Archives du Vatican, vol. CLVII, Espagne
Toutes ces libertés, forts étranges à coup sûr, furent tolérées sans trop de plainte pendant trois ans. La connétable était toujours fort bien en Cour; le roi d'Espagne, en particulier si dur et si froid avec tous ceux qui l'entouraient, la traitait de manière à lui faire oublier ses persécutions passées, ce qui ne l'empêchait pas cependant d'user à l'occasion de son sans-gêne ordinaire. La princesse aimait beaucoup les chiens, son ancienne amie, la marquise d'AUuye1 lui avait envoyé par madame d'Aulnoy une ravissante petite épagneule très drôlement harnachée ; elle avait des bracelets d'or aux pattes, un fort joli collier avec de petites sonnettes et des boucles d'oreille. Comme madame d'Aulnoy affectionnait cette petite chienne, la connétable la lui envoyait quelquefois. Un jour, à la promenade, le roi passant auprès du carrosse de madame d'Aulnoy remarqua cette dame habillée à la française: « C'est la coutume, dit-elle, que lorsque le roi passe on s'arrête et par respect on tire les rideaux, mais nous en usâmes à la mode française et nous laissâmes les nôtres ouverts, nous contentant de lui faire une profonde révérence. Son carrosse de toile cirée verte, tiré par six chevaux pies les plus beaux de tout l'univers, tout chargé de petites papillottes d'or et de nœuds de rubans cou-
1. Voir le Roman du Grand Roi, p. 105 Mademoiselle du Fouilloux, fille d'honneur de la reine, épousa le marquis d'Alluye, elle était la confidente de Marie pendant ses amours avec le roi.
446 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
leur de rose, était fort extraordinaire. Le roi remarqua que j'avais sur moi l'épagneulede la connétable Colonna qui me l'envoyait de temps en temps. Le roi me la fit demander par le comte de Los Arcos, capitaine de la garde espagnole, lequel marchait à cheval à côté de la portière. Je la donnai aussitôt et elle eut l'honneur d'être caressée de Sa Majesté qui trouva les petites sonnettes qu'elle avait au cou et les boucles de ses oreilles fort à son gré, et il envoya savoir si je voulais qu'il les prit pour Daraxe, c'est ainsi que s'appelait sa chienne favorite. On juge bien ce que je répondis. Il me renvoya l'épagneule sans collier et sans boucles, et chargea le comte de Los d' Arcos de me donner une boîte d'or unie, pleine de pastilles qu'il avait sur lui. » Ce fut la connétable qui fit les frais de l'aventure, sa petite chienne lui revenant toute nue.
Le marquis de Balbasès voyait avec une colère et une affliction qui divertissaient tout le monde, la tranquillité avec laquelle les religieuses laissaient madame Colonna jouir d'une liberté sur laquelle il n'avait point compté; le connétable demeurait muet, mais n'était pas moins mécontent et il témoigna sa mauvaise humeur en cessant de donner des fêtes. On écrit de Rome :
« Monseigneur le connétable Colonna, ayant quelque dégoût contre l'Espagne, ne fera point
jouer de comédie, le carnaval prochain. On dit que la princesse Palliano, sa belle-fille, veut aller à Naples prendre le divertissement des Opéras en musique 1. »
Dès le mois d'avril de 1683 le connétable Golonna avait réformé sa maison et s'était retiré dans ses États où il passa une année. Mais en février 1684 il reçut l'ordre de la Cour d'Espagne d'assister à la cavalcade de la haquenée et de donner la main au prince qui la ferait. Les barons romains leudataires du roi catholique avaient déclaré que malgré la saison rude ils iraient à la campagne afin de ne pas céder au connétable Golonna la place qu'il y prétend. Le prince de Bottero présenta la haquenée, le connétable Golonna fut de la cavalcade et aucun baron romain ne voulut y assister. Tout cela ne le mettait point de bonne humeur et les nouvelles de Madrid annonçant que l'autorité du duc de Médina Gœli allait diminuant ne furent pas mieux reçues par lui.2 Tous ces ennuis le rendirent malade et à la fin de septembre on fit même courir le bruit de sa mort ; cependant il se rétablit fort bien, et rentra à Rome en décembre avec son fils, le prince de Palliano, pour recevoir le marquis de Gogol ludo fils aîné de