Archives étrangères. Savoie, vol. LXIII
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Pendant qu'on fêtait si bien à Arona les femmes de la connétable que l'on prenait pour elle, il s'en fallait bien qu'elle passât le temps de même sur la montagne de Saint-Bernard, où elle était alors, parmi les neiges et dans des chemins affreux bordés de précipices.
« Cependant, dit-elle, nous arrivâmes heureusement à Bâle, où nous apprîmes cette aventure de mes gens, lesquels, huit jours après avoir recouvré leur liberté, par l'éclaircissement que j'ai dit, nous vinrent joindre à Mayence, d'où nous fûmes à Francfort, pour aller à Cologne, nous écartant de beaucoup du droit chemin, pour donner satisfaction au marquis de Borgomainero et à l'abbé Oliva, qui ne souhaitaient pas se trouver au siège de Bonn, et qui voulaient éviter la rencontre des troupes espagnole et française, qui s'étaient embarquées avec des vivres, en même temps que nous. »
La connétable passa trois jours à Francfort, elle y trouva la duchesse de Lorraine, femme de son ancien adorateur, le prince Charles, qui la reçut avec de grands témoignagnes d'amité et qui chercha, mais inutilement, à lui inspirer une certaine défiance contre le marquis, désapprouvant fort, aussi, le voyage en Flandre; mais cela n'ébranla point la facile crédulité de Marie qui
tout en se plaignant de l'humeur du marquis lui continuait sa confiance. « Après avoir joui, dit-elle, durant quelque temps de l'aimable conversation de cette princesse, désirant de satisfaire à l'impatience que j'avais de continuer mon voyage, je résolus de me mettre en chemin, où j'eus à souffrir plus que je ne puis le dire de l'humeur contrariante, de l'insupportable lenteur et des prévoyances inutiles du marquis. Et parce qu'un mal ne vient jamais seul, l'abbé Oliva, qui avait embrassé son parti, moins par inclination que par crainte, ne contribuait pas peu à me donner du chagrin.
» Mes déplaisirs durèrent jusqu'à Cologne, où le marquis ne jugea pas qu'il fût sûr ni à propos de m'en donner davantage et où il prit d'autres mesures avec moi, n'ignorant pas sans doute que les ambassadeurs de diverses couronnes avaient offert de me servir, et craignant peut-être que les insinuations de quelques uns d'entre eux ne me fissent changer de dessein, ce qui serait infailliblement arrivé, si la fortune, qui, comme je l'ai dit tant de fois, s'intéresse à me rendre malheureuse ne m'eût rendu incrédule à ce qu'ils me pronostiquèrent. »
La connétable avait en effet trouvé à Cologne MM. de Courtin et de Barillon, ministres de France, ainsi qu'un ministre du roi d'Angleterre
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et un agent diplomatique du duc de Brunswick, car c'était à Cologne que se tenait en ce moment le congrès pour la paix, qui fut dissout deux mois après, sans avoir obtenu de résultat1.
Tous ces ambassadeurs prirent à tâche de dissuader la princesse de son projet d'aller en Flandre, et le ministre d'Angleterre entre autres lui répéta les offres du roi Charles II que milord Montagu lui avait déjà faites à Turin. Devant toutes ces instances elle ne put s'empêcher d'hésiter un peu, mais avec l'absence totale de bon sens qui la caractérise toujours quand il s'agit de ses propres intérêts, elle se laissa convaincre par le marquis et l'abbé qui, redoutant les conseils des ambassadeurs, employèrent toute leur éloquence pour l'engager à partir.
Elle prit congé, fort à regret cependant, des ministres qui lui avaient témoigné un si vif intérêt et profita d'une occasion sûre pour gagner Bruxelles où elle avait l'intention de s'arrêter jusqu'à nouvel ordre.
Un régiment espagnol, qui était venu convoyer de l'argent, devait s'en retourner et il ne pouvait se présenter une occasion plus favorable pour les
1. L'empereur fit enlever, le 14 février à Cologne, le prince Guillaume de Furstenberg, frère de l'évêque de Strasbourg, sous le prétexte qu'il retenait l'électeur de Cologne dans l'alliance française. Cet attentat, commis dans une ville où se tenait le congrès pour la paix, rompit toute négociation.
escorter au camp de M. le marquis d'Assentar, mestre de camp général, ami de Borgomainero qui lui avait écrit pour qu'il les reçût et leur permît de le suivre avec ledit régiment jusqu'en Flandre dans la crainte d'être surpris par les Français qui ravageaient le pays. Il faut dire qu'un voyage fait dans de pareilles conditions enchantait la connétable, malgré, ou plutôt à cause des difficultés qu'il présentait. Elle avait, comme elle le dit elle-même, la passion du bruit des armes, de l'animation des camps, auxquels elle avait été habituée dès son enfance ayant suivi plusieurs fois le roi et Mazarin dans leurs campagnes. Elle n'eût pas demandé mieux que d'être l'héroïne d'un roman de cape et d'épée ; l'occasion ne tarda pas à se présenter.
« Avant d'arriver au camp du marquis d'Assentar, écrit-elle, la fortune, qui voulait se servir de Borgomainero comme d'un instrument propre à me persécuter, en fit naître l'occasion par l'aventure que je vais dire. Notre carrosse s'étant rompu, de sorte qu'il n'y avait ni le temps ni ce qui était nécessaire pour le raccommoder, on nous offrit des chevaux; mais outre que le chemin était très dangereux, le froid grand, la nuit très fort avancée et obscure, comme je n'avais pas plus que mes filles, ni bottes, ni éperons et que sans cet équipage, nos montures nous auraient
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plus embarrassé que servi, je ne les voulus point accepter et pris le parti que m'offrit le marquis de Morbec, mestre de camp dudit régiment, d'une des plus illustres maisons de Flandre, et montai en croupe sur le cheval très bon et très sûr, qu'il avait alors, ce que deux de mes filles firent aussi, ayant envoyé les autres et le reste de mes gens avec mes hardes et de bons passeports pour la Hollande.
» Hélas, ce cheval si bon et si sûr n'eut pour moi aucune de ces qualités puisqu'il fut cause de ce que j'ai souffert depuis et qu'il me fit tomber en des malheurs que je n'avais point prévus. »
Borgomainero, en effet, considéra cette aventure fort simple et à laquelle personne, en France, n'eut attaché la moindre importance, comme un véritable crime.
Peut-être, en effet, était-il plus conforme aux lois de la chevalerie errante, qu'à celles de l'étiquette espagnole ou italienne, de voir une jeune et belle princesse monter en croupe derrière un brillant cavalier; mais l'étiquette fut la chose dont la connétable se soucia le moins, et, pour échapper le plus vite possible au froid et à la pluie, elle sauta lestement en selle suivie de deux de ses femmes montées de la même manière. 11 faut ajouter qu'elles étaient accompagnées d'une nombreuse escorte d'officiers, ce qui ôtait toute
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couleur mystérieuse à cet incident. La confiante Marie ne se doutait point du parti terrible qu'allait en tirer Borgomainero ; elle ne l'apprit que trop vite, car depuis cette cavalcade le marquis ne chercha qu'à lui nuire et s'y prit si adroitement qu'elle ne put parer ses coups.
« Le connétable, dit-elle, savait bien ce qu'il faisait en m'envoyant cet homme; pour faire une trahison il ne pouvait mieux choisir qu'un homme de Galabre ! Il a beaucoup d'esprit ; il fut, à dixneuf ans, théologien du cardinal Barberini, à Rome, et, ayant commis quelques crimes dans cette Cour, il fut obligé de s'en aller dans son pays, où, s'étant mis dans une forteresse à la tête de quelques rebelles, il tint toujours le parti du duc de Guise. Quelque temps après il se retira à Florence auprès du grand duc le père ; puis il alla à Rome ; où ayant fait venir une sœur assez jolie, par ce moyen il eut accès auprès de M. le connétable, et l'ayant connu pour un homme de cabale, il jeta les yeux sur lui pour me trahir l. »
Cependant Marie continuait son voyage assez agréablement : les principaux officiers espagnols,
1. Le marquis de Borgomainero, né en 1622, chevalier de la Toison d'Or en 1654, ambassadeur d'Espagne à Londres et à Vienne en 1679, vice-roi de Galicie en 1686, conseiller d'État en 1691, mourut à Vienne le 24 octobre 1695.
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anglais et flamands du régiment qui l'escortait, avaient pour elle tous les soins et toutes les complaisances imaginables, ce qui redoublait la colère et l'humeur sombre du marquis, sans qu'elle s'en inquiétât le moins du monde tout en le trouvant insupportable. N'était-il point, lui aussi amoureux de la connétable?... Elle raconte gaiement que, pendant un bal improvisé que leur donna en route le marquis de Morbec, il se démit une jambe en dansant : « Juste châtiment de Dieu ! dit-elle. Je me faisais même un plaisir de sa méchante humeur, quoique j'ignorasse encore les pièges qu'il m'avait fait tendre par le comte de Monterey, gouverneur des Flandres, dont il avait prévenu l'esprit '. »
Ils arrivèrent enfin à Malines où le gouverneur de cette ville, venant au-devant de la connétable, lui dit qu'il avait ordre de l'arrêter jusqu'à ce que toutes choses fussent en état de la recevoir à Bruxelles. Ce compliment inattendu la surprit et l'inquiéta, elle en demanda l'explication au marquis; Borgomainero fit l'étonné et lui jura qu'il en ignorait le motif. Marie, toujours crédule, le pria d'aller aussitôt à Bruxelles prier le comte
1. Le comte de Monterey grand d'Espagne par sa mère, second fils du célèbre don Louis de Haro, avec lequel Mazarin conclut la paix des Pyrénées, était alors gouverneur des Pays-Bas. Il devint président du Conseil des Flandres. « C'était un génie supérieur en toute chose, mais haut, méchant et dangereux. »
de lui en permettre l'entrée, pour se retirer dans te couvent de Barlemont. Il promit tout ce qu'elle voulut et partit avec l'abbé Oliva, sans être touché de la confiance qu'elle lui témoignait. Loin de chercher à la servir de bonne foi, lui et l'abbé Oliva travaillèrent à inspirer au comte de Montereytout ce que la haine est capable de suggérer, lui persuadant qu'il fallait à tout prix enfermer la connétable dans une citadelle pour l'empêcher de passer en France ou en Angleterre, sachant de source sûre qu'elle avait l'intention de s'entuir.
Pendant ce temps, Marie croyait que tout ce qui lui arrivait à Malines était une méprise; mais dès le lendemain Borgomainero revint avec un gentilhomme du comte de Monterey. Ils lui annoncèrent que Son Excellence partant le jour suivant avec l'armée pour aller au-devant des troupes françaises, souhaitait qu'elle allât à Anvers jusqu'à son retour ! « Le marquis appuyant ce compliment, écrit-elle, ou pour mieux dire cet ordre, me dit, en contrefaisant le fâché, qu'il fallait obéir, que ce ne serait que pour peu de jours, jusqu'à ce que je reçusse des lettres de M. le connétable et un bref de Sa Sainteté pour entrer dans le couvent ; qu'il avait un extrême ressentiment de n'avoir pu réduire le comte à me permettre d'entrer alors à Bruxelles, qu'il fallait me prendre de ce déplaisir aux méchantes
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impressions données sur moi, ajoutant qu'il faudrait du temps pour les détruire, mais qu'il se chargeait de cette entreprise. »
Il semble incroyable que la connétable, avertie par MM. de Gomont et de Saint-Thomas, avant son départ de Turin, du peu de confiance qu'elle devait prendre en Borgomainero n'ait pas eu quelque soupçon sur sa conduite, et ne se soit pas aperçue qu'il la trompait, mais on a déjà vu, et l'on verra encore que sa crédulité était incurable.
« Ne me défiant encore de rien, dit-elle, et jugeant son procédé aussi honnête qu'il le paraissait, et qu'il le devait être, je lui témoignai être fort obligée des offres qu'il me faisait ; et voyant que, pour lors, il n'y avait point d'autre parti à prendre que celui qu'on me forçait d'accepter, je m'embarquai avec l'amiral qui vint me prendre dans une très belle barque. »
A la pointe du jour suivant, ils arrivèrent au port d'Anvers. L'entrée de la barque fut saluée par trois salves de coups de canon, honneur dû aux grandes d'Espagne, mais au lieu de faire descendre immédiatement la connétable, le bateau resta en panne pendant près de trois heures; au bout de ce temps on vint avertir la princesse que le marquis d'Ossera, accompagné de plusieurs seigneurs flamands, l'attendait avec son carrosse.
« Je commençais à soupçonner quelque chose de sinistre, et que j'étais trahie, lorsque je vis qu'on tardait à me faire débarquer, mais l'arrivée de ces seigneurs me remit un peu, croyant, selon toute apparence, que ce fût pour me faire honneur ; étant donc débarquée, je montai en carrosse avec Borgomainero et le gouverneur qui me mena droit au château où, mon erreur continuant toujours, je croyais être en liberté. »
La connétable ne songea à rien le premier jour qu'à se délasser ; mais le second, elle pria le gouverneur de lui faire venir un carrosse parce qu'elle voulait sortir ; sur quoi, regardant Borgomainero, il lui répondit d'un air assez interdit que le temps était trop mauvais et qu'il fallait encore se reposer. Elle ne répliqua rien à cela par une « reconnaissance innocente » du soin qu'on prenait de sa santé ; mais le jour d'après, le marquis Borgomainero étant parti pour rejoindre le comte de Monterey à l'armée et l'abbé Oliva étant allé à Bruxelles sous prétexte de retourner à Rome, on mit à la porte de la connétable deux soldats avec un officier ; elle s'aperçut alors de la fourberie et de la trahison du marquis qui avait fait suspendre ce traitement jusqu'à son départ pour qu'elle ne l'en crût pas l'auteur.
A dater de ce jour, Marie fut traitée comme une criminelle d'État, on interceptait toutes les lettres
qu'elle écrivait ou qu'elle recevait. Cependant elle en reçut une du connétable contenant un bref* du pape par lequel Sa Sainteté permettait à l'ar- .chevêque de Malines de la laisser entrer dans le couvent qu'elle choisirait. Celte lettre arrivée la veille du départ de Borgomainero inquiéta un peu le comte de Monterey, attendu qu'elle n'était point conforme à l'ordre que le marquis prétendait avoir reçu ; mais celui-ci, loin de se déferrer, conseilla au comte de Monterey d'attendre les réponses aux lettres qu'il avait envoyées, disant qu'il était sûr que tout ce qu'on avait fait aurait l'aveu du connétable, et de la reine régente d'Espagne. Le marquis ne se trompait pas, le récit défiguré et calomniateur de l'aventure de M. de Morbec accompagné de détails que son esprit vindicatif avait inventés, eut tout le succès qu'il pouvait désirer. La reine donna ordre au comte de s'assurer de la personne de la connétable, et le prince Colonna lui écrivit en particulier qu'il était obligé de la retenir de cette sorte, sachant qu'elle voulait s'enfuir en France et en Angleterre.
Cependant Monterey n'était pas sans inquiétude sur le résultat définitif de la violence qu'on faisait subir à la connétable, il voyait clairement le rôle odieux qu'avait joué Borgomainero vis-à-vis d'elle, et dans une visite qu'il lui fit au château d'Anvers, il se laissa toucher par ses plaintes et lui
accorda la permission d'aller à Bruxelles. Borgomainero fut chargé de lui préparer un appartement joint au couvent appelé les Anglaises; il y fit mettre plus de grilles qu'il n'y en avait dans le monastère même, et il partit pour la Bourgogne à la suite de cette héroïque expédition.
Elle avait envoyé à Bruxelles deux de ses filles pour parler au comte de Monterey en sa faveur, à propos de différents détails de son futur logement, elles lui firent une description peu flatteuse de cet appartement qui n'était qu'une honnête prison de beaucoup pire que le château d'Anvers.
« Lorsque tout fut prêt, dit-elle, et que cette belle demeure fut en état, le comte m'envoya prendre par son capitaine des gardes avec lequel je m'embarquai pour Bruxelles où j'avais une grande impatience de me voir; je fus plus particulièrement informée pendant ce petit voyage des commodités de mon futur gîte et commençai à penser sérieusement aux moyens de n'y point loger. Je pris donc la résolution de recourir au sanctuaire qui était proche de ce domicile, et un très beau carrosse du comte étant venu au-devant de moi pour m'y conduire, sans vouloir me permettre d'aller au palais voir madame la comtesse, ni même de parler au comte, j'entrai dans l'église du couvent, sous prétexte d'y faire mes prières
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et je déclarai aussitôt au capitaine des gardes qui m'accompagnait que je ne sortirai point d'où j'étais, que pour entrer dans le monastère, selon la promesse que le comte m'avait faite au château .
» Ce capitaine fut d'abord le dire au comte qui vint incontinent me trouver et qui ajouta inutilement les menaces aux instances, pour me tirer de l'église. Piqué de ma résistance, il fit venir l'internonce et l'archevêque pour obtenir d'eux la permission de me faire sortir, et après quelque conférence, me vint parler une seconde fois, et n'ayant remporté de cette seconde tentative que des paroles aussi aigres que celles qu'il me dit, il s'en alla enfin, et laissa plusieurs gardes autour de moi et quatre sentinelles à la porte de l'église, ayant auparavant défendu à l'abbesse, au nom de la reine régente, de me recevoir dans le couvent.
» J'étais donc dans la résolution de dormir dans l'église, lorsque M. Bruneau, aman de la ville de Bruxelles, me conseilla de sortir à l'amiable, m'assurant qu'il savait de très bonne part que Son Excellence avait ordonné aux soldats de m'enlever dès que je serais endormie. J'ajoutai foi à ce qu'il me dit, le connaissant pour un homme de probité et me laissant vaincre à ses persuasions, je fus enfin à cette célèbre demeure que je trouvai plus forte et plus gardée que la tour
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de Danaé et où malgré mes chagrins, qui n'étaient pas petits, accablée de lassitude et de sommeil je me couchai et dormis mieux que je n'ai fait de ma vie. »
Il semblerait au moment où nous sommes que la pauvre princesse, à bout de courage et d'énergie, livrée par Borgomainero pieds et poings liés au comte de Monterey, poursuivie des menaces de la reine d'Espagne, emprisonnée par l'ordre de son mari, fût abandonnée de l'univers entier, et que pas une parole secourable ne pût venir la consoler.
C'est au plus fort de cette détresse qu'elle vit arriver à l'improviste une lettre du duc de Savoie que le fidèle Marguin, continuant, de près ou de loin, à servir sa maîtresse, lui fit tenir, grâce à l'adroite et dévouée Moréna qui, sans se soucier des verrous ni des grilles, réussit à faire parvenir, non seulement les lettres de S. A. R., mais encore les réponses de la connétable
La lettre du duc produisit sur Marie l'effet d'un baume souverain, et les expressions de tendresse et de dévouement qu'elle contenait réchauffèrent un peu le cœur de la prisonnière ; il lui offrait de la servir en tout ce qu'elle pouvait désirer, mais il ignorait complètement ses aventures et la croyait en liberté dans le château d'Anvers, attendant de passer en Espagne.
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Marie se hâta de lui répondre une fort longue lettre adressée à Marguin.
« J'envoie à Votre Altesse Royale, écrit celui-ci, la réponse de madame la connétable Golonna; elle verra par icelle ce qui lui est arrivé. »
A dater de ce moment-là, une correspondance régulière continuera entre la connétable et Charles- Emmanuel, malheureusement aucune de ces nombreuses lettres n'est parvenue jusqu'à nous1. Le duc communiqua celle dont nous venons de parler à M. de Gomont, qui écrit à sa Cour :
« Madame la connétable a écrit au duc une lettre de la citadelle d'Anvers, qu'il m'a communiquée, où elle se plaint beaucoup du marquis de Borgomainero et dit, en termes exprès, qu'il l'a trahie; mais, quant à moi, il ne m'a pas trompé, n'ayant pas douté, depuis le temps qu'elle s'était mise entre ses mains, qu'il ne lui fît un pareil traitement, selon la coutume des Espagnols, quoiqu'on le tînt pour un cavalier fort sincère. »
Les offres de service du duc de Savoie ne pouvaient rien changer à la situation actuelle de la
1. Marguin écrit au duc le 10 mai : « J'ai reçu la lettre dont il a plu à Votre Altesse Royale me faire grâce, et j'ai envoyé celle pour madame la connétable; Votre Altesse Royale trouvera cijointe la réponse des précédentes que je lui ai fait tenir de votre part. Comme elle s'en va bientôt à Madrid, Votre Altesse Royale n'aura qu'à continuer à me commander.
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connétable et il était difficile de deviner par quel miracle, cette fois, elle échapperait à son mari ; aussi s'attendait-elle chaque jour à être prise de force et envoyée sous bonne escorte en Italie. Dans cette extrémité, Marie tenta un dernier elïort auprès du comte de Monterey qui s'était montré jusque-là si dur et si intraitable. Non content des grilles, des sentinelles et des gardes et, dans la crainte que la connétable ne se frayât un passage par le couvent, Monterey avait placé près d'elle un gentilhomme espagnol nommé M. de Saint-Laurent pour être témoin de toutes ses actions.
« Dans ce pitoyable état, dit Marie, n'ayant jusqu'alors rien pu obtenir du gouverneur des Flandres, ni par mes prières ni par mes larmes, je pris enfin le parti de lui demander de me retirer à Madrid, dans un couvent, n'ignorant pas qu'on me l'accorderait, car le pouvoir de M. le connétable était aussi grand en Espagne qu'à Rome, et il se sentait assuré de ma personne aussi bien dans l'un que dans l'autre pays. »
Le comte de Monterey ne fit pas la moindre objection à cette proposition, et dépêcha aussitôt un courrier à M. le connétable pour lui en donner avis. Les lettres du nonce nous donnent la clef du changement si rapide opéré chez le comte ; con-
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fiant d'abord dans les discours de Borgomainero et fort mal impressionné par ses récits perfides et mensongers, il n'avait pas hésité à prêter les mains aux rigueurs qu'on lui demandait d'exercer contre la connétable ; mais, en voyant les choses de plus près, il se rendit compte peu à peu des motifs de haine personnelle qui avaient poussé Borgomainero à agir ainsi, et, ce qui le frappa encore davantage, fut la hâte avec laquelle le marquis s'éloigna, lui laissant ainsi une lourde responsabilité.
A plusieurs reprises, le nonce indique nettement ces nouvelles dispositions du gouverneur :
« La demande faite par madame Colonna à M. le connétable, de se transférer par mer en Espagne, pour vivre dans un couvent à Madrid, a été fortement secondée par M. le comte de Monterey qui désire, par ce moyen, sortir des embarras et des inquiétudes que lui causent le fait d'avoir accepté la garde de Madame et la responsabilité de si rigoureux traitements. »
Huit jours après, il écrit de nouveau :
Bruxelles, 14 avril 1674.
« Pour se soustraire aux incommodités que souffraient madame Colonna dans l'étroite prison
où elle était tenue ici, elle s'est résolue de retourner au château d'Anvers, ayant eu aussi un motif particulier de prendre cette résolution, par l'intention que lui a exprimée M. le comte gouverneur, qui lui a promis que, en outre de la liberté dont elle jouissait auparavant dans ce château, il lui serait permis de pouvoir encore sortir dans la ville accompagnée des gardes, soi-disant pour lui faire honneur. M. le comte de Monterey a apporté cette facilité de sa part, afin de sortir de l'embarras dans lequel il s'est mis. »
En attendant la réponse du connétable, le comte, se trouvant obligé d'aller à Anvers pour des affaires, saisit cette occasion de proposer à Marie de retourner au château.
« Je me fis signer, dit-elle, les conditions de cet accord dans une visite qu'il me fit avant de s'en aller à Anvers, l'expérience m'ayant rendu sage, et ne voulant pas qu'il m'en arrivât autant que la première fois.
» Le jour suivant je fis la même route accompagnée de M. Bruneau et de M. de Saint-Laurent.
» Je fus depuis dans ce château avec plus de liberté, et particulièrement après la venue de l'abbé don Ferdinand Golonna, que M. le connétable m'avait envoyé pour assister ma personne et m 'accompagner à Madrid ; lequel contribua
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beaucoup par ses soins à me faire traiter avec plus de douceur qu'on ne l'avait fait jusqu'alors ; ayant représenté au comte que l'on pouvait bien me garder d'une manière plus décente et s'assurer de ma personne sans y apporter des précautions si désobligeantes et si rigoureuses. »
Il est impossible de trouver un esprit plus mobile et une facilité plus grande à oublier les injures que chez la connétable; elle accueille avec joie l'arrivée de don Ferdinand, qui n'est autre qu'un nouvel espion attaché à sa personne ; mais touchée de ce qu'il combat un peu en sa faveur, elle va lui accorder toute sa confiance, si souvent trompée par le mauvais choix de ses confidents ; et en reconnaissance de la venue de ce personnage, que lui expédie le connétable, elle s'empresse de chercher, pendant les quelques promenades qu'on lui permet de faire dans la ville d'Anvers, un souvenir à envoyer à son mari et à ses enfants. Elle fit choix de fort belles croix d'un travail flamand admirable.
Pendant que la princesse prenait des mesures pour exécuter son voyage à Madrid, le roi d'Angleterre lui fit parvenir une lettre pressante dans laquelle il l'engageait fort à se rendre en Angleterre, ne la croyant point en sûreté en Espagne; mais le conseil fut inutile, voir l'Espagne était devenu chez elle une idée fixe. Sans taire
réflexion à la situation de son mari et à son influence à la Cour de Madrid, à la facilité qu'il aurait au besoin de la retenir captive sans qu'elle pût espérer aucune protection particulière, elle écrivit à l'Almirante deCastille1 qu'elle ne connaissait point, qui était un ami de son mari, et, par cela même, ne devait pas lui être favorable, pour lui demander de la recevoir chez lui à son arrivée; et de solliciter la reine de lui permettre de se retirer à Madrid dans un couvent. Puis avant de partir, rendue méliante par ses dernières aventures, la connétable exigea de M. le comte de Monterey sa parole par écrit, qu'une fois embarquée le voyage d'Espagne ne serait pas changé en celui d'Italie.
Il fut décidé que Madame s'embarquerait à Ostende sur une frégate qui devait également transporter en Espagne don Bernardo Salinas, envoyé particulier du comte de Monterey. Mais après avoir fait cette promesse à madame Golonna, le comte réfléchit que pendant la traversée, elle pourrait bien gagner à sa cause don Bernardo sur lequel il comptait pour se justifier auprès de la reine des violences et de l'emprisonnement de la connétable. 11 donna donc l'ordre, en secret, de
1. Don Juan Gaspard Henriquez de Cabrera, sixième duc de Médina de Rio Seco, né à Madrid le 24 juin 1625, il fut grand écu.\er de Charles II; il entra au Conseil d'État en 1ÔU9 et îuourut le 25 septembre 1691.
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faire partir la frégate avec don Bernardo avant l'arrivée de madame Golonna à Oslende.
Le désappointement de Marie fut grand et, dans son impatience d'arriver, elle ne voulut point attendre le départ d'une nouvelle frégate royale qui aurait encore amené des retards, elle se résolut à partir sur un vaisseau marchand anglais, résolution quelle exécuta sur-le-champ pour la plus grande inquiétude du comte de Monterey. Il s'imagina que cet embarquement causé par la nécessité, cachait quelque dessein de fuite en Angleterre, et se tranquillisa cependant en pensant qu'elle était entre les mains de don Ferdinand, qui avait maintenant la responsabilité de sa garde.
La connétable s'embarqua enfin et, à la faveur d'un bon vent, aborda en Espagne au bout de neuf jours. « Je n'y fus pas plutôt arrivée, ditelle, que ne trouvant point de réponse de l'Almirante, ni par conséquent de la reine (puisque c'était lui qui me la devait procurer), je lui écrivis une seconde lettre de la teneur de la première, et j'attendis huit jours pour voir si j'en aurais quelques nouvelles. Ces huit jours expirés, l'impatience de n'avoir aucune réponse m'obligea à continuer mon voyage, dans l'espérance que j'en recevrais en chemin. »
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Avril 1674.
« A une journée en deçà de Burgos, ne voyant encore rien de ce que j'attendais, je dépêchai un exprès à FAlmirante pour savoir si je devais compter sur la grâce que je lui avais demandée par mes lettres d'Anvers et de Saint-Sébastien, et, poursuivant ma roule, j'arrivai à Alcovendas, qui est un bourg à trois lieues de Madrid, où le courrier vint me trouver avec deux lettres, l'une de la reine, où Sa Majesté me faisait tous les honneurs que je pouvais désirer, et l'autre de FAlmirante, dans laquelle il m'accordait de très bonne grâce la maison que je lui avais demandée, ajoutant qu'il viendrait lui-même au-devant de moi, pour m'en renouveler les offres. »
« L'après-dîner du même jour, je partis pour Madrid et trouvai en chemin madame la duchesse d'Alburquerque et la belle-fille de FAlmirante, femme de M. le marquis d'Alcagniças, qui m'étaient venues recevoir assez près d'Alcovendas, dans un carrosse suivi d'un autre où étaient FAlmirante, le marquis d'Alcagniças, son second fils, et le duc d'Alburquerque. »
La connétable regarda avec curiosité ces carrosses qui ne ressemblaient point à ceux qu'elle
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avait vus ailleurs, ils étaient énormes et traînés par six mules qui allaient plus vite que le vent ; les traits des mules étaient de gros cordons de soie extrêmement longs, il y avait presque trois aunes de distance d'une mule à l'autre, le cocher était monté sur une des mules de devant pour ne pas entendre ce qui se disait dans le carrosse, on ne pouvait mettre six mules à sa voiture que hors de la ville, une fois rentré dans Madrid on restait avec quatre ; il régnait en dedans du carrosse une lourde corniche sculptée en bois doré; les rideaux du carrosse étaient de soie brochée fort riche et doublés de drap gris ; l'impériale, fort basse, était recouverte d'une grande housse de bourakan gris ; les rideaux tirés tout autour et attachés par de grosses houppes retenues par le bas. La connétable crut étouffer en montant là dedans.
Tous ensemble descendirent à une maison de plaisance dudit Almirante, située à l'extrémité de Madrid, superbement meublée et ornée d'un très grand nombre des plus belles et des plus riches peintures qu'il y eût en Europe.
L' Almirante de Gastille était en effet, un des plus grands seigneurs de la Cour d'Espagne, fort attaché à la reine-mère. Bel esprit, galant, agréable, paresseux, sans soin des affaires publiques ni des siennes, uniquement appliqué à ses plaisirs et vivant dans un jardin délicieux où il passait la
plus grande partie de son existence, il était généreux, magnifique dans sa dépense; il reçut Marie comme on aurait pu recevoir une reine. Ses fêtes étaient merveilleusement ordonnées et il ne manqua pas d'en inventer de toute sorte en l'honneur de la belle connétable, dont il devint du premier coup amoureux fou !
La Cour de Madrid, son étiquette, ses habitudes, portrait du roi Charles II. — Séjour chez l'Almirante. — La promenade au Mançanarès. — Lettres du duc de Savoie. — Le commandeur Solaro et le zapato. — Entrée de la connétable au couvent de Saint-Dominique-le-Royal. — Les tapisseries de Don Pedro d'Aragon. — Évasion de la connétable. — Le nonce Mellini. — Le cardinal Altiéri et le connétable. — Seconde tentative d'évasion. — Elle ne peut supporter la clôture.
