Affaires étrangères. Turin, vol. LX11I, p
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dire, que n'ayant pas accepté l'offre d'une place qu'elle lui offrait dans son carrosse, elle ne la prierait jamais. Madame la connétable, ayant fait réflexion à ce qui s'était passé, envoya faire des compliments à Madame, pour lui témoigner sa mortification de ce que leurs gens ne se sont pas mieux entendus. Il faut espérer que tout se raccommodera. »
Nous avons la clef de cette petit querelle, la connétable étant toujours en froid avec le duc, et sachant qu'il devait être dans le carrosse de Madame Royale, avait décliné l'invitation pour ce motif; c'était une grave infraction à l'étiquette, à laquelle Madame attachait un grand prix. Dans cette circonstance ; la connétable avait tous les torts, elle le sentit, et quelques jours après, recevant des lettres de France, elle les envoya à S. A. R. pour lui demander conseil sur les avis que ces lettres contenaient, le prince refusa de les lire ni de donner aucun conseil, et dit à M. de Gomont que madame la connétable avait trop mal suivi par le passé ceux qu'il lui avait donnés. Gomont ajoute malicieusement en racontant cela. « Il pourra bien arriver que S. A. R. ne soit pas toujours dans le même sentiment. »
Depuis le retour du marquis de Borgomainero, Marie semblait être dans les meilleurs termes avec lui, malgré les avis répétés de M. de Gomont qui l'engageait fortement à s'en méfier. « Enfin,
dit-elle dans son Journal, le marquis de Borgomainero, étant revenu au commencement de l'automne, avec la permission de l'Espagne, que la reine régente lui avait accordée, et voyant que M. le connétable m'écrivait toujours qu'il n'avait point de réponse de France, et jugeant d'ailleurs qu'il trouverait plus à propos que je me retirasse en Flandre que dans tout autre pays, je me résolus d'y aller et de partir dans huit jours, et je découvris mon dessein au marquis, lequel l'approuva. Dans cet intervalle, M. le duc de Savoie vint me voir avec beaucoup d'assiduité, mais avec moins de satisfaction pour moi qu'auparavant, car enfin, j'étais déjà si rebutée de ses manières inégales, que je ne voulus pas seulement lui dire la résolution que j'avais prise, quoiqu'il me pressât assez de la lui déclarer. Il en fut si sensiblement touché, que Madame Royale, s'en étant aperçue, ne manqua pas de me demander, lorsque je vins prendre congé d'elle, ce que je lui avais fait, qu'il était revenu du couvent de si mauvaise humeur? A quoi je répondis qu'il ne devait s'en prendre qu'à lui-même et à ses inégalités de tout ce que je pouvais avoir fait, et qu'il aurait toujours été content de moi s'il ne m'avait point donné sujet de me plaindre de lui. »
Gomont écrit à sa Cour : « Madame la connétable part demain, elle a été pour prendre congé de Madame cette après-dîner pendant que S. A. R. était
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à la chasse. Elle ne s'est pas louée de ce prince dans les discours qu'elle a tenus à Madame Royale, ce sont les propres termes dont Madame s'est servie lorsqu'elle m'en a parlé. Monseigneur le duc vient de me dire que si elle s'en allait sans lui faire ses adieux, comme il croit qu'elle le fera, elle aurait tort, car il pouvait se faire qu'un jour, elle eut encore besoin de lui, soit pour rentrer dans ses États, soit autrement. Je sors présentement d'avec madame la connétable, à laquelle j'ai tâché d'insinuer de voir S. A. R. avant son départ, elle m'a dit qu'elle ne croyait pas devoir aller le chercher jusque dans sa chambre, qu'elle aurait prit congé de lui, si elle l'avait rencontré chez Madame ».
Après s'être refusée aux instances de M. de Gomont, Marie céda à celles du marquis de Borgomainero, comme elle le raconte elle-même.
« Cependant, le matin avant de partir, le marquis de Borgomainero, m'ayant pressé de dire adieu au duc, je fus m'acquitter de ce devoir, plus par bienséance que par inclination. Dans cet adieu, il s'étendit sur de longs reproches et témoigna être fort touché de la résolution où j'étais de partir, me conjurant avec empressement de lui dire où j'allais, et m'assurant qu'en aucun pays, je ne trouverais un prince plus à moi, ni qui me pro-
tégeât plus hautement. Jecoutai ses reproches et ses offres avec une grande attention, et prenant congé de lui, le remerciai de ces dernières, le dessein que j'avais pris de sortir de ses États, ne me donnant plus lieu de les accepter ; il me donna donc la main et m'accompagna jusqu'au carrosse dans lequel nous partîmes. »
Voilà comment la princesse se sépara de celui qui lui avait donné tant de marques d'affection et de dévouement. En revanche, elle laissa au couvent de la Visitation i le meilleur souvenir, et voici pour terminer le récit de son séjour à Turin, une touchante lettre de la supérieure, adressée à l'évêque d'Annecy :
« Notre chère sœur Marie-Anne-Françoise Grimaldy de Bueil (recevant le saint habit), eut pour parrain monseigneur le chevalier de Savoie, et pour marraine madame la connétable Golonna ; cette Excellence fit cette action avec tant de plaisir, qu'elle dit n'en avoir jamais eu un pareil en sa vie.
» Votre Charité agréera fort, je m'assure, que puisque le hasard m'a fait nommer cette bonne
1. Ce qui suit est extrait de l'histoire inédite de la fondation du monastère de la Visitation de Turin. Cette histoire place les séjours de la connétable Colonna en 1674. C'est une erreur.
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princesse, je ne passe pas sous silence l'honneur que nous avons eu de la garder céans sept mois en deux fois; elle y entra la première, le 23 janvier de l'année courante, S. A. R. et monseigneur l'archevêque, pour nous la rendre considérable , avaient fait meubler son petit appartement, elle le trouva assez commode, étant du tout séparé, même pour le parloir, et près du chœur. Elle sortit le jeudi d'après Pâques et y revint le 7 juin, conduite par Madame Royale, elle nous quitta hier avec bien du regret pour nous, qui la recommandons à vos saintes prières, à ce que la bonne main de Dieu la conduise et lui donne le bonheur et la paix du cœur qu'elle mérite. Nous pouvons dire avec vérité n'en avoir reçu que de l'édification et de l'avantage, sans sujétion, ni d'elle, ni de sa suite; ne la voyant presque jamais qu'au chœur pour la Messe, au Salut, aux jardins et dans nos infirmeries où elle -visitait nos malades, avec la même bonté qu'elle agréait le petit ordinaire que nous lui faisions, sans en témoigner la moindre insatisfaction. Nous estimons surtout la grâce que nous avons eue de passer dans son esprit pour des filles désintéressées et de la plus douce humeur qu'elle ait jamais pratiquées. Nous pouvons dire n'avoir reçu d'elle que de l'édification et des avantages; elle s'assujétissait agréablement à demander pour toutes choses le consentement de la supérieure, et
ne causait aucune gêne. Elle se plaisait à obliger la Communauté et trouvait toujours pour cela de nouvelles inventions. Elle nous a procuré la faveur de voir souvent nos souverains, et même monseigneur le petit prince de Piémont. »
Départ de Turin, voyage en Suisse et à Cologne. — Les ambassadeurs étrangers conseillent à la connétable de ne pas aller en Flandre et de se méfier du marquis de Borgo mainero. — Arrivée à Anvers où elle est retenue prisonnière dans la forteresse, par les ordres du comte de Monterey. — Lettre du duc de Savoie. — Elle obtient d'être transférée au couvent à Bruxelles. — Ce couvent est une prison. — Scènes de violence pour la forcer à y entrer. — Retour à Anvers. — Départ de Borgomainero. — Le comte de Monterey s'adoucit. — Marie s'embarque pour l'Espagne.
Le départ de la connétable fit sensation à Turin, et le secret profond qu'elle avait gardé sur sa destination intriguait chacun. Le nonce écrit au cardinal Altiéri, le 18 octobre : « Madame Golonna est partie dimanche matin 15 courant, ayant montré ainsi être constante dans ses résolutions, n'ayant pas laissé écouler un seul jour de plus que la date qu'on lui avait fixé. Quel est
le but de son voyage, tout le monde l'ignore. Le marquis de Borgomainero l'accompagne pour obéir au connétable et à elle-même qui l'a désiré ; peut-être est-ce avec l'intention de mettre un terme aux promenades de Madame, en quelque lieu où il ne se trouve pas empêché de le faire et la mettre en sûreté dans un endroit qui donne satisfaction au connétable. » — Le nonce devinait bien les secrets desseins de Borgomainero.
Ils s'acheminèrent d'abord vers Arona, dans l'État de Milan, pour de là passer en Suisse. Cette route semblait indiquer le projet de se rendre dans les États du duc de Brunswick comme on l'avait soupçonné à Turin, « mais, dit Marie , à une journée de Turin le marquis et l'abbé Oliva qui était venu de Rome à la place de M. Bonniel pour m'accompagner dans le voyage, (homme savant à la vérité, mais bien éloigné du zèle et de la fidélité du premier) commencèrent à me dissuader de passer par l'État de Milan, me disant qu'ils étaient assurés qu'il y avait quelque entreprise contre moi ; que je me gardasse tant que je le pourrai des pièges que l'on m'y avait tendu, et que sans doute M. le duc d'Ossuna1 me ferait arrêter. Je fus longtemps sans me rien persuader de ce qu'ils me disaient, mais, à la fin, m'étant
1. Le duc d'Ossuna, ami du connétable, était alors gouverneur de l'État de Milan.
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rendue à leur éloquence et à la force de leurs raisons, je pris la route du Saint-Bernard, avec ledit marquis, l'abbé, Moréna et un valet de chambre suisse, appelé Martin, et j'envoyai mon train par le voiturier avec lequel j'avais fait marché pour aller à Arona. Je lui ordonnai de faire marcher mon bagage avec trois de mes femmes de ce côté-là.
» Je ne fus pas longtemps sans avoir la confirmation de ce que Borgomainero m'avait dit; M. le duc d'Ossuna, qui avait eu avis de mon départ de Turin par un courrier que don Maurizio lui avait dépêché, et qui avait reçu des lettres de M. le connétable, par lesquelles il le priait instamment de me faire arrêter dans le château de Milan, croyant que j'étais à Arona parce que j'y avais envoyé mes gens, donna ordre de les retenir.
» Une de mes filles nommée Nanette eut pour moi tous les honneurs de cet arrêt, jusqu'à ce qu'un chevalier de Malte, nommé Gavanigo, que ledit duc avait dépêché pour me reconnaître, découvrit l'équivoque, et les retira de la plus douce captivité du monde, ayant été magnifiquement régalée pendant l'espace de huit jours qu'elle dura et joui même après leur élargissement de toutes sortes de plaisirs, tant ce duc en usa généreusement. »
Ici se présente une question qu'on aurait pu déjà poser cent fois, c'est celle de Figaro : qui
trompe-t-on ici ? D'une part, le marquis de Borgomainero, ami et mandataire du connétable, s'engage vis-à-vis de la princesse à l'accompagner partout où elle voudra. Et en même temps, n'ignorant point les ordres donnés par le duc d'Ossuna pour arrêter Madame, il en prévient celle-ci et lui fait éviter ainsi le piège que lui tendait son mari. Le complot ayant échoué, grâce à cet avertissement, le connétable désavoue hautement le procédé du duc d'Ossuna. D'autre part, l'ambassadeur de France écrit à sa Cour que si la princesse avait été prise à Milan, toutes les raisons de bienséance et de bonne foi n'auraient pas empêché M. le connétable de se prévaloir de cet avantage1.
Ainsi, Borgomainero trompe le connétable, qui le trompe à son tour, en désavouant le duc d'Ossuna après l'avoir prié d'arrêter sa femme, et celle-ci, convaincue par l'avis officieux que venait de lui donner Borgomainero, qu'elle peut compter sur son dévouement, lui accorde toute confiance. Il y a dans cette intrigue tant de fils à dénouer qu'on échoue parfois devant ce travail difficile. Heureusement nous possédons encore pour quelque temps le Journal de la connétable, qui est un guide sûr et contrôlé par les dépêches diplomatiques qui ont passé par nos mains.