‹ Une princesse romaine au XVII[superscript e] siècleChapitre 56 sur 77 · Prison d'État fortifiée · texte numérisé non relu

Prison d'État fortifiée

» Cette ailaire fit beaucoup de bruit dans le monde, j'en sus très particulièrement le délai 1, parce que j'étais fort des amis de cette daine, qu'elle était bonne, point médisante, et que ce qu'on disait était bien vrai, qu'elle n'avait jamais fait de mal qu'à elle-même. Il aurait été à souhaiter qu'elle eût eu plus de prudence et moins de facilité à croire des personnes qui la conseillaient bien mal . Elle était fort aimable ; quoi qu'elle ne fût pas dans la première jeunesse, ses yeux étaient vils, spirituels et touchants, ses dents admirables, ses cheveux plus noirs que du jais, et en quantité, sa taille belle, et la jambe parfaitement bien faite. La reine, ayant su son malheur, en fut touchée, et elle demeura fort en colère contre le duc de Médina Gœli, de lui avoir manqué de parole1. »

Enfin ce que la connétable redoutait depuis si longtemps était arrivé, elle, la nièce de Mazarin, jadis adorée de Louis XIV et prête à monter sur le trône de France, s'était vue traîner dans une prison d État, en proie aux plus mauvais traitements, et menacée d'y demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Quel appui lui restait-il? la reine elle-même n'avait pu la préserver d'être traitée comme la dernière des criminelles par ceux qui juraient de ne pas attenter à sa liberté. Cependant, quand

1. Voir, pour d'autres détails, le Voyage en Espagne de madame d'Aulnov.

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l'extrême abattement dans lequel elle fut plongée pendant les premiers jours eut un peu diminué, elle chercha par quel moyen elle pourrait faire parvenir des lettres au pape et au cardinal Cybo, pensant avec raison qu'ils ne sauraient approuver la violence inouïe dont elle avait été l'objet. L'entreprise n'était pas facile, car on la gardait à vue et nul ne pouvait pénétrer dans le château sans une autorisation du premier ministre qui se gardait de la donner; ce fut encore Moréna qui parvint à remettre les lettres de sa maîtresse au Père Sicardo, prieur d'un couvent de Ségovie, et que la princesse avait pris comme confesseur.

La connétable au cardinal Cybo.

Château de Ségovie, 30 octobre 1680.

« Excellentissime Seigneur \ » Par la lettre incluse que j'écris à Sa Sainteté, Votre Éminence saura les malheurs qui m'affligent présentement, me trouvant enfermée dans ce château de Ségovie, après les mauvais traitements que j'ai soufferts dans la maison du connétable, et qui proviennent à la fois de son

1. Archives du Vatican, Lellere dei principi, vol. CVII, folio 151.

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caractère et dos mauvais conseils que lui donna don Francisco Resta, le principal auteur des misères dont je souffre. La plus grande en ce moment, c'est de me voir enfermée dans ledit château, sans consolation aucune, et si opprimée que je n'espère plus que dans la justice de Sa Sainteté, dans la générosité et la compassion de Votre Éminence qui voudra bien me venir en aide avec l'empressement que réclame mon malheur. Je me sers de la protection de Votre Éminence, sûre qu'Elle voudra bien déposer aux pieds de Sa Sainteté cette lettre, et intercédera auprès d'Elle en ma faveur, puisque Votre Éminence verra combien ma demande est justifiée. Votre Éminence voudra bien me répondre par une lettre adressée au père Sicardo, prieur du couvent de Saint-Augustin... »

Le cardinal fit répondre par le nonce une lettre peu explicite dans laquelle il témoigna compatir vivement aux afflictions de la princesse, et promit d'agir auprès du connétable lorsqu'il serait de retour à Rome. Gela n'apportait aucun espoir sérieux à la prisonnière.

Le marquis de Villars crut cependant devoir informer Louis XIV de la captivité de la princesse, assez embarrassante à raconter après avoir affirmé que ses craintes étaient vaines et qu'elle n'avait rien à redouter des Balbasès ; aussi a-t-il

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bien soin de ne point dire que c'est en l'absence du roi et par ordre du ministre que l'enlèvement s'est lait ; il tait aussi la violence brutale avec laquelle on. Ta exécuté, et se borne à ces quelques lignes :

« Il y a quelques jours, Sire, que l'on enleva la connétable Golonna avec peu de bienséance. Deux alcades accompagnés de plusieurs alguazils la prirent dans son lit à dix heures du soir, et la conduisirent dans le château de Ségovie par ordre du roi. »

Louis XIV ne répondit pas un mot à cette dépêche.

Trois mois s'écoulèrent sans amener le moindre changement dans cette affreuse situation ; l'esprit troublé de la malheureuse princesse ne savait à quel parti s'arrêter ; personne n'était admis à la visiter, sauf le confesseur de la reine et le nonce qui, dans cette rude saison, ne pouvait faire souvent le voyage de Ségovie. Quand on connaît le caractère violent de la connétable, sa passion de liberté, son besoin d'air et de mouvement, on comprend le martyre que lui imposait sa captivité et la révolte qui s'emparait d'elle en se voyant retenue prisonnière contre toute justice et en violation des engagements les plus formels. Le nonce était fort inquiet pour sa raison et même pour sa vie.

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« Désormais, écrit-il à Rome, rien ne pourra empêcher une catastrophe si elle en médite une!... sa santé même n'y résistera plus. » Et, ému d'une profonde pitié, il disait à la reine qu'il était persuadé que la princesse allait devenir loi le tout à fait. Cette odieuse captivité dura ainsi trois mois," sans le moindre adoucissement.

Heureusement, Marie possédait un fond d'énergie indomptable et, jamais, chez elle, le découragement ne persistait longtemps. Dans ses plus grands accès de désespoir, il suffisait de faire briller à ses yeux une légère espérance pour qu'elle la saisît et échaffaudât, sur ce rayon fugitif, tout un plan d'évasion ou de conspiration en sa faveur. Monseigneur Mellini avait compris qu'il fallait à tout prix lui laisser cette unique consolation, et, sans y croire toujours lui-même, il faisait souvent miroiter devant elle soit de meilleures dispositions du pape, soit de nouvelles démarches de ses amis et de la reine. Ces espérances n'étaient pas tout à fait inventées par l'excellent nonce, car la Cour, sauf le parti peu nombreux des Balbasès, s'indignait de la façon dont on traitait une grande d'Espagne à laquelle on ne pouvait rien reprocher, sauf de haïr son mari. Un froid rigoureux et peu habituel en ce pays causait des souffrances intolérables à la connétable, on ne lui avait accordé que deux femmes pour la servir, et la nourriture détestable

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qu'on lui donnait était à peine suffisante. Les fiançailles de son fils venaient de se célébrer avec tout l'éclat imaginable et chacun était révolté de voir de telles fêtes aux palais des Médina et du connétable, pendant que la malheureuse princesse souffrait du froid et de la faim. On murmurait si fort à Madrid du pitoyable état auquel elle était réduite que la reine envoya son confesseur au prince Golonna avec l'ordre de ne lui point cacher le fâcheux effet que produisait sa conduite. Cette démarche décida le connétable à faire à sa femme la proposition la plus extraordinaire qu'on pût imaginer : Il consentait enfin à la laisser revenir à Madrid dans un couvent désigné, mais à la condition quelle prît l'habit le jour où elle y entrerait et qu'elle fit profession trois mois après, tandis que lui, le connétable, entrerait dans les Ordres et se ferait moine à son tour.

La surprise de la reine fut extrême en lisant cette bizarre combinaison, mais elle engagea toutefois son confesseur à la porter aussitôt à la princesse ; en même temps, la reine fit mander monseigneur Mellini pour le mettre au courant de ce qui se passait; tous deux étaient persuadés que la connétable n'accepterait point, n'ayant pas la moindre vocation pour entrer en religion ; mais il fallait à tout prix sortir de l'Alcazar, quittée aviser plus tard au moyen d'éluder la promesse qu'on lui arrachait; aussi, ses amis et même la

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reine lui conseillèrent-ils de céder, ce qu'elle lit avec un véritable désespoir.

Cette négociation fut entamée au mois de décembre, époque à laquelle la pauvre femme souffrait si cruellement du froid qu'elle redoutait horriblement; cette souffrance était si vive qu'elle ne fut pas étrangère à sa résolution, car elle avait cru qu'aussitôt son consentement donné elle reviendrait à Madrid. Mais il n'en fut rien, le connétable, toujours poussé par son beau-frère, soulevait chaque jour une nouvelle difficulté qui amenait un nouveau délai; on eût dit qu'il se plaisait à prolonger la torture de la malheureuse princesse.

Elle fut enfin ramenée à Madrid le 15 février, après avoir été prisonnière pendant quatre mois, et entra de suite au couvent de la Conception dans un trouble et un désespoir que rien ne pouvait calmer, elle ne voulut point voir son mari qui osa lui demander à l'entretenir. Elle ne vit que ses fils et leur dit « qu'elle s'estimait la personne du monde la plus infortunée; qu'elle allait faire une démarche qui pouvait lui eoûter le repos de sa vie ; qu'elle en envisageait les suites avec terreur; mais que, cependant, elle y était résolue puisqu'elle en avait donné sa parole ».

En effet, Marie descendit dans le chœur où tout était préparé pour la cérémonie ; et elle prit l'habit de novice avec le dessein arrêté de mourir

plutôt que de faire jamais profession. Le nonce écrit, à ce sujet, le 20 février :

« Samedi dernier, madame Colonna est rentrée à Madrid et s'est rendue en droiture au couvent des religieuses de la Conception Hiéron imites où elle prit aussitôt l'habit de novice et fit toutes les cérémonies accoutumées en semblable occasion, elle ne voulut voir personne d'autre que ses fils, ce qui fut exécuté. Ainsi M. le connétable ne la vit ni n'assista à ladite cérémonie. Dona Constance, sa demoiselle, voulait aussi se faire religieuse, mais elle l'a différé; peut-être le fera-t-elle quand Madame fera profession. »

Pendant les négociations qui précédèrent l'entrée au couvent de Marie, le connétable faisait solliciter le pape pour obtenir la permission d'entrer dans l'ordre de Malte ; il lui demandait en môme temps de vouloir bien dispenser Madame du noviciat ou le réduire d'un an à deux mois; il fit cette demande au nom de sa femme, disant que les sept ans pendant lesquels elle a été enfermée dans des monastères pouvaient lui compter pour les dix autres mois. Il s'était d'abord adressé au nonce qui ne voulut point prendre la responsabilité d'abréger un noviciat qu'il jugeait, avec raison, ne point devoir aboutir à une sincère prise de voile.

Il écrit à Rome : « M. le connétable désire cela parce qu'il veut partir prochainement, mais qu'il veut être assuré auparavant que Madame aura fait profession, afin qu'elle ne puisse plus revenir en arrière ni changer d'avis après son départ. Il avait recouru à moi pour cette dispense en me citant l'exemple de mes prédécesseurs, mais j'ai eu de la répugnance à le faire par scrupule; je lui ai dit que mes pouvoirs ne s'étendaient pas si avant, et qu'il convenait de recourir à la Cour de Rome, je supplie Votre Éminence de vouloir me dire ce que Sa Sainteté a répondu. »

Voici cette réponse :

Bref du pape Innocent XI adressé au cardinal Porto Carrero*, archevêque de Tolède.

Rome, 11 février 1681.

« Pour permettre à Laurent-Onuphre Colonna, grand connétable du royaume de Naples et à Marie Mancini Colonna, duchesse de Taghacozzo, afin d'apaiser les controverses et les discussions qui existent entre eux et, pour passer plus tranquillement le reste de leur vie, et pour assurer le salut de leur âme, d'embrasser tous les deux, de commun

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