Au moment de l'arrivée de la connétable à Madrid, le royaume d'Espagne était gouverné par la reine Marie-Anne d'Autriche1, régente pendant la minorité de son fils, le roi Charles IL A l'époque où nous sommes, elle avait quarante ans, ses traits étaient réguliers, sa taille bien faite, et l'on peut
1. Elle était fille de l'empereur Ferdinand III, et de l'infante Dona-Maria ; née le 22 décembre 1634, elle fut mariée à Philippe IV, le 4 octobre 1649, et gouverna l'Espagne pendant dix ans, de 1665 à 1675.
juger de sa beauté, par le magnifique portrait en costume de veuve peint par Garrero et qui existe au musée de Madrid. Son abord était froid, mais avec des manières douces et honnêtes. Entièrement dominée par son favori Valenzuela1 qu'elle comblait d'honneur et d'argent, on ne pouvait arriver que par lui à obtenir quelque chose d'elle. Aussitôt après la reine venait le roi Charles II, âgé de treize ans, et qui ne jouait aucun rôle à la Cour ; sa santé extraordinai rement délicate pendant son enfance, avait été l'unique objet des soins de ceux qui l'entouraient ; personne ne s'était occupé de son éducation. Paresseux et triste, il passait sa vie dans le palais sans s'occuper d'aucune chose, entouré seulement de ses menins et de ses écuyers.
Il n'avait pas la moindre connaissance des sciences et des lettres, savait à peine lire et écrire; sa taille était au-dessous de la moyenne, « il marchait mal, dit le marquis de Villars, et il avait le visage d'une longueur extraordinaire, étroit et maigre, avec des traits démesurés qui lui
1. Don Fernando de Valenzuela, fils d'un gentilhomme andaloux, naquit à Naples en janvier 1636. Devenu page du duc de 1 Infantado, il revint avec son maître à Madrid, où il épousa une dame de Marie-Anne, le mariage lui valut les bonnes grâces de la reine, qui lui donna successivement la charge de grand écuyer, la dignité de grand d'Espagne et de premier ministre. Disgracié à l'arrivée de Don Juan, il fut exilé aux Philippines, obtint de se rendre au Mexique, où il mourut le 16 janvier 1692.
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donnaient une physionomie bizarre ». Le duc de Médina Cœli, le connétable de Gastille, le marquis de Liche et le duc de Pastrane, ainsi que le duc d'Ossuna, étaient les principaux seigneurs de la Cour. Les plus grandes dames étaient la duchesse d'Alburquerque, la duchesse de Terranova, la marquise de Mortara ; la connétable se lia plus particulièrement avec cette dernière. La première fois que la princesse Colon na eut une audience de la reine, elle fut tellement stupéfaite de l'étiquette espagnole, qu'elle put à peine parler. Néanmoins elle réussit fort auprès des dames espagnoles, ayant eu grand soin, pour cette cérémonie, de revêtir leur habit et leur guard infant ou panier, qu'elle portait à merveille, ce qui n'était pas aisé.
Le guardinfant était encore en usage à l'arrivée de la connétable, mais il ne tarda pas à être remplacé dans la vie ordinaire par ce qu'on appelait le sacristain, et le guardinfant fut réservé pour les seules audiences du roi et de la reine. Pour donner une idée de la dimension de cet énorme panier, on peut voir, dans certains portraits d'infante, des corbeilles de fleurs, des petits vases en terre sigillée et d'autres objets posés dessus comme sur une table.
Le sacristain, qui devait ressembler fort à nos crinolines, était fait avec du gros fil d'archal, qui formait un cercle autour des hanches ; des rubans tenaient après ce cercle, et en attachaient
un autre qui était plus large et tombait plus bas. Il y avait ainsi cinq ou six cerceaux, s'élargissant toujours et tombant jusqu'à terre, ils soutenaient les jupes dont on portait une quantité surprenante, et qui allait en hiver jusqu'à dix ou douze.
Ces jupes traînent devant et par côté, mais non par derrière ; cela tient à un usage singulier. Elles veulent marcher sur leur jupe, devant, afin qu'on ne puisse pas voir leurs charmants petits pieds, qui est la partie de leur corps qu'elles cachent le plus soigneusement. Madame d'Aulnoy affirme, dans son voyage en Espagne, « qu'après qu'une dame a eu toutes les complaisances possibles pour un cavalier, c'est en lui montrant son pied qu'elle lui confirme sa tendresse, et c'est ce qu'on appelle ici la dernière faveur ».
Si les coutumes italiennes avaient surpris Marie, celles d'Espagne devaient l'étonner plus encore, car les femmes y vivaient dans un véritable esclavage.
« Les femmes de grande qualité, dit madame d'Aulnoy, ne se vont promener en toute leur vie, que la première année de leur mariage, j'entends aux promenades publiques, et encore, c'est tête-à-tête avec leur époux. La dame au fond, le mari au devant, les rideaux tout ouverts, et elle fort parée. Mais c'est une sotte chose à voir que ces deux figures, droites comme des
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cierges, qui se regardent sans se dire en une heure un seul mot. Il y a de certains jours destinés à la promenade. Tout Madrid y va, le roi s'y trouve rarement. Mais, excepté Sa Majesté, et un petit nombre de gens qui font leur cour, tout le reste du monde n'y manque jamais. Ce qui incommode fort, ce sont ces longs traits, qui tiennent un sî grand espace de pays, que tous les chevaux s'y embarrassent. Il y a beaucoup de dames, mais qui ne sont pas de celles du premier rang, qui vont à ces promenades, leurs rideaux tout fermés. Elles ne voient que par de petites vitres qui sont attachées aux mantelets du carrosse, et le soir, il y vient aussi de grandes dames incognito. Elles se font même un plaisir d'aller au Prado à pied, quand la nuit est venue. Elles mettent des mantilles blanches sur leurs têtes, en étoffe de laine, qu'elles brodent de soie noire. »
La Maison du Jardin où l'Almirante de Castille avait installé Marie était une des curiosités de Madrid ; elle contenait la plus belle collection de tableaux et de statues que puisse posséder un particulier.
L'Almirante de Castille1 lui-même était le plus
1. En 1683, l'Almirante fonda à côté de sa maison un couvent de religieuses franciscaines connu sous le nom de religieuses de l'Almirante ou de Saint-Pascal; il l'enrichit d'un grand nombre de tableaux qu'il avait fait venir à grand frais d'Italie.
grand seigneur et l'homme le mieux fait qu'on vît en cette Cour. Sa taille était haute et bien prise, son air noble et plein de dignité; il avait infiniment d'esprit, ses manières grandes et aisées le distinguaient partout. Admirateur passionné des femmes pour lesquelles il se ruinait, il était inconsolable d'avoir atteint cinquante ans. Il faisait avec facilité de très beaux vers et il s'en occupait plus que de ses affaires domestiques; il protégeait les arts et les lettres; sa maison, sans contredit, était la plus agréable de Madrid. Il se communiquait à peu de personnes, soit qu'il eût le goût trop bon pour s'accommoder de tout le monde, soit qu'il aimât la solitude de son délicieux jardin. Quant à son palais de Madrid, d'une dimension immense, il avait accoutumé sa femme à y voir demeurer dans de beaux appartements, tous différents, jusqu'à quinze ou seize de ses maîtresses. 11 était né libertin et volontaire et vivait pour lui, ne pouvant s'attacher à faire régulièrement sa cour nia la reine, ni au roi, ni aux premiers ministres. La société la plus choisie se réunissait chez lui, et même parfois, le roi et les reines y vinrent. Marie jouissait tout à la fois de sa liberté retrouvée, et des douceurs d'une conversation intelligente et lettrée, qu'elle avait toujours aimée.
Dans sa vie faite de contrastes, elle passait presque sans surprise de la captivité la plus dure, et de la situation la plus désespérée, à un séjour
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digne d'une reine1. Après avoir subi les mauvais traitements qui l'avaient accueillie à Anvers et à Bruxelles pendant trois mois, elle se voyait tout à coup fêtée et adorée par les plus grands seigneurs d'Espagne. Rien n'était assez beau et assez digne de lui être offert. Elle aurait pu cependant s'inquiéter de l'avenir et se dire que le connétable la trouverait peut-être plus en danger dans le féerique jardin de l'Almirante de Gastille que dans la Vénerie royale de Turin ; mais elle n'était pas femme à assombrir le présent par des craintes lointaines.
Cette pensée nous ramène au duc de Savoie et à la correspondance qu'il continuait d'entretenir avec la connétable, non plus par l'intermédiaire de Marguin, mais ouvertement, par les soins de son résident à Madrid, le commandeur Robert Solaro.
Charles- Emmanuel, toujours amoureux de la belle Colonna, savait, par son résident, la date du jour où l'on attendait la connétable à Madrid. Voulant, par une attention délicate, qu'à peine arrivée elle trouvât une lettre de lui, il écrit à Solaro un billet original, empreint de la franchise de son caractère, et écrit de sa main.
1 . Les descriptions des mœurs et de la cour d'Espagne faites par la connétable et madame d'Aulnoy, sont presque toujours semblables, ce qui prouve leur exactitude.
Juillet 1674.
« Commandatore, » Je vous envoie cette lettre pour la bizarre Colonna, qu'on peut dire en toute vérité avoir été Colliona et non Colonna, de ne pas vouloir rester dans mes États, ou de s'accommoder avec le connétable, duquel j'avais obtenu de si bonnes conditions, au lieu de devenir ainsi errante ! Enfin suffit ! Chè si contenta godi, son cerveau est malade ! Donnez-lui ma lettre en mains propres, aussitôt arrivée, et faites tout ce que vous pourrez faire pour l'obliger, sans d'autres ordres de ma part. Si l'occasion s'en présente, dites-lui bien que je vous ai fait ce commandement. »
On voit par cette lettre que la « bizarre Colonna» avait toujours pour le duc de Savoie le charme invincible qui l'attirait, malgré son ingratitude et son attitude dédaigneuse en quittant Turin.
Le commandeur Solaro répond au duc :
Madrid, 21 juillet 1674.
« La princesse Colonna est arrivée ici en parfaite santé. Elle est splendidement logée au Jardin de l'Almirante de Castille, qui la défraye de tout, J'entends dire, à l'occasion de l'Almirante, qu'il
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n'y a pas en France, ni en Italie, une maison plus délicieuse que celle de ce Jardin ; surtout au point de vue des peintures. Elle trouve cet appartement à son gré; la noblesse, la plus courtoise du monde; et ainsi, elle va gagnant l'esprit de l'Almirante, le jugeant un fort bouclier pour la défendre, et pour lui procurer toute satisfaction. Elle ne reçoit de visites que de ses plus proches parents, du nonce et du cardinal d'Aragon. Elle a fait dire aux ministres des princes étrangers qu'elle ne peut les recevoir avant d'avoir vu la reine; elle y va demain, vêtue à l'espagnole, avec le guardinfant.
»Les monastères principaux de Madrid demeurent constants dans leur résolution de ne pas la recevoir, malgré les instances du nonce et de l'Almirante, alléguant ne pas vouloir ouvrir une porte par laquelle entreraient des dames séculières, ce qui porte une atteinte grave à leurs privilèges; et si la reine les force à la recevoir, ce sera toujours avec peu de satisfaction pour la princesse, à laquelle on cache les sentiments des religieuses. Je sais cela par le nonce qui ne voudrait pas cet imbroglio.
» La princesse Golonna m'a envoyé la lettre ciincluse pour Votre Altesse, et m'a fait dire quelle veut me parler ce soir à neuf heures... »
Marie, tout en jouissant vivement de son séjour dans le délicieux Jardin de l'Almirante, ne négli-
gcait pas de faire les démarches nécessaires pour s'installer commodément dans un couvent. « Dieu sait quand elle y entrera, écrit le nonce ' au cardinal Altiéri ; quoiqu'elle se montre très disposée à le faire à cause de la dépense excessive que l'Almirante fait pour elle, car il la traite comme une reine; mais la difficulté vient tout entière des religieuses, parce que son entrée viole leurs privilèges, auxquels elles sont passionnément attachées, et aussi de la petitesse des couvents. On cherche à remédier à cette dernière difficulté en la faisant jouir d'une maison contiguë, qui communique intérieurement avec le monastère; mais la reine n'est pas très disposée à forcer ceux qui habitent cette maison à en sortir. »
Pendant qu'on négociait lentement son entrée au couvent, la connétable passait son temps le mieux du monde, au milieu des plaisirs et des jouissances artistiques, dont le palais du Jardin était le centre; mais elle n'en était point encore sortie. Elle ignorait la sévérité des mœurs espagnoles à l'égard des dames, et elle ne se doutait pas des précautions et des préliminaires extraordinaires qu'il fallait mettre en œuvre pour faire une simple promenade, quoique don Ferdinand, son gardien, dont la vue seule lui était odieuse, lui répétât chaque matin, lorsqu'elle témoignait le
1. Le nonce, en Epagne, était alors Galeas Marescotti, archevêque de Corinthe.
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désir de sortir, qu'à Madrid les femmes ne se promenaient jamais. Ce personnage, frère naturel du connétable, et traité par lui avec les égards qu'on avait pour les bâtards, en Italie et en Espagne, fort peu intelligent, crédule et soupçonneux au dernier point, était préoccupé d'une unique crainte : celle de voir sa prisonnière s'enfuir. Il n'avait pu obtenir du comte de Monterey d'exécuter l'ordre du connétable, qui consistait à renvoyer tous les serviteurs de Marie, y compris ses demoiselles et sa Turque. Le gouverneur s'était borné à renvoyer le valet de chambre suisse.
La Turque était un objet d'horreur et de tourment pour don Ferdinand, qui la surveillait avec soin, mais elle était plus fine que lui, et elle concerta, avec sa maîtresse, une petite expédition secrète, véritable gaminerie, à laquelle Marie n'attachait d'autre importance que le plaisir de faire passer quelques mauvais moments à don Ferdinand.
Elle ne se doutait pas de la tempête qu'un incident aussi simple allait soulever. Le nonce saisit la plume pour annoncer aussitôt au cardinal Altiéri, l'aventure extraordinaire qui venait de se passer.
Madrid, 25 juillet 1674.
« Hier, à l'insu de l'Almirante, madame Colonna, qui loge chez lui, et sans que don Ferdi-
nand, ni aucun autre de ses serviteurs, ne s'en aperçussent, s'en alla seule avec sa demoiselle turque dans un carrosse, appartenant on ne sait pas à qui, à la promenade du fleuve. Tout le monde fut bouleversé, ne sachant pas ce qu'elle était devenue, et don Ferdinand persuadé qu'elle s'était sauvée. Cette action a non seulement irrité grandement l'Almirante, mais, si elle est connue, elle scandalisera tout le monde de cette Cour, dans laquelle on ne voit jamais une dame dans les promenades publiques, et on n'a point coutume d'une pareille singularité. On peut craindre qu'après cela, aucun monastère ne veuille la recevoir, ni aucune dame se laisser voir avec elle ! »
Le cardinal Altiéri ne fut pas très ému de cette aventure ; il n'y attacha pas plus d'importance qu'elle n'en méritait, et il répond simplement au nonce :
« L'aventure de madame Colonna, qui a causé tant d'étonnement, d'après ce que me dit Votre Seigneurie, est fort excusable, et s'explique par son ignorance de l'étiquette et des mœurs de cette Cour, et son habitude de la liberté de la Cour de France. S'il résulte de cela que les religieuses seront moins faciles pour la recevoir, ce ne sera ni sa faute ni la nôtre, puisque nous aurons fait tout ce que nous aurons pu pour aider à un
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bon résultat, auquel Madame voudra bien ellemême tâcher de contribuer. »
Don Ferdinand n'avait pas manqué d'écrire au connétable et de lui présenter, sous les couleurs les plus noires, la malencontreuse promenade de sa femme ; en ajoutant qu'il y avait là un indice certain de son désir secret de s'enfuir, en Angleterre ou en France. L'absurdité de cette accusation saute au yeux : si Marie eût désiré s'enfuir en Angleterre, elle n'eût pas sollicité, contre vents et marées, l'autorisation d'aller s'établir en Espagne, dans un couvent ! Mais pourvu qu'on accusât sa femme, à tort ou à raison, le connétable était satisfait. L'émotion soulevée à Madrid par la promenade de Marie et de sa Turque s'apaisa promptement ; ses amis et ses parents étant parvenus à la justifier, par son ignorance absolue des usages espagnols. L'Almirante ne lui en garda pas rancune, et elle habita chez lui jusqu'aux premiers jours de septembre.
Le commandeur Solaro n'avait pu s'empêcher d'être fort surpris du peu d'empressement qu'elle témoigna en recevant les lettres de Son Altesse. « J'ai remis en mains propres de madame Colonna, écrit-il au duc, le pli de V. A. R. ; et j'ai ajouté, comme me le recommandait instamment V. A. R., qu'elle avait eu tort de ne pas céder à ses persuasions pour se réconcilier avec son mari et surtout
d'avoir abandonné les Étals de V. A.R. La princesse répliqua avec quelque ressentiment : Si les traitements de Son Altesse eussent été pendant tout mon séjour tels qu'ils furent dès le commencement, je ne serais jamais partie; mais voir qu'Elle ne faisait pas cas de moi, qu'Elle restait quinze jours et plus sans me faire demander de la recevoir, et m'ayant été répété plusieurs fois qu'Elle désirait mon départ pour faire plaisir à Rome et à la France, voilà ce qui m'a obligé à partir ; j'avoue la vérité, c'est que, au commencement, j'ai été extrêmement froissée des variations de S. A. R. Mais à la fin je me calmai, étant certaine que dans le principe, elle fait de grandes caresses à tous, et puis après qu'il n'en reste plus rien. — Je répondis que l'absence de la Cour de la ville pendant l'été, les négociations politiques de tout genre, avaient occupé Votre iUtesse, mais qu'elle savait bien que Votre Altesse adore et a en suprême estime la personne et les mérites de Votre Excellence qui peut, à coup sûr, compter sur la cordiale assistance, de ladite Altesse, dès qu'elle voudra bien revenir dans ses États. La princesse répliqua : Son Altesse Royale ne verra jamais cela, et ne me reverra jamais moi-même. Déjà la reine m'a fait la grâce de me promettre F entrée du monastère de Saint-Dominique-le-Royal où je serai mieux qu'à celui des Anges, où ces religieuses extravagantes font tant de difficultés pour
me recevoir. Dans peu de jours j'y entrerai pour me tranquilliser, cela est décidé ainsi et non autrement. — Je l'ai retrouvée très pâle de visage et très détruite; je lui demandai si elle était indisposée; elle me dit que non, mais que toutes ces discussions pour son entrée au couvent lui avaient fait mal et l'avaient énervée; elle m'a dit qu'elle me ferait tenir la réponse aux lettres de Votre Altesse ; qu'il lui semblait qu'il y avait mille ans qu'elle n'en avait pas reçu, et lui ayant offert mes services en tout ce qu'elle daignerait me commander, d'après l'ordre de V. A. R., qui me prescrit d'exécuter tout ce qu'elle me demandera, je pris congé. »
On voit que la fierté indomptable de Marie tenait toujours rigueur au duc, et bien à tort, car il était pour elle le meilleur et le plus fidèle ami ; mais ce ne fut qu'un accès de mauvaise humeur passager, qui céda vite au bon naturel de la princesse et aux démonstrations redoublées d'estime et d'affection que lui faisait parvenir le duc. « En effet , dit Perrero l, Son Altesse ne mandait pas une dépêche à son résident, à laquelle ne fût jointe une ou plusieurs lettres pour la princesse, et il ne lui écrivait jamais les affaires d'État les plus graves, sans y joindre les plus chaudes et
1. La duchessa Ortensia Mazzarino e la principessa Maria Col^anu, Curiosité c Iliceiche di Storia ùubulpina. Torino. 1675.
MARIE MANCINI GOLONNA. 355
les plus pressantes recommandations de la visiter le plus souvent possible, de la saluer en son nom, de la servir par tous les moyens dès qu'il pourrait en trouver une occasion, afin que (comme il le dit dans sa dépêche) votre empressement lui prouve toujours davantage l'affectueuse disposition de notre cœur envers elle. »
Ce procédé du duc, si courtois, si fidèle, et disons-le, si désintéressé, car la distance excluait tout soupçon d'un but caché, finit par vaincre dans l'âme de la connétable les mauvaises impressions qu'elle avait gardées contre lui, et la remplir d'un vif sentiment d'estime et de gratitude qu'elle exprima hautement a Solaro qui ne manqua pas cette fois d'en réjouir son maître.
« Madame Golonna, écrivait-il, est pleine de joie des faveurs dont la comblent Votre Altesse Royale; elle dit n'avoir jamais connu un prince plus fidèle dans l'absence que ne l'est Votre Altesse. »
Cependant, les relations avec les religieuses de Saint-Dominique-le -Royal finirent par aboutir, et il fallut quitter le palais de l'Almirante. Marie dit dans son Journal :
Août 1674.
« Je fus dans cette délicieuse demeure environ
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trois mois, au bout desquels, craignant d'être à charge à l'Almirante qui me traitait splendidement, et voyant d'ailleurs que, par une certaine lenteur qui lui est naturelle, il ne sollicitait point la reine de me faire entrer dans un couvent, selon l'espérance que Sa Majesté m'en avait donnée, je fus moi-même lui parler, et la suppliai de faire ordonner aux religieuses de Saint-Dominique de me recevoir ou de me donner une maison qui leur appartient, située entre leur couvent et le monastère de Notre-Dame-des-Anges, de l'observance de Saint- François, avec permission d'en sortir une fois par semaine.
» La reine me reçut alors d'une manière très obligeante, et, m'accordant ce que je lui demandais, leur envoya ordre, le jour suivant, de me recevoir ou de me donner la maison dont je viens de parler, à quoi elles répondirent qu'elles obéiraient, mais qu'elles suppliaient Sa Majesté de faire expédier un décret par lequel il fût dit que la grâce qu'on m'accordait ne servirait point d'exemple, ce que Sa Majesté leur accorda, pour la conservation de leurs privilèges et avec des circonstances très avantageuses pour moi. »
31 août-septembre 1674.
« J'entrai donc dans ce couvent le dernier jour d'août, où je fus accompagnée par M. le nonce,
aujourd'hui cardinal Marescotti, par l'Almirante et par le marquis d'Alcagniças, et, pour que je n'incommodasse ni ne fusse incommodée dans mon nouveau ménage, on me donna la maison qui y était jointe, dont la moitié fut destinée pour mon appartement, auquel on mit un tour et des grilles, et l'autre resta pour l'abbé don Ferdinand Golonna et pour le reste de mes gens. »
Une surprise cligne de la galanterie castillane attendait Marie à son entrée au couvent. Don Pedro d'Aragon, précédemment vice-roi de Naples de 4668 à 1672, d'où il avait rapporté d'immenses richesses, avait connu la princesse à cette époque et l'avait accueillie splendidement à son arrivée à Madrid. Non content de ses premières courtoisies, il fit, à son insu, tendre du haut en bas toute la maison qu'elle allait occuper, d'admirables tapisseries d'une valeur inestimable.
Elle se trouva d'abord assez embarrassée dans son nouveau domicile, ne sachant point la langue et n'étant point instruite des coutumes du pays, et, sans dona Victoria Porcia Orosco, sœur du marquis de Mortara, qui était alors abbesse de Saint-Dominique-le- Royal, la pauvre connétable aurait assez mal passé son temps dans ces premiers jours, mais l'abbesse parlait bien l'italien, avait infiniment d'esprit et lui présenta des religieuses fort aimables qui l'entretinrent et lui tirent très
agréablement employer les heures; quelques visites vinrent également la distraire, mais pas aussi nombreuses que chez l'Almirante.
