Archives étrangères, février et mars 1689. Espagne
digieuse d'huîtres, de citrons et de Jait glacé: Rebenac dément formellement ces bruits. .! ai, dit-il, tous vérifiés faux ». M. de Louville, qui succéda à Madrid à M. de Rebenac, ne doute [jaque la reine ne soit morte empoisonnée; la grande Mademoiselle, Madame, duchesse d'Orléans, bellemère de la reine d'Espagne, et Saint-Simon croient tous à l'empoisonnement. Ce dernier n'hésite pas à attribuer le crime à madame de Soissons; les soupçons qui avaient couru sur elle lors du procès de la Voisin donnèrent lieu, en effet, en Espagne à une légende qui se répandit très vite dans le peuple, et Saint-Simon la reproduit dans tousses détails, disant :
« La comtesse de Soissons venait quelquefois les après-dîner chez la reine par un escalier dérobé, et la voyait seule avec le roi. Ses visites redoublèrent, et toujours avec répugnance de la part du roi, il avait demandé en grâce à la reine de ne jamais goûter de rien qu'il n'en eût bu ou mangé le premier, parce qu'il savait bien qu'on ne le voulait pas empoisonner. Il faisait chaud, le lait est rare à Madrid. La reine en désira, et la comtesse, qui avait peu à peu usurpé des moments de tête-à-tête avec elle, lui en vanta d'excellent qu'elle promit de lui apporter à la glace; on prétend qu'il fut préparé chez le comte de Mansfeld. La comtesse de Soissons l'apporta à la reine qui l'avala, et mourut peu de temps après. »
Saint-Simon avait rapporté de son voyage d'Espagne cette histoire de lait empoisonné; mais on sait qu'il prêtait volontiers des crimes à ceux qu'il n aimait pas, il est donc bien difficile d'ajouter une foi entière à son récit. Quoi qu'il en soit, la comtesse ne quitta point de suite l'Espagne, ne voulant pas avoir Fair de céder à la crainte que pouvait exciter les rumeurs populaires. Mais au mois de mai, elle reçut Tordre de s'en aller de la Cour en six jours, et partit pour le Portugal où elle resta jusqu'en mai 1690.
Le roi, sans être consolé de la mort d'une femme qu'il aimait tendrement, céda aux instances de sa mère, et se remaria, au mois de juