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Donner le morceau, c'est-à-dire empoisonner quelqu'un

bien persuadée qu'il cherchait à empoisonner sa femme, quoique rien ne fût moins prouvé. Moréna n'était retenue par aucun scrupule de délicatesse civilisée ; elle ne voyait au monde que sa maîtresse et espionnait de son mieux une certaine correspondance mystérieuse entretenue par le connétable; un beau jour, elle parvint à s'emparer d'une lettre et arriva triomphante l'apporter à la princesse. Le premier mouvement de la connétable, qui haïssait l'espionnage, fut de refuser de la lire ; mais Moréna, désolée, la conjura si naïvement « de ne pas laisser échapper l'occasion de savoir si le connétable voulait la faire mourir », qu'elle rompit le cachet.* La mystérieuse lettre avertissait le prince que sa femme était fort malade et ne pouvait guérir, et que sa fortune étant assurée à ses trois fils, il fallait au plus vite aviser à en prendre une autre. On se chargeait de lui présenter un parti fort avantageux à condition de se hâter. Cette lettre pouvait en effet être interprétée de manière à confirmer les terreurs de Marie, qui n'hésita plus à les confier tout à fait au chevalier de Lorraine. La sympathie qu'il lui avait témoignée pendant sa maladie, ainsi que son frère le comte de Marsan, les avaient liés davantage. Après avoir entendu le récit de la connétable, dont il connaissait déjà une partie par les bruits de Rome, il l'engagea à s'assurer avant toute chose de la protection du roi de France.

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Il fut décidé que sous prétexte d'aller chercher des rubans à la mode, elle enverrait à Paris un serviteur fidèle et sûr, secrètement chargé de remettre à Monsieur, frère du roi, deux lettres, l'une de Marie et l'autre du chevalier de Lorraine, expliquant la situation ; et pour déjouer la vigilance du connétable en le lançant sur une fausse piste, le messager était porteur de deux lettres du cardinal Ghigi, au roi de France, qu'il devait lui remettre secrètement.

Le connétable apprit cela par une indiscrétion voulue, et se laissant prendre au piège, il crut découvrir une intrigue politique dans l'envoi des lettres du cardinal; il s'emporta contre la princesse et lui reprocha de servir la faction française au détriment de celle d'Espagne ; mais l'envoyé était déjà parti, et il ne fut plus question de cette affaire.

Monsieur servit à souhait la connétable, son amie d'enfance, à laquelle il portait toujours un vif intérêt. Il remit au roi les deux lettres confidentielles, dévoilant les dangers qu'elle courait à Rome, et demandant un moyen de donner des détails plus explicites. Louis XIV, assez ému de cette lecture, ne la communiqua à personne, pas même à Golbert, qu'il savait en correspondance suivie avec la connétable; mais dès le lendemain, il fit demander Monsieur, et le pria de renvoyer au plus vite le messager de la princesse, avec un

mot l'assurant que le roi trouverait le moyen demandé.

Fort peu de temps après le retour de l'envoyé de Marie, on. apprit à Rome que l'abbé Oliva, général des jésuites, habitué de la Casa Golonna, avait écrit une lettre à Louis XIV en faveur du chevalier de Lorraine, sollicitant son retour à la Cour1, et le 21 janvier 1672, le roi écrivait à Févêque de Laon (cardinal d'Estrées) son ambassadeur à Rome, la lettre suivante :

Saint-Germain, 21 janvier 1672.

« Mon cousin, » Je vous fais cette lettre pour vous dire qu'aussitôt après l'avoir reçue vous fassiez savoir au chevalier de Lorraine et au comte de Marsan, son frère, que j'agrée qu'ils partent de Rome pour se rendre auprès de moi, me remettant du surplus, à ce qui sera mandé par mon frère audit chevalier de Lorraine, touchant la permission que j'ai bien voulu lui accorder pour son retour, sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, etc.. »

On voit que la lettre du père Oliva n'avait pas tardé à porter ses fruits, et, comme il était fort

1 Affaires Étrangères. Rome, vol. CGXVIII.

lié avec la princesse Colonna, on peut supposer qu'elle ne fut pas étrangère à sa démarche.

Le moyen trouvé par le roi, sur la demande de Marie, fut donc le rappel du chevalier de Lorraine. La cause de ce rappel est un pelit fait assez curieux.

