AU XVII6 SIÈCLE
MARIE MANCINI GOLONNÂ
Départ de la connétable pour Rome. — Les adieux du roi. — Le cortège de la princesse. — Relation du voyage par Benedetti.— L'archevêque d'Amasie. — Première entrevue avec le connétable. — Il devient amoureux d'elle dès qu'il la voit. — Voyage et maladie de la connétable. — On désespère de la sauver. — Arrivée des médecins de Rome. — Guérison de la princesse. — Elle ne peut souffrir son mari. — Arrivée à Rome. — Fêtes et attentions du connétable. — Elle se laisse toucher.
Avant de commencer l'histoire de la connétable Colonna, nous sommes forcés de revenir un peu en arrière pour l'intelligence du récit. On a vu dans le dernier chapitre du Roman du grand roi, que Marie Mancini, après avoir refusé l'offre pressante de Louis XIV, de choisir un mari entre les plus grands partis de la Cour, s'était résolue à accepter le prince Colonna, grand connétable de Naples. Le marquis Angelelli, envoyé du conné-
table, avait déjà préparé le contrat avant la mort de Mazarin et d'accord avec lui ; on attendait à la cour l'acquiescement dû prince aux articles dudit contrat pour conclure le mariage.
Pendant le temps assez long qui s'écoula, la jalousie de la jeune reine Marie-Thérèse fut éveillée de nouveau par les assiduités du roi auprès de mademoiselle de Mancini, et la reine-mère reçut les confidences de sa belle-fille. Fort inquiète de son côté, elle résolut de s'adresser au nonce monseigneur Piccolomini pour hâter le plus possible la réponse du prince Colonna. Le prélat écrivit aussitôt au secrétaire d'État à Rome1.
25 mars 1661.
« Monseigneur, » La reine éprouve une grande jalousie en voyant le roi faire de nouvelles démonstrations d'amour à mademoiselle Marie Mancini pour laquelle Sa Majesté avait témoigné autrefois une grande passion. La reine aimerait beaucoup que cette dame partît le plus vite possible pour épouser M. le connétable; elle me dit de tâcher de faire hâter la réponse du prince Colonna, la reine étant très en peine de n'en entendre pas
1. Archives du Vatican, nonciature de France, registre 119 et 120. Lettres chiffrées.
parler. Par la protection de mademoiselle de Mancini, l'évêque de Fréjus vient d'obtenir la parole royale pour sa nomination à l'évêché d'Évreux. On ne croit pas, cependant, qu'il soit nommé définitivement, mais je cite cela pour montrer le crédit dont elle jouit à la Cour. »
Cette lettre ne tarda pas à porter ses fruits ; les ratifications arrivèrent, et on pressa la célébration des épousailles.
Le 15 avril, le nonce écrit : « Dans la chapelle royale du Louvre, en présence de Leurs Majestés Très Chrétiennes, le marquis Angelelli, remplaçant le comte de Fuensaldagne qui se trouve indisposé, épousa par procuration du connétable Colonna, mademoiselle Marie de Mancini. La messe fut célébrée par l'archevêque d'Amasie, oncle du prince Colonna. L'épouse a reçu du roi cent mille livres pour son voyage et de magnifiques bijoux... »
Marie, pendant toute la cérémonie, ne laissa paraître nulle trace d'émotion. Soutenue par sa fierté blessée et la hauteur qui lui était naturelle, immobile comme un marbre, mais la mort dans le cœur, elle prononça avec fermeté le oui qui la liait à un inconnu qu'elle haïssait d'avance ; puis ses yeux se portèrent avec une expression indicible sur le roi, qui pâlit quand ce regard se croisa avec le sien.
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La célébration du mariage terminée, le roi et le duc d'Anjou, son frère, allèrent dîner chez la connétable avec la belle Hortense, devenue duchesse de Mazarin et mariée depuis deux mois à son fidèle adorateur, le duc de la Meilleraye, auquel le cardinal avait laissé son nom et la plus grande partie de ses biens.
Après cette cruelle journée pendant laquelle Marie avait usé son courage, elle n'eut plus qu'un désir, celui de partir. Laissons-lui la parole, puisque nous avons la bonne fortune de posséder son récit original1 :
« Je n'avais fait que la moitié de l'ouvrage, il fallait partir, aussi pressai-je dès lors mon voyage, et n'eus point de repos jusqu'à ce que je me vis sur le point de me mettre en chemin ; car enfin, lorsque j'ai pris une résolution, avantageuse ou contraire, il faut que je l'exécute, n'étant point d'humeur à en démordre. Je pris donc congé de Leurs Majestés, et le roi me dit adieu en réassurant qu'il se souviendrait toujours de moi et qu'il me protégerait partout. Je partis accompagnée de M. l'archevêque d'Amasie, du marquis Angelelli
1. Le Journal de Marie, la Vérité dans son jour, qui s'arrête en 1676, est d'autant plus intéressant, qu'en le comparant aux nombreux documents que nous avons trouvés dans les archives de Rome, de France et d'Espagne, il est toujours de la plus parfaite exactitude.
et de madame de Venel, et suivie de cent gardes à qui son Éminence, avant sa mort, avait donné ordre de m'escorter jusqu'à Milan où M. le connétable devait me recevoir. »
Les personnages qui accompagnaient la connétable (on lui donna ce titre dès le jour de ses épousailles) méritent une description particulière. Le premier d'entre-eux, le marquis Angelelli, grand seigneur bolonais, était, à coup sûr, le plus sympathique. Pendant un séjour de deux mois à Paris, il avait vu fréquemment mademoiselle de Mancini, et malgré la répugnance extrême de la jeune fille pour tout ce qui lui rappelait le mariage qu'elle allait contracter, la courtoisie et l'extrême distinction du marquis, son attitude discrète et respectueuse avaient gagné sa confiance. Elle engageait souvent de longues conversations avec lui sur les usages et les habitudes de la société romaine, qui d'avance ne lui plaisait pas ; il cherchait alors à la lui faire voir sous l'aspect le plus favorable, c'était par excellence un esprit conciliant.
Aussitôt après le marquis, vient l'archevêque d'Amasie, oncle du connétable, envoyé à Paris pour représenter la Casa Golonna. Il dut y faire une singulière figure si nous nous en rapportons au portrait qu'en ont laissé ses contemporains ; en effet, personne ne ressemblait moins à un
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prélat que ce bizarre personnage, chez lequel les années n'avaient point modifié l'air et les habitudes d'un officier général de reîtres flamands. Il n'avait point commencé sa carrière dans les ordres, mais était entré fort jeune au service de l'empereur Ferdinand II, puis il quitta l'Allemagne, et devint promptement colonel d'un régiment napolitain. Revenu à Rome pendant un congé, un événement, qui peint bien les mœurs romaines à cette époque, l'obligea de s'enfuir.
« Le jour de la fête de Saint-Egidio, à la chute du jour et au milieu de la foule qui circulait dans les rues, le duc de Marsi (c'était son nom) passait dans son carrosse, celui des Gaëtani le dépassa; le duc reprit aussitôt la tête, barrant le passage à la voiture des Gaëtani qui était occupée seulement par deux enfants ; l'aîné, qui n'avait pas douze ans, se dressa fièrement dans sa voiture réclamant avec hauteur contre le procédé assez brutal de Marsi1. Celui-ci riposta de même et garda la tête. Le jeune Gaëtani fit aussitôt rebrousser son carrosse et se rendit chez son oncle pour se plaindre de la violence dont on venait
1. Don Carlo Colonna, duc de Marsi, le plus jeune fils de Philippo Colonna, grand connétable du royaume de Naples, et de Lucrezia Girolamo Comacelli, née vers 1602. (Litta, t. III, table IX.) On a de lui un superbe portrait équestre peint par Van Dyck et gravé dans Litta.
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d'user envers lui; ce seigneur, dès le lendemain, résolut de venger l'honneur de la famille, et se mit à la recherche de don Carlo; il le rencontra près de l'arc de Porto-Callo, accompagné d'un grand nombre de gentilshommes et de gardes, comme lui-même l'était également. Il fit arrêter son carrosse, descendit et défia son adversaire. Le duel commença et devint bientôt un combat acharné ; car tous les gentilshommes qui accompagnaient ces deux seigneurs tirèrent l'épée en faveur de leurs maîtres. Surpris par une habile et brusque passe, Gaëtani frappé à mort expira quelques heures après. Don Carlo, grièvement blessé à la main et à la poitrine, fut promptement enlevé par ses gardes ; six gentilshommes furent mis hors de combat. Cette scène terrible dura deux heures et eut lieu tellement à l'improviste, qu'au commencement personne ne s'en aperçut, et quand le grand connétable l'apprit et accourut à l'aide de son frère avec une nombreuse suite de gens armés, les blessés étaient déjà emportés dans leurs demeures. La nouvelle ne tarda pas à se répandre dans la ville, toutes les boutiques se fermèrent brusquement, la foule s'attroupa dans les rues et l'on s'attendit à voir recommencer les fameuses luttes d'autrefois. Cependant le grand connétable ne fit aucune démonstration et se borna à cacher son frère avec le plus grand soin. »
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Don Carlo, une fois guéri, dut quitter Rome secrètement, car toute la puissance du connétable1 n'aurait pas empêché une vengeance terrible des Gaëtani, s'ils avaient pu s'emparer de lui. Il passa alors dans les Flandres au service de l'Espagne en 1636, et soit dégoût du monde, soit remords de la fin tragique de Gaëtani, il revint à Rome en 1638 pour entrer dans les ordres, et fut rapidement promu archevêque d'Amasie.
Madame de Venel accompagnait également son ancienne élève et ne devait la quitter qu'après l'avoir remise aux mains de son mari. Malgré le peu de sympathie qu'elle inspirait à Marie, elle avait à ses yeux le mérite d'être Française, et de pouvoir parler de cette Cour que la jeune fille regrettait si fort. Quatre demoiselles ou suivantes tenant le milieu entre les femmes de chambre et les dames d'honneur, figuraient dans sa suite. Deux d'entre elles étaient déjà à son service à Brouage ; et la connétable savait qu'elle pouvait compter sur leur dévouement. Elle emmenait également une jeune Mauresque prise sur une galère et envoyée avec d'autres butins à Louis XIV qui en avait fait cadeau à Marie, comme il lui aurait donné un chat ou une perruche. La pauvre petite créature, séparée de tous les siens,
1. Les Colonna furent connétables de Naples de père en fils pendant seize générations.
objet de moqueries et de mépris, n'avait trouvé de bons traitements et un peu d'affection que chez sa maîtresse. Aussi Moréna, c'était son nom, Faimait-elle avec une passion surprenante, elle eût fait sans hésiter le sacrifice de sa vie pour satisfaire le moindre caprice de mademoiselle de Mancini.
Une trentaine de domestiques, cent gardes à cheval, les gens de l'archevêque d'Amasie et la suite du marquis Angelelli formaient le cortège nombreux de la princesse dirigé par M. de Monceau, gentilhomme de la maison de feu M. le cardinal.
Madame de Venel était chargée officiellement par le roi de le tenir au courant des péripéties du voyage, mais ayant appris que la reine-mère avait recommandé à la gouvernante de ne point faire mention des regrets que pouvait témoigner Marie, il fit ordonner à l'ambassadeur de France à Rome, de le renseigner plus exactement. L'abbé Benedetti, attaché italien à l'ambassade, s'acquitta de cette mission et il écrit à M. de Lyonne, secrétaire d'État :
« Me voici tout prêt à satisfaire à tout ce que Votre Excellence me commande à l'égard de madame la connétable. Je raconterai quelques faits de son voyage, de son état présent et de ses sentiments suivant les indications qu'ont pu me donner les gens qui sont auprès d'elle. »
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Voici en effet la curieuse relation de cevoy écrite avec une verve endiablée et lort irrévérencieuse par un témoin oculaire1 :
« A peine sortie de Paris, madame la connétable commença bien vite à sentir qu'elle s'éloignait du bonheur pour marcher au-devant de l'infortune. Le prologue de toutes les péripéties qui l'attendaient, fut joué par sa famiglia2. Quelques serviteurs subalternes tombèrent malades et moururent subitement peu de jours après le départ; d'autres dans les chemins dangereux qu'on suivit plus tard, firent des chutes également mortelles. Le décor du théâtre sur lequel ces tristes scènes se passaient était lugubre; un ciel gris de plomb qui semblait fondre en larmes, sous la forme d'une pluie battante, pleurant ainsi la perte que faisait cette pauvre princesse en quittant le divin royaume de France. Le Polichinelle de la troupe qui jouait dans cette tragi-comédie, occupant sans cesse la scène à lui tout seul, était monseigneur l'archevêque d'Amasie, lequel, souvent échauffé par le vin et quelquefois travaillé par la jalousie qu'il éprouvait contre le marquis Angelelli (premier rôle et directeur de la banda) faillit plus d'une fois changer la comédie en une funèbre tragédie.
..Affaires étrangères: Italie,Rome,t.CXLI,pp.301à315.i?ewedeMi. % Famiglia, en italien, signifie l'ensemble des serviteurs d'une
maison
» Toujours agité par les accès de colère qui lui étaient ordinaires, il commença d'abord par ses propos discourtois à offenser le marquis, voulant qu'on fît le contraire de tout ce qu'il ordonnait. Plus Madame se trouvait disposée à suivre les prudentes directions d'Angelelli, plus Polichinelle s'emportait, jetant le feu par les yeux et voulant fracasser et tuer tout le monde. Madame qui ne connaissait pas l'humeur de la bête, en était effrayée, et le marquis, par ses respectueuses façons d'agir, accentuait de plus en plus la différence entre sa politesse et la grossièreté de l'autre. La pauvre Madame était si fort troublée qu'elle fut sur le point de ne pas aller plus loin, cherchant le long du chemin quelque monastère pour y entrer. Polichinelle continuait par ses fureurs à exercer la patience de toute la compagnie et enragé contre le connétable de ce qu'il écrivait au marquis et pas à lui, il commença à se dégonfler furieusement, disant mille horreurs de son neveu à Madame, dont la moindre était qu'elle épousait un bâtard, un libertin, amant de toutes les filies de Rome, qui l'aurait bientôt acconciata per le feste, enfin qu'elle serait la plus malheureuse femme de la terre. Il lui prédit qu'il la tiendrait prisonnière comme une esclave dans son palais et ajouta que dans la Casa Colonna, sur le moindre soupçon on jouait des soufflets et du poison. Il ne manqua pas de lui conter,
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avec mille détails affreux, la terrible légende d'une princesse Colon na enfermée dans les souterrains d'un vieux château par son mari, qui avait lait auparavant le simulacre de l'enterrer; tout le monde la croyait morte, quand au bout de longues années ses gémissements furent entendus d'un passant et sa famille vint la délivrer.
» Madame resta atterrée à de tels discours1, et devant de telles menaces elle avoua quelle avait la pensée de demander l'annulation de son mariage. Cependant, un peu réconfortée par le marquis, elle tâcha de supporter ses chagrins jusqu'à la venue de l'abbé Colonna2 dont Angelelli lui annonça la prochaine arrivée. »
Voyant l'inquiétant résultat des discours intentés de monseigneur d'Amasie, le marquis avait écrit au connétable de faire partir le plus tôt possible quelqu'un qui vint l'aider à en contrebalancer les effets. On ne pouvait faire un meilleur choix que celui de l'abbé Colonna, frère du connétable, son esprit doux et conciliant formait un contraste pariait avec celui de don Carlo. Il chercha à consoler de son mieux sa triste belle-