‹ Une princesse romaine au XVII[superscript e] siècleChapitre 19 sur 77 · Gazelle de Leyde, Relations véritables · texte numérisé non relu

Gazelle de Leyde, Relations véritables

et où il ne trouvait que de la confusion. » Ces pensées sont faciles à deviner. C'est toujours du roi qu'il s'agit.

Ne laissons pas plus longtemps nos deux fugitives dans leur barque, exposées à tous les dangers.

« Nous voguâmes assez heureusement, écrit la princesse, et avec un assez bon vent les six premières heures ; mais ensuite il fit un très grand calme durant lequel nous avancions fort peu. Au lever du soleil nous découvrîmes un brigantin, et le patron craignant que ce fût un vaisseau turc, nous abordâmes au pied de quelques rochers qui sont dans la côte de Toscane où il nous montra l'endroit où nous pourrions descendre et nous tenir à couvert en cas qu'il fût attaqué ; ensuite, à la faveur de ces mêmes rochers, il alla reconnaître d'où était le vaisseau, et l'ayant enfin demandé et su qu'il était génois, nous continuâmes notre voyage avec le même calme jusqu'à Monaco où ma sœur fut fort incommodée de la mer qui était extrêmement agitée par un grandissime vent qui se leva tout à coup et où nous eussions fait naufrage, si notre patron n'eût été sî habile.

» Comme nous ne pouvions débarquer sans avoir des billets de santé parce que nous venions de Civita-Vecchia et que la peste était aux environs, nous débarquâmes à Monaco, où nous en prîmes de faux qui nous servirent pour la Ciotat, notre patron n'ayant pas voulu débarquer à Marseille

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pour quelques différends qu'il avait eus. Cela nous rendit un assez bon service, nous ayant fait éviter les felouques et les galères que M. le connétable avait envoyées après nous, et qui n'ayant pu nous rencontrer en mer, pour la route extraordinaire qu'avait prise notre patron qui était très habile homme, nous étaient allées attendre à Marseille et dans les autres ports, où elles nous auraient pris infailliblement, si nous y eussions eu de bons billets pour y aborder.

» Enfin, après une navigation de neuf jours nous arrivâmes heureusement à la Ciotat, où après nous être reposées environ quatre heures, nous montâmes sur des chevaux que nous avions loués et marchant toute la nuit nous arrivâmes d'assez bonne heure à Marseille où je m'informai d'abord de M. Arnous, intendant des galères, dans l'espérance qu'il aurait un passeport pour moi, que j'avais demandé au roi par une lettre que j'avais écrite à Sa Majesté avant de partir de Rome. »

Enfin, Marie allait connaître son sort et savoir si le roi lui était toujours favorable. Mais au moment où elle fit demander l'intendant, elle apprit qu'il était à l'extrémité et qu'il venait d'être administré. Toute autre que la connétable n'eût point osé pénétrer près d'un moribond, mais cela ne l'arrêta pas et elle s'y rendit sans hésiter.

« Apprenant qu'il était à l'extrémité, je me trou-

vai obligée de l'aller voir, et lui dis en entrant qui j étais, et après lui avoir témoigné le déplaisir que j'avais de le voir en cet état, je lui demandai s'il n'avait rien pour moi de la part du roi. Il me répondit avec assez de peine à cause d'une apoplexie qui l'avait surpris et me donna un paquet fermé, où il y avait un passeport et une lettre de Sa Majesté pour moi et une autre de M. de Pomponne, qui écrivait à M. de Grignan, lieutenant du roi dans la province, lui recommandant fort de me recevoir à Aix, et de m'assister de son autorité, et de tout ce qui me pourrait être nécessaire. » Cette visite incroyable en un pareil moment ne fit pas de mal au pauvre Arnous, paraît-il, car il guérit fort bien de son apoplexie.

Marie, enchantée d'avoir lettres et passeport, se coucha épuisée de fatigue. « A peine, dit-elle, avaisje dormi une heure qu'on me vint éveiller et me dire que le capitaine Ménéghini demandait à me parler de la part de M. le connétable. Cette nouvelle effraya fort mes gens et pour prévenir tout ce qui eût pu m'arriver, je le fis savoir à M. Arnous qui m'envoya des gardes à l'instant me conjurant d'aller loger chez lui, où il me fit dire que je serais plus en sûreté ; ce que je fis après avoir donné audience à cet exprès qui ne venait me proposer autre chose que de m'en retourner chez M. le connétable ou d'attendre pour le moins qui!

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m'envoyât un train plus conforme à ma qualité et tout ce qui était nécessaire pour continuer mon voyage avec plus d'éclat et de bienséance. Il n'oublia point à m'attendrir par le souvenir de mes enfants, jugeant que l'amour que j'avais pour eux me ferait prendre la résolution qu'il tâchait de m'insinuer ; mais quoique je les aimasse infiniment, je craignais encore plus le péril et ne doutant pas qu'il n'y eût quelque dessein caché sous ces belles paroles, je lui dis en peu de mots que je n'étais point dans la résolution de m'en retourner, et m'en allai aussitôt chez M. Arnous qui nous avait envoyé son carrosse avec un gentilhomme et qui, par le bon accueil et la bonne chère qu'il nous fit et les bons lits que nous trouvâmes chez lui, répara en quelque façon le mal que nous avions souffert dans la barque.

» Le lendemain au matin, comme j'avais envoyé à M. de Grignan la lettre que M. de Pomponne avait insérée pour lui dans le paquet dont j'ai parlé, on vint m'éveiller en sursaut, pour me dire qu'un gentilhomme venait de sa part avec six gardes et son carrosse, pour nroffrir de me conduire, avec ordre de m'assister en tout ce dont j'aurais besoin; ce que j'acceptai, et après avoir dîné, madame Mazarin et moi montâmes en carrosse avec ledit gentilhomme et arrivâmes le soir à Aix où M. de Grignan, qui était venu au-devant de nous près d'une lieue, nous accompagna dans son carrosse

dans lequel il nous avait fait entrer, et nous témoignant le déplaisir qu'il avait de ne pouvoir nous loger dans l'hôtel du gouverneur qui était alors le duc de Vendôme, mon neveu, fils du duc de Mercœur et de ma sœur aînée. Nous le remerciâmes de sa civilité et lui dîmes que notre logement ne lui donnât aucune peine, parce que nous avions déjà donné parole à un gentilhomme, appelé M. de Moriès qui est au service de mon frère, d'aller loger chez lui, où nous fûmes aussitôt et lequel nous traita durant quinze jours chez le président Castelet, son frère aîné, et s'en acquitta de la manière du monde la plus magnifique et la plus obligeante. »

Départ de Marseille, séjour à Nice. — La duchesse de Mazarin part pour Turin et la connétable pour Grenoble. — Elle envoie Pelletier porter une lettre au roi. — La reine envoie l'ordre à Marie de ne pas aller plus loin. — Effroi de la reine et de madame deMontespan en apprenant que Marie est en France. — Lettres du nonce monseigneur Nerli au cardinal Altiéri. — Brefs du pape. — La duchesse de Mazarin rejoint sa sœur à Grenoble ainsi que le duc de Nevers. — Démarches du connétable auprès de Louis XIV.

Après les premiers moments de joie que Marie éprouva en recevant les lettres du roi, de M. de Pomponne et du chevalier de Lorraine, une sourde impatience ne tarda pas à s'emparer d'elle. Il fallait à tout prix prévenir les influences qui ne manqueraient d'agir contre elle auprès du roi (soit du côté du connétable, soit de celui de la reine), avant de partir pour Paris où sa sœur, madame de Mazarin, ne pouvait rentrer à cause d'un arrêt du Parlement que son mari avait

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obtenu contre elle. Ne se fiant à personne, Marie résolut d'écrire au roi directement pour lui demander ses ordres, et voulant que la lettre lui fût remise en mains propres, elle chargea le fidèle Pelletier de la porter sans perdre une minute en route *.

A peine arrivées à Aix, M. de Saint-Simon, envoyé du connétable et porteur des mêmes propositions que Meneghini, les rejoignit.

Saint-Simon appartenait au cardinal Altieri, cardinal-patron et propre neveu du pape Clément X. Il avait pour mission, s'il n'obtenait rien de la connétable, de poursuivre son voyage jusqu'à Paris et d'exciter l'esprit de la reine contre la princesse Golonna. Sans son impétuosité habituelle, Marie aurait réfléchi qu'il y avait tout avantage à prolonger les pourparlers avec Saint-Simon, pour donner le temps à Pelletier d'arriver près du roi. Au lieu de cela, elle refusa net ses propositions, lui disant qu'en fuyant Rome elle avait fui la mort, M. de Saint-Simon voyant les honneurs qu'on rendait à Aix à la princesse et apprenant qu'elle avait trouvé à Marseille des passeports et une lettre du roi, pensa qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour gagner Paris ; il se mit en route

1. Le roi était parti au mois d'avril pour la campagne de Hollande où il commandait un des corps d'armée, laissant la reine régente avec Colbert et Le Tellier pour la diriger. Monsieur était également à l'armée avec le chevalier de Lorraine.

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après avoir instruit le connétable de l'inutilité de ses démarches et du motif, hautement avoué par la princesse, pour expliquer son brusque départ. A peine Saint-Simon parti, madame Golonna sentit la faute qu'elle venait de commettre en ne cherchant pas à le retenir, mais il était trop tard et il fallut se résoudre à attendre le retour de Pelletier. Les attentions et les prévenances de tout genre dont on entourait les deux sœurs rendaient leur séjour à Aix fort agréable, mais au bout de trois semaines, la connétable se mourait d'impatience de n'avoir pas de nouvelles de Pelletier ; elle reçut enfin une lettre du malheureux serviteur qui avait été attaqué et presque tué par une troupe de bandits apostés sur son chemin. Heureusement la lettre au roi était cousue dans la doublure de son habit et échappa à ses agresseurs qui, après lui avoir volé tout ce qu'il possédait, le laissèrent à moitié mort sur la route. Marie apprit en même temps que Saint-Simon, arrivé à Paris, y faisait rage contre elle, agissant au nom de M. le connétable et appuyant sa négociation de l'autorité pontificale comme appartenant au cardinal Altieri ; elle voulut partir sur-le-champ, mais sa sœur la pria instamment de passer encore cinq ou six jours au château de Mirabeau, près d'Aix, où le chevalier de Mirabeau leur avait offert une splendide hospitalité. « Au bout de six jours, écrit Marie, je dis absolument que je voulais partir

et m'approcher de Paris, ayant toujours eu le pressentiment qu'on m'empêcherait d'y aller. Le chevalier de Mirabeau me voyant dans cette résolution nous suivit avec les gardes, et étant arrivés au Pont-Saint-Esprit, nous apprîmes que Polastron, capitaine des gardes de M. le duc de Mazarin était passé par Aix et nous cherchait. Cette nouvelle nous obligea à nous éloigner du grand chemin et à nous retirer dans une maison de campagne où nous logeâmes. La nuit même, madame de Mazarin prit la route de Savoie, accompagnée dudit chevalier, de Manon et de la moitié des gardes, l'autre moitié étant restée auprès de moi jusqu'à Lyon. »

Pendant que ces événements se passaient, le connétable reçut les lettres de Saint-Simon ; elles augmentèrent encore son chagrin et il se décida, d'après les conseils du cardinal d'Estrées, à écrire directement au roi.

Le connétable Colonna à Louis XIV1

21 juin 1672.

(v Majesté Très Chrétienne,

» Dans l'étrange aventure du départ imprévu de la duchesse ma femme, j'ai recours à la royale et

1. Affaires étrangères, Rome, vol. CCXXI, p. 234. Cette lettre est en italien.

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puissante protection de Votre Majesté afin que, compatissant à ma disgrâce, Elle veuille faire insinuer à Madame combien une fuite de cette sorte a été inconvenante soit pour elle-même, soit pour l'honneur de ma maison, et lui ordonner de revenir à Rome afin de ne pas ajouter un coupable entêtement à la faute qu'elle a commise.

» J'ai appris par un de mes envoyés (Ménéghini) et par les lettres de M. de Saint-Simon qu'elle était à Aix avec sa sœur, la duchesse de Mazarin, et qu'elle s'obstinait à ne point revenir, cherchant à excuser son coupable départ par des prétextes imaginaires, prétendant avoir été traitée et conduite à Rome d'une manière très différente de celle dont j'ai usé vis-à-vis d'elle jusqu'à présent. Je crains que ces prétextes et d'autres non moins erronés puissent peut-être trouver quelque créance dans l'esprit de Votre Majesté. Je viens donc très humblement La supplier de me rendre la justice de ne pas y ajouter la moindre foi et de croire indubitablement que je ne lui ai jamais fait de moins bons traitements que je lui en ai fait dès le début, ce qui est bien connu, non seulement des ministres de Votre Majesté, mais encore de tant d'autres gentilshommes français qui m'ont fait le plaisir de venir assidûment dans ma maison et qui savent que sa fuite ne peut donner matière à de semblables discours, si préjudiciables à l'honneur de ma maison et de ma personne. J'espère

que Votre Majesté, en considération de ce que mon mariage a eu pour origine ses royaux conseils daignera employer sa haute prudence et trancher le fil de scandales plus grands encore que ne le sont déjà ceux causés par cette fuite qui, connue de tous dans Rome, est d'une véritable, absolue et regrettable imprudence.

» Grâce à son autorité et à sa grande sagesse, Votre Majesté ne manquera pas de moyens pour ramener Madame à l'observation de ses devoirs et me délivrer en même temps de l'affliction aussi douloureuse qu'imméritée que je souffre et qui me cause une si cruelle agitation d'esprit.

» Je suis, de Votre Majesté, etc. »

En même temps que cette lefttre, l'ordinaire en apportait une du cardinal d'Estrées à M. de Pomponne1 ainsi que plusieurs lettres du connétable adressées à la reine, aux parents de sa femme, au nonce et à Golbert.

Le cardinal d'Estrées à M. de Pomponne.

« Vous recevrez beaucoup de paquets du connétable Golonna, écrit le cardinal d'Estrées, le courrier qu'il avait envoyé à Aix lui a rapporté des

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