Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV
Depping 8. IV, page 510. (Vol. verts C.)
126 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
l'honneur d'écrire à la reine à laquelle il a cru devoir s'adresser d'abord à cause de l'éloignement du roi. Je l'ai lait très volontiers, et vous voudrez bien, Monsieur, que je vous adresse ma lettre et me faire la grâce de la rendre. Et comme je me remets à ce que vous pourrez dire plus particulièrement à Sa Majesté des sentiments de M. le connétable, suivant la lettre que j'ai écrite à M. de Marseille, j'espère que vous prendrez bien le soin de l'en entretenir. »
En dehors de ces dépêches officielles, le cardinal d'Estrées et d'autres membres de l'ambassade française à Rome écrivaient confidentiellement, mais sur un ton différent, à M. de Pomponne, alors ministre des affaires étrangères. Ils savaient que tout cela passerait sous les yeux du roi.
Juin 1672.
« Monseigneur, » La fuite de la connétable et de sa sœur madame Mazarin a bien surpris cette Cour, tant par la manière de leur embarquement sur une ielouque napolitaine qu'elles firent louer secrètement, qui est en toute manière très dangereux, tant par l'infidélité de la plupart des mariniers de cette nation, s'ils découvrent que ces dames aient de l'argent et des pierreries comme elles en ont, ayant en deniers comptant, plus de quinze cents
MARIE MàNCINI COLONNA. 127
pistoles, sans les nippes, que pour le danger des corsaires turcs qui paraissent depuis le commencement de l'été sur les côtes d'Italie.
» Après mille conjectures que l'on a faites sur cette évasion au sujet de madame la connétable Colonna, L'on trouve que la plus vraisemblable est qu'elle ait eu peur d'être empoisonnée. Il y a trois ans que le connétable et elle se sont séparés de lit volontairement. Du reste jamais femme n'a eu plus de liberté apparente de vivre de la manière qui lui plaisait, n'y ayant pas de maison à Rome où l'on vécût avec plus de liberté que celle de M. le connétable Golonna. »
L'évasion de la connétable et de madame de Mazarin avait eu un éclat facile à comprendre dans toute la société romaine. Chacun avait pris parti, qui pour le prince et qui pour sa femme. Tous les journaux du temps la racontent à l'envie et en cherchent le motif. On lit dans la correspondance de Rome de la Gazette d'Amsterdam du 7 juin : « La retraite imprévue de la connétable Golonna et de la duchesse de Mazarin, sa sœur, a surpris d'autant plus de gens que le connétable traitait fort favorablement la princesse, sa femme, et lui donnait beaucoup plus de liberté que l'on n'avait accoutumé d'en avoir. Les uns disent qu'elle a consulté un nécromancien qui lui a dit que le connétable avait dessein de s'en défaire, quelque
128 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
bonne mine qu'il lui fit, et qu'à cause de cela elle se retire en France pour éviter le bocon... Celte aventure pourra fournir la matière à faire un beau roman et une histoire, la plus galante de notre temps. »
On lit dans une lettre de Rome à la même gazette quelques jours après1 : « Notre Cour n'est guère édifiée de la conduite de ces deux dames. Les hommes, à cause du peu de respect que leurs femmes leur rendent depuis la fréquentation qu'elles ont eue avec ces deux Françaises, et les femmes de ce qu'elles sont parties sans avoir auparavant bien affermi la liberté et les avantages qu'elles leur ont prouvés! »
Nous avons dit plus haut que le duc de Ne vers ignorait le projet d'évasion de ses sœurs. Le connétable lui dépêcha un exprès pour l'en informer, à Venise où il était avec sa femme, mais une lettre de Marie, remise par elle à son cocher pour la lui faire parvenir, l'en avait déjà averti. « Il partit aussitôt pour Rome et affirma au connétable que ce n'était que par crainte et par caprice que la connétable sa femme l'avait quitté et qu'il n'y avait homme vivant au monde qui fût cause ou complice de sa fuite 2. Ce qui a, en quelque façon, fort allégé le déplaisir qu'il en avait conçu et dissipé mille pensées chimériques qu'il se figurait
1. Correspondance de Rome. Gazelle d'Amsterdam, 28 juin 1672.