‹ Une princesse romaine au XVII[superscript e] siècleChapitre 61 sur 77 · Archives du Vatican, Espagne · texte numérisé non relu

Archives du Vatican, Espagne

MARIE MANC1NI COLONNÀ.

Chacun sait qu'elle avait été compromise dans le procès de la célèbre empoisonneuse, la Voisin. Était-elle coupable? l'histoire n'a rien décidé làdessus ; elle accusa M. de Louvois d'avoir voulu la perdre par de faux témoins, et apprenant que l'ordre était signé de la conduire à la Bastille, elle s'enfuit.

« Puisqu'on a donné un décret contre une personne comme moi, dit-elle, Louvois achèvera le crime et me fera mourir sur un échafaud, ou du moins me retiendra toujours en prison. J'aime mieux la clef des champs, je me justifierai dans la suite, »

Tel est le langage que lui prête l'abbé de Choisy; il n'y avait, en réalité, aucune preuve contre elle. Elle sortit de Paris avec la marquise d'AUuye, accompagnée de deux de ses enfants et d'une suite de vingt personnes; elle se rendit directement à Bruxelles et, après un séjour de six ans dans les Pays-Bas, s'embarqua pour l'Espagne « ayant, disait-elle, de grandes relations avec la reine qui l'aiderait à former pour son fils, le prince Eugène1, un établissement digne de lui.

1. Le célèbre prince Eugène de Savoie était le propre fils de la comtesse de Soissons et neveu du prince de Carignan que nous avons vu à Turin renvoyer la connétable de son palais.

La connétable eut, au premier moment, une grande satisfaction de voir sa sœur, mais cela ne dura pas longtemps : l'esprit d'intrigue de madame de Soissons et son détestable caractère ne tardèrent pas à l'éloigner d'elle; d'autre part, Marie n'était point satisfaite de la société que I'exsurintendante avait adoptée, et qui était loin de ressembler à celle qui fréquentait chez elle; aussi le projet d'habiter la même maison fut-il promptement abandonné, et la princesse réalisa enfin le désir qu'elle exprimait en vain depuis quinze ans, et qui était de s'installer dans une maison contiguë à un couvent ou communiquante l'intérieur avec le monastère, tout en gardant une entrée particulière et séparée qui lui permît d'en sortir à son gré.

Deux ans se passèrent ainsi et la comtesse de Soissons se vit tout à coup, en octobre 1688, menacée d'être expulsée du royaume d'Espagne.

« Madame la comtesse de Soissons, écrit l'ambassadeur de France1, a donné lieu depuis quinze jours à une intrigue fort considérable en cette Cour. Le roi d'Espagne était prévenu contre elle, et par une opinion assez particulière il l'accusait

1. Le comte de Rebenac, qui avait succédé au marquis de Peuquières et qui était fort lié avec madame Colonna sans que Louis XIV le trouvât mauvais.

de sortilège. Il s'est mis en tète depuis quelques jours que, sans un sort qu'elle avait jeté sur lui, il aurait eu des enfants. Cette pensée, Sire, l'a extrêmement troublé, et lui a fait prendre le prétexte d'une affaire qui était survenue entre des Espagnols et des domestiques de madame de Soissons dans laquelle Y (mot illisible) de madame de Monterey a été tué, pour lui faire insinuer par madame la connétable Golonna qu'elle ferait bien de se retirer en Flandre ; elle n'a pas voulu se conformer à cet ordre, quoique le marquis de Los Balbasès fût chargé de le confirmer. »

Madame de Soissons se plaignit à la reine, espérant qu'elle ferait changer cet ordre, et cette princesse lui ordonna, au contraire, de se soumettre à la volonté du roi. Mais les comtes de Mansfeld et d'Oropésa (ce dernier alors premier ministre) eurent assez de crédit pour empêcher qu'elle ne fût chassée de la Cour.

Voici le tableau que trace M. de Rebenac de la vie que mènent les deux sœurs, en octobre 1688 :

« La vie que mène ici madame la comtesse de Soissons consiste à recevoir chez elle tous les gens qui veulent y venir, depuis les cinq heures du soir jusqu'à deux et trois heures après minuit, elle sert une table de dix à douze couverts, dont cinq ou six sont remplis par autant de goinfres

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de profession qui y viennent tous les soirs sans y manquer ; ne jouent, ni ne parlent et ne font que se remplir de viandes, n'y ayant de nation au monde si sobre que l'Espagnole chez elle, ni si gourmande ailleurs ; c'est une expérience qu'on fait tous les jours en ce pays-ci. Le reste de la compagnie est formée d'une vingtaine de petites gens qui y vivent avec si peu de respect, qu'ils y entrent leurs cheveux attachés derrière, sans gonille1, leurs boucliers au bras, leurs grandes épées et leurs poignards. C'est, Sire, tout ce qui se peut apporter de familiarité et d'air de mépris pour la maison d'une femme de qualité ; aussi n'y paraît-il aucun grand seigneur, ou du moins fort rarement.

» Quant à madame la connétable, elle est ici dans un petit couvent dont elle sort quand elle le veut, elle ne se mêle d'aucune intrigue, sa conduite ne déplaît point à la Cour ; elle a beaucoup d'amis considérables et quoiqu'elle ne soit pas brouillée avec sa sœur, la comtesse de Soissons, personne ne s'était tant réjouie qu'elle de l'ordre qu'on lui avait donné de se retirer. »

Ici nous allons raconter un petit incident

' 1. La gonille était une espèce de hausse-col en carton, recouvert d'une toile fine et claire, empesée. Ce n'était ni une fraise, ni un rabat, ni une cravate, et cela tenait le col si droit que cela défigurait tout à fait.

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assez curieux. On voit à plusieurs reprises, dans la correspondance de Rebenac, qu'il était dans les meilleurs termes avec la connétable et fréquentait sa maison, tandis que le roi lui avait interdit de voir la comtesse de Soissons chez elle. On peut remarquer aussi, dans ses dépêches, que l'ambassadeur parle souvent à Louis XIV et à mois couverts d'une personne dévouée aux intérêts de la France qu'il consulte fréquemment, mais qu'il ne nomme jamais.

En lisant ces dépêches, la pensée nous vint que ce personnage mystérieux pourrait bien être la connétable elle-même. Le 46 janvier 4689, M. de Rebenac écrit * : « J'ai donné le portrait de diamants à la personne à qui Votre Majesté l'avait destiné. Elle l'a reçu avec reconnaissance et respect. — Je reçois tous les jours de nouvelles preuves de sa fidélité et de son affection. » Il semble, d'après la construction de la phrase, que ce portrait devait être destiné à une femme; puis, en général, les portraits de souverains destinés aux hommes étaient montés sur des boîtes d'or. Quelle est la femme à Madrid qui pouvait donner au roi des marques de fidélité et d'affection? Marie en était bien capable, avec sa facilité à oublier les injures et les mauvais traitements. Souvent déjà, elle avait rendu service aux ambas-

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