L'espèce d'auréole qui entourait la princesse à son arrivée à Madrid ne pouvait pas durer longtemps au même degré ; précédée de la réputation, toujours exagérée, de ses aventures, elle avait excité dans la capitale de l'Espagne la plus grande curiosité. Subitement assiégée par tous les grands personnages de cette ville avec la plupart desquels, du reste, elle avait des liens de parenté; l'empressement à la visiter fut tel que, plus d'une fois, elle dut fermer sa porte aux innombrables visiteurs. Ce fut à qui se signalerait par une attention nouvelle envers la belle fugitive ; mais cet enthousiasme ne devait pas se soutenir, et, il faut le dire, l'attention publique fut un peu déçue quand on vit que, dans sa conduite, on ne remarquait point les singularités, pour ne pas dire les extravagances, dont le bruit l'avait précédée.
Le commandeur Solaro écrivait au duc :
« Madame Colonna, contre l'avis et les prévisions des Espagnols, vit sans la moindre bizarrerie, ce que l'on ne supposait pas. Elle m'a prié de lui conduire les étrangers de distinction pour la visiter, car elle voit peu de cavaliers espagnols et peu de dames. »
Tout, cependant, paraissait bien marcher, et le nonce écrit au cardinal Altiéri :
« Madame Colonna est entrée, avec ses quatre demoiselles, dans le monastère royal de Saint- Dominique ; elle habite un appartement d'une maison contiguë, fermée sur la rue, et où l'on entre par la porte du couvent ; don Ferdinand occupe le reste de la maison avec les domestiques de madame Colonna et tous les détails d'office nécessaires au bien-être de Madame, de manière à ce qu'elle soit très commodément. Les religieuses n'ont pas voulu entendre parler du paiement d'une pension quelconque. »
Mais nous touchons ici au point fort délicat qui va brouiller les cartes ; le nonce dit en post-scriptum :
« Je renouvelle à Votre Éminence la prière d'obtenir pour Madame un bref du saint Père, pour qu'elle puisse sortir de temps en temps faire quelques visites ou se promener. » Le nonce ne semble pas douter un instant de l'arrivée de cette permission qui avait été demandée d'avance et déjà accordée à Turin, il ne semblait pas que cela dût souffrir la moindre difficulté. Mais au grand étonnement de chacun, la permission n'arriva point, et Marie dut employer tous ceux de ses amis qui pouvaient avoir quelque influence à Rome, pour l'obtenir.
360 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIf; SIÈCLE.
Pendant ces négociations qui durèrent fort longtemps, le commandeur Solaro continuait à visiter avec assiduité la princesse et à lui remettre sans cesse de nouvelles lettres de son maître ; ces procédés si affectueux et si délicats achevèrent de chasser de l'esprit de la connétable ses injustes ressentiments. Ces conversations avec Solaro avaient un bon effet sur l'esprit agité de Marie, que le refus de sortir du couvent, au moins une fois par semaine, troublait fort ; elle se demandait maintenant si elle n'avait pas eu tort de venir à Madrid, elle aurait dû se le demander plus tôt.
« Madame, écrivait Solaro au duc, souhaiterait au fond d'être hors de Madrid, mais elle ne sait comment faire pour retourner à Rome, non par la crainte qu'elle a de son mari, mais à cause des bavardages des princesses romaines. Elle s'est mise maintenant à solliciter des grâces pour son mari ; s'il en résulte quelque chose, elle retournera facilement avec lui par ce moyen. Je suis tout à fait entré en confidence avec elle, et je découvre qu'elle a le désir de retourner en Italie, et avec son mari ; mais elle voudrait quelque prétexte honorable et, pour cela, elle travaille à lui obtenir quelque emploi. Je lui ai mis en tête que les mouvements de Sicile s'avançant (la Sicile était alors insurgée contre les Espagnols), où le connétable a tant d'entrées, les Espagnols la garderaient ici pour otage, et elle ne serait plus
maîtresse d'elle-même; qu'à cause de cela elle devait promptement se résoudre à retourner avec son mari ou au moins à se rendre à un endroit où elle pût être maîtresse d'elle-même ».
Ces excellents conseils faisaient impression sur l'esprit de Marie, et le duc, heureux, témoignait dans ses dépêches à Solaro, de son désir ardent de voir s'effectuer enfin le retour à Rome de la princesse ; retour qu'il chercherait de son côté à faciliter par tous les moyens en son pouvoir, jugeant que c'était le seul parti à prendre, digne d'elle. La connétable était vraiment touchée de la constance avec laquelle le duc lui témoignait son attachement, et en même temps du certain parfum de tendre galanterie que respiraient toujours ses lettres, et qui donnait à sa correspondance, il faut l'avouer, une couleur qui tenait beaucoup de l'amour. Nous ne voulons pas en multiplier les preuves, trop nombreuses dans les dépêches de Solaro, mais en voici une qui suffît à expliquer ce que nous entendons.
Charles-Emmanuel au commandeur Solaro.
« Étant l'époque du zapato1, j'ai pensé en vou-
1. Ce mot espagnol en usage à cette Cour au xvne siècle, signifiait un cadeau à surprise, qu'on avait l'habitude de faire à l'occasion des fêtes de noms, de premier jour de l'an et autres. Et comme au commencement on faisait cette sorte de cadeau sous la figure d'un soulier, il reçut le nom générique de zapato.
362 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
loir offrir un à madame Golonna, lequel cependant consiste beaucoup plus en apparence par l'invention, qu'en réalité pour sa valeur. Je voudrais qu'il lui fût offert tout à fait en secret, feignant de ne pa savoir d'où il vient ; et je voudrais 'plutôt que vous vous laissiez donner la corde, que de confesser qu'il vient de moi.
» Vous remettrez donc ce gros pli soit vousmême soit à quelque personne de vos amis, qui prendra le soin de le porter à madame Golonna pour le lui faire tenir sûrement. Il serait bien d'accaparer quelque religieuse du monastère où est madame Golonna, mais vous l'averti rez de ne point parler ni faire parler à aucune de ses femmes, attendu que, autant qu'il sera possible, je voudrais que cet envoi lui parvînt d'une manière inattendue et qui la surprît; ne pouvant penser, sinon par sa propre conjecture, qu'il vienne de moi. — Mais comme je connais son humeur, je sais qu'à beaucoup d'égards, elle vit toujours avec quelque soupçon. Pour l'assurer que dans cet. envoi il n'y a rien qui puisse l'inquiéter, tâchez de faire de manière que la religieuse par laquelle vous le ferez remettre, assure madame Colonna qu'il n'y a rien, dans ce que contient ce paquet, sur quoi elle puisse avoir des doutes ou des soupçons d'aucune sorte; et si elle persistait obstinément dans l'idée de ne pas vouloir l'ouvrir de ses mains ; en tel cas, vous ferez en sorte que la
religieuse, après avoir fait des instances répétées pour la persuader de l'ouvrir elle-même, l'ouvrira en sa présence, car je désire extrêmement que madame Colonna voie la manière dont est arrangé ledit envoi. Vous ferez dire également à ladite religieuse qu'aussitôt le paquet reçu, elle le mette ou le fasse mettre par quelque confidente sous le coussin du lit de madame Colonna, afin qu'elle le trouve sans y penser, car de cette manière cela aura de la grâce, et lui parvenant inopinément ce sera aussi un vrai zapato.
» P. -S. — (De la main même du duc) : « Je sais que vous avez un très grand jugement; ainsi je suis sûr que vous ferez les choses de la manière que je les désire1. »
Que de minutieux avertissements, que d'attention pour faire réussir la surprise si studieusement préparée, et calculée dans ses plus menus détails. Quelle joie, presque enfantine, en espérant que la princesse pourra deviner tout de suite, l'auteur de cette surprise ! « Nous devons avouer, dit Perrero, que dans aucune dépêche du duc à Solaro, y compris celles qui concernaient les négociations de la plus haute importance, on ne peut trouver ce zèle prévoyant, cette chaleur, ce désir anxieux du succès qui se trahissent à