Les deux frères quittèrent Rome au mois de février, après avoir promis à la connétable de la servir de tout leur pouvoir. Elle les vit partir avec beaucoup de chagrin, quelque confiance qu'elle eût en leurs promesses; c'étaient des amis sûrs qui s'éloignaient, et elle n'en possédait guère à Rome. Heureusement, son frère et sa bellesœur, la jeune et belle duchesse de Nevers, vinrent y passer une partie de l'hiver ; ils ne partirent qu'à la fin de mars. La vie se passait comme de coutume, en fêtes et en villégiatures printanières. Marie ne laissait rien paraître des préoccupations qui la troublaient au fond du cœur et, malgré l'extrême tendresse de son frère pour elle, elle ne lui confia point ses projets, craignant qu'il n'approuvât pas son retour en France. Elle se souvint qu'il était, par sa femme, neveu de madame de Montespan, alors favorite déclarée, et d'une vigilance jalouse à l'égard des femmes qui pouvaient approcher le roi.

Cependant, M. de Nevers, témoin du changement extrême du connétable à l'égard de sa femme, n'était pas sans inquiétude. « Les froideurs et le mépris de M. le connétable, dit la

princesse, croissant tous les jours, augmentaient ainsi mes chagrins et mes déplaisirs et pour me remettre des cruelles et justes appréhensions que me pouvaient causer ces différences de traitement, mon frère me disait souvent qu'il craignait fort que je ne jouisse pas longtemps de toutes les libertés que j'avais et il ajouta un jour, en présence de madame Mazarin, que, lorsque j'y penserais le moins, je me trouverais enfermée dans Palliano, qui est une forteresse de M. le connétable, aux confins des États ecclésiastiques et du royaume de Naples. »

Cette conversation éveilla cependant l'attention de madame de Mazarin et, dans la première prom nade qu'elles firent ensemble, elle questionna sa sœur avec plus d'intérêt qu'elle n'avait coutume de lui en montrer.

« Ne pouvant plus résister à de si pressants ennuis, dit Marie, et comme dans la continuation de nos bains et de nos promenades, madame Mazarin et moi nous avions lié une amitié plus étroite que jamais, je voulus profiter de sa tendresse et la conjurer de ne pas retourner en France sans moi. »

Hortense détourna fortement sa sœur de ce projet, lui représentant les malheurs que son départ pour l'Italie lui avait attirés, mais, voyant

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que la résolution de Marie était inébranlable et ne voulant d'ailleurs à aucun prix rester à Rome, sa sœur une lois partie, elle consentit à concerter leur fuite, aussitôt que les nouvelles du chevalier de Lorraine, si impatiemment attendues, seraient arrivées.

La connétable, dans son Journal, ne dit pas un mot de la mission secrète dont était chargé le chevalier de Lorraine ; nous allons en trouver les détails ailleurs. Elle dit simplement : « A ce moment, le chevalier de Lorraine fut rappelé à la Cour, où tous ses amis furent agréablement surpris de son retour, ne s'attendant pas à le voir si tôt rentrer en grâce. » En effet, ce rappel dont on ne connaissait pas le secret motif causa un grand étonnement à Versailles.

Les deux frères hâtèrent le plus possible leur voyage et arrivèrent à Paris en mars. Le chevalier obtint immédiatement une audience privée du roi et lui fit le tableau le plus saisissant des dangers que courait la connétable. Il lui peignit ce qu'elle avait à souffrir et à redouter de l'humeur violente de son mari, de ses habitudes de vengeance à l'italienne.

Il termina enfin en affirmant la nécessité urgente de soustraire promptement la connétable aux tentatives d'empoisonnement auxquelles elle venait d'échapper une première fois.

Louis XIV, plus touché qu'il ne voulait le

paraître, demanda, non sans quelque émotion, quel moyen pouvait sauver Marie du danger qui la menaçait. « Un seul, répondit le chevalier, favoriser sa fuite en lui assurant un asile en France et en lui promettant de la protéger contre les entreprises de son mari. »

Le roi n'hésita pas, et ordonna au chevalier d'assurer la connétable de sa protection et de son appui. Le lendemain, M. de Lorraine reçut de la main même du roi un billet destiné à la princesse Colonna, lui promettant un passeport et l'escorte nécessaire pour raccompagner, aussitôt qu'elle aurait mis le pied en France, et indiqué le lieu de son débarquement. Cette lettre, accompagnée d'une autre fort longue du chevalier, fut remise entre les mains d'un homme sûr, lui appartenant, et qu'il expédia sur-le-champ à Rome. Le roi garda le plus profond silence sur cette affaire, sauf vis à-vis de Monsieur, et il fut convenu que le chevalier tiendrait le roi au courant de ce qui allait se passer.

Le messager arriva à Rome, non sans quelques retards qui faisaient mourir la connétable d'impatience. Mais, dès qu'elle fut assurée de la protection du roi, elle hâta ses préparatifs d'évasion. Voilà ce qu'elle dit : « Les violences de M. le connétable, jointes à l'aversion que j'avais pour les coutumes d'Italie et pour les manières de vivre de

Rome, où la dissimulation et la haine entre les

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familles régnent plus souverainement que dans les autres Cours, me firent presser l'exécution du dessein que j'avais pris de me retirer en France comme dans le pays où j'avais été élevée, où était la plus grande partie de mes parents et où enfin mon génie est comme dans son centre, aimant les nouveautés, l'humeur enjouée, le bruit des armes, les sujets soldats et non un lieu paisible et un gouvernement pacifique. »

Avant de mettre son projet à exécution, la connétable écrivit au roi, selon ce qui était convenu et sous le couvert du chevalier. Elle le remerciait de l'appui qu'il voulait bien lui accorder et le priait d'envoyer à Marseille, chez l'intendant des galères, avec le plus profond secret, les passeports et papiers nécessaires pour elle et sa sœur, cette dernière étant toujours sous le coup des poursuites de son mari. Puis elle demandait également la permission d'habiter Paris, chez son frère, dans le palais Mazarin. Quoique M. de Nevers ignorât encore ses projets, elle ne doutait pas qu'il ne les approuvât, ayant été témoin des mauvais traitements du connétable. Elle remit cette lettre au messager qui repartit sur-le-champ.

Pendant le temps qui s'écoula depuis le départ de M. de Lorraine, la connétable préparait tout d'avance pour une fuite probable. Madame de Mazarin avait un valet de chambre intelligent et dévoué qui l'accompagnait lorsqu'elle s'échappa

de Paris pour la première fois. Il fut chargé d'organiser le voyage par mer : c'était le plus important. Il partit pour Naples sous un prétexte futile, et, là, il traita avec le patron d'une felouque qui devait, sur un mot d'ordre, se rendre à Civita- Vecchia, pour y prendre des passagers à destination de Marseille. L'affaire conclue, il revint à Rome où, sans perdre de temps, les deux sœurs se mirent en devoir d'exécuter leur projet.

La connétable ne prit qu'un des bijoux qui lui appartenaient en propre, ce fut le fil de perles que le roi lui avait donné avant son départ pour Brouage et dont elle ne se séparait jamais. Elle laissa le reste ainsi que tous les bijoux qui lui venaient des Golonna, indiquant par un mot qu'elle les donnait à ses enfants. Elle prit également sept cents pistoles qui provenaient de sa bourse particulière, une petite valise contenant quelques habits, et, le 29 mai, profitant de l'absence du connétable qui était allé visiter son haras aux Frattochies et devait y rester jusqu'au lendemain, Marie se rendit chez sa sœur, au palais Mazarin, accompagnée de sa fidèle servante.

« Au bout de quelques instants, dit-elle, noua montâmes dans le carrosse de ma sœur qui n'enmenait avec elle qu'une fille fort dévouée, qu'on appelait Nanon, et un valet de pied. En sortant du logis, nous criâmes au cocher : « A Frascati »,

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pour tromper une cohue de gens qui étaient à la porte du palais Mazarin. Mais à un tournant de rue, Pelletier, le valet de chambre de ma sœur qui avait fait apprêter la felouque de Naples à Givita-Vecchia, dit au cocher de marcher droit vers ce dernier lieu, et le menaça de le maltraiter s'il n'allait vite. Le cocher obéit et nous arrivâmes au dehors de Civita-Vecchia à la nuit close. »

Pelletier s'était entendu avec le patron de la felouque pour qu'il vînt attendre ses passagers à cinq milles en avant de Civita-Vecchia, de peur qu'on ne reconnût ces dames qui souvent s'étaient embarquées dans ce port. Mais à l'endroit convenu il ne trouva personne. On expédia aussitôt le valet de pied à la recherche des mariniers.

« Ce retardement ne nous donnait pas une petite inquiétude, dit Marie. Cependant, malgré tous nos soins pour nous cacher et toutes nos craintes d'être surprises, madame Mazarin et moi, laissant le carrosse, nous nous enfonçâmes dans le plus épais d'un bois qui est proche de la mer et nous nous mîmes à dormir, ce que nous fîmes si bien durant deux heures, que Nanon, fille de ma sœur, et Moréna, qui était à moi et qui nous faisait la garde, furent étonnées au dernier point de nous voir dormir avec tant de tranquillité.

» En nous éveillant, vers le matin, nous aper-

MARIE MAïfCINI COLOXNA. 117

çûmes le valet de chambre qui nous dit qu'il n'avait point trouvé la barque et que le valet de pied, après s'être enivré, était resté dans une hôtellerie pour cuver son vin, de sorte que nous jugeâmes à propos de remonter en carrosse et d'avancer un peu davantage par un sentier écarté, de crainte que nous ne fussions surprises si l'on nous suivait parle droit chemin. Mais nos chevaux étaient tellement harassés qu'à peine se pouvaient-ils soutenir, ce qui fit dire à ma sœur, qu'il valait mieux les renvoyer avec le carrosse à l'hôtellerie qui était vis-à-vis de Civita-Vecchia, et donner ordre au cocher de dire si l'on nous cherchait, qu'il nous avait vu embarquer, afin que Ton ne nous poursuivît pas davantage. »

Après avoir marché fort longtemps sur une grande route poussiéreuse et en plein soleil, elles se retirèrent dans l'épaisseur d'une espèce de bois qui était proche du grand chemin, et commandèrent de nouveau à Pelletier d'aller chercher la barque ou bien d'en louer une autre, au cas qu'il ne la trouvât point, ce qu'il promit de faire à quelque prix que ce fut. Il ne faut pas oublier que la connétable était encore très faible et très délicate, grâce aux suites de la maladie grave qu'elle avait faite avant le départ du chevalier.

« La chaleur du soleil qui m'avait donné sur

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la tête l'espace de cinq heures, dit-elle, et qui était alors en son midi, une abstinence de vingtquatre heures et le chagrin de n'avoir aucune nouvelle de la barque, me jetèrent dans un désespoir qui me fit dire à ma sœur que je voulais m'en retourner, et qu'il valait autant perdre la vie à Rome de quelque manière que ce fût, que de mourir de faim où nous étions ; mais ma sœur, qui est la femme du monde la plus patiente et de la meilleure complexion, m'anima par ses raisons, ajoutant enfin que si, dans une demi-heure, nous n'avions quelque nouvelle favorable, nous pourrions toujours nous en retourner. Je me résolus donc d'attendre encore ce temps-là, et à peine le quart s'était-il passé, que nous entendîmes le bruit d'un cheval qui venait au grand pas. Aussitôt, la crainte d'être prise se joignant aux autres agitations de mon esprit, me jeta dans la plus grande consternation du monde ; mais ma sœur qui avait alors deux pistolets à la main, s'étant aperçue que c'était le petit la Roche (c'était le nom du postillon qui était allé chercher la barque sans nous en rien dire) me rassura entièrement, et ma tristesse fut à l'instant convertie en joie par la nouvelle qu'il nous donna d'aussi loin qu'il se put faire entendre qu'elle nous attendait à cinq milles du lieu où nous étions. Il chargea donc aussitôt nos valises qui n'étaient ni fort pesantes ni en grand nombre. Cependant nous marchions devant, à pied, dans la

rigueur du soleil, et dans une campagne rase, où pour tout objet nous voyions sauter force vipères.

» L'infatigable madame Mazarin menait l'avantgarde et allait toujours le grand pas, de sorte que pour la suivre, il fallait me reposer de temps en temps ; la faim, la soif, la lassitude et la chaleur m'avaient ôté le courage et les forces jusque-là que je fus obligée de prier un homme qui labourait la terre de me porter seulement quelques cents pas vers la mer, lui disant que j'étais un chasseur qui avais perdu mes gens (car nous avions changé d'habit ma sœur et moi, dans le carrosse). Il me refusa d'abord, mais ayant joint quelques pis tôles à mes instances, il se laissa enfin persuader. Il me prit donc sur ses bras et, de cette manière, je joignis ma sœur. Presque aussitôt, Pelletier arriva et nous dit qu'il avait fait marché d'une autre barque pour la somme de mille écus, mais qu'à la vérité il n'était guère satisfait de la mine du patron ni des matelots, et que tous lui avaient paru de très méchantes gens ; nous répliquâmes à cela que la fortune en avait disposé autrement, ayant permis que le petit la Hoche eût trouvé la première et qu'il avait pris le devant.

» Pelletier n'eut pas moins de joie que nous de cette heureuse aventure, car il avait très bonne opinion du patron de la dernière barque. Enfin, moitié à pied, moitié avec l'aide du laboureur, j'arrivai au bord de la mer, où nos filles nous

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vinrent rejoindre bientôt après; mais ne trouvant là ni ïa première ni la seconde barque, et voyant nos espérances si malheureusement déçues, je m'abandonnai à la douleur. Ma sœur n'était pas moins triste que moi de ce contre-coup ; cependant elle dissimulait son déplaisir, de peur d'accroître le mien. L'unique recours que nous eûmes en cet état fut, après nous être jetées sur un peu de paille que nous trouvâmes dans une cabane, d'envoyer une seconde lois Pelletier chercher la barque pendant qu'en mon particulier je priai le laboureur d'aller me quérir un peu d'eau.

» Au bout d'un quart d'heure, Pelletier revint, et d'un air troublé, et d'un ion fort effaré, nous vint dire que l'on nous poursuivait et que nous étions perdus. Ma faiblesse m'avait rendue si insensible, que j'entendis cette nouvelle sans presque m'émouvoir; mais ma sœur le pressant de dire si cela était vrai, et s'apercevant enfin, à la manière dont il l'assurait, qu'il n'en était rien, elle lui dit, en colère, de parler sérieusement; à quoi ayant répondu que non et qu'il nous avait voulu donner cette peur par plaisanterie, elle le gronda fort, et lui dit qu'il prenait très mal son temps pour plaisanter.

» Nous nous acheminâmes donc au lieu où était la barque où, par malheur, nous rencontrâmes aussi la seconde dans laquelle le patron et les matelots nous pressaient fort de nous embarquer;

mais Pelletier m'ayant donné de meilleures impressions du patron de la première, j'entrai promptement dans la sienne, sans m'arrêter à toutes les instances des autres ; ce que firent aussi ma sœur et nos filles et ce qu'à peine virent les matelots qu'ils commencèrent à nous menacer et à nous empêcher de partir, de sorte que je me vis obligée à leur faire quelques libéralités pour les mettre tous d'accord et nous tirer de ce mauvais pas. »

A peine furent-ils un peu plus loin du bord, le patron commença à son tour à leur demander plus d'argent qu'on ne lui en avait promis, fondant la justice de sa demande sur le péril où il s'exposait pour leur rendre service. Pelletier qui était intrépide, fâché de se voir trompé dans la bonne opinion qu'il avait conçue du patron et qu'au préjudice de sa parole il exigeât plus qu'on ne lui devait donner, se mit en colère et voulait s'en tenir au marché qu'il avait fait ; mais comme le patron avait la force de son côté et qu'il ajoutait à ses raisons (bonnes ou mauvaises) la menace de les jeter dans la mer, la connétable fit taire Pelletier et ferma la bouche au patron avec cent pistoles et l'espérance, d'ailleurs, de le bien satisfaire, pourvu qu'il les passât en France, ce qu'il leur promit.

Laissons nos deux héroïnes s'embarquer pour la France, à la merci d'un aventurier inconnu,

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patron de la barque et de matelots siciliens, fort capables en effet de les jeter à la mer pour s'emparer de leurs bijoux et de leur argent, et revenons à Rome. L'émoi était grand au palais Colon na ! La connétable n'ayant mis personne dans la confidence, ses gens furent fort surpris de ne la pas voir rentrer ; on s'aperçut en même temps de la disparition de Moréna. Au palais Mancini, l'inquiétude n'était pas moindre. La nuit se passa ainsi, et dès le matin on fit avertir le connétable qui était encore aux Frattochies. Il repartit pour Rome en hâte et expédia des coursiers dans toutes les directions, avec l'ordre d'arrêter les fugitifs.

Vers le soir, le cocher de madame de Mazarin revint à Rome, chargé par ces dames d'informer le cardinal Mancini de ce qui s'était passé, et annonça qu'elles s'étaient embarquées dès la veille. Aussitôt le connétable envoya un exprès au viceroi de Naples, le priant de faire partir en hâte des galères à la poursuite de sa femme dans la direction de Marseille, car il supposait avec raison qu'elles se dirigeaient vers la France. Quatorze galères mirent à la voile sur-le-champ. Après avoir donné ces ordres pressants, le connétable se rendit à l'ambassade de France, cherchant à maîtriser sa colère, et surtout à dissimuler sa crainte d'une complicité secrète entre Marie et le roi, qu'il n'osait pas exprimer ouvertement. Le cardinal d'Estrées (alors ambassadeur à Rome) fut stu-

péfait du motif de cette visite inattendue, et après le récit du prince, il promit d'écrire à l'évêque de Marseille et à Colbert ; comme cela ne suffisait pas à calmer les inquiétudes du connétable, il promit également d'écrire à la reine pour empêcher, si possible, une entrevue avec Louis XIV, qu'il redoutait par-dessus tout. Il est vrai que le roi venait de rejoindre l'armée en Hollande, mais le prince savait que rien n'arrêtait sa femme lorsqu'elle avait pris une résolution, et il la croyait capable d'aller jusque-là. Il affecta la plus grande douceur dans ses plaintes, le désir de lui pardonner son évasion et d'opérer une réconciliation complète. C'est dans ce sens que le cardinal écrivit. Voici deux de ses lettres :

Le cardinal d'Estrées à l'évêque de Marseille.

« M. le connétable Colonna vient de sortir d'ici, et m'a conté une aventure qui ne vous paraîtra pas sans doute moins fâcheuse et moins surprenante qu'à moi. Madame sa femme et madame Mazarin partirent dimanche après-midi dans un carrosse à six chevaux avec chacune une femme et un valet de chambre à cheval ; elles avaient envoyé quelques gens à une maison de M. le connétable et tout le monde crut qu'elles allaient y coucher. On s'attendait même qu'elles revien-

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draient hier au soir. Cependant on a su par les cochers qui sont revenus depuis, qu'elles prirent le chemin de Civita-Vecchia et qu'elles allèrent à un port qui n'en est qu'à trois ou quatre milles. Elles y arrivèrent à deux heures après minuit, trouvèrent une petite barque qui les attendait, et y entrèrent à l'heure même sans s'expliquer du lieu où elles allaient. Vous pouvez croire, Monsieur, dans quel étonnement cette nouvelle a mis M. le connétable et avec quelle douleur il m'a parlé d'un si fâcheux accident.

» Cependant, à travers du déplaisir qu'il ressent, je l'ai vu plein de douceur et d'honnêteté et dans la pensée de faire faire à Madame sa femme toutes les réflexions qu'une telle résolution demande, en lui inspirant en même temps toutes les vues qui peuvent et doivent l'obliger de se rapprocher de lui ; et comme il suppose que Madame sa femme ne se peut être retirée qu'en France, et qu'apparemment elle aura pris terre à Marseille, il m'a demandé si je ne pouvais écrire à personne qui pût l'entretenir sur ces choses et la porter à attendre des nouvelles plus particulières de sa part par une personne expresse qu'il a dessein d'y envoyer, pour lui faire mieux connaître le fond de son cœur et de ses sentiments et lui représenter toutes les choses qu'il m'a dites à moi-même sur ce sujet. J'ai vu, Monsieur, que personne n'était plus propre que vous à leur rendre cet office à

tous deux et que me faisant la grâce de m'aimer depuis si longtemps vous recevriez volontiers la prière que je vous ferai *. »

Le cardinal d'Estrées à Colbert.

1er juin 1672.

« M. le connétable Golonna a souhaité que je vous fisse savoir ses sentiments sur la résolution que Madame sa femme a prise de s'embarquer auprès de Givita-Vecchia et de passer en France, et comme je ne puis mieux vous les représenter que par la lettre qu'il écrivit hier, dans le moment qu'il m'apprit cette nouvelle, à M. l'évêque de Marseille.

» J'en joins la copie à celle-ci, et il ajoute seulement que dans les sentiments de douceur et de modération qu'il m'a témoignés, je l'ai vu même touché du péril que Madame sa femme pouvait courir dans un voyage si surprenant et si hasardeux. Il serait bien à souhaiter que M. l'évêque de Marseille eût autant de bonheur en cette rencontre qu'il aura sans doute de désir et d'intention d'apporter quelque remède à cet accident. M. le connétable Golonna a voulu aussi que je me donnasse

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