dare il bocon 1 est une expression familière de ce temps-là, aussi usitée que le fait qu'elle exprime. Plus tard, Marie ne cachera pas à quel péril elle se crut exposée.
La maladie de la connétable avait fait grand bruit dans Rome, et les correspondants des gazettes ne se gênent point pour dire quels soupçons elle avait excités. Sa convalescence fut longue et un incident vint augmenter ses craintes. Sa fidèle Moréna ne l'avait pas quittée une minute pendant sa maladie, surveillant et goûtant la première tous les mets qu'on lui apportait. Elle détestait le connétable, sans qu'on pût savoir pourquoi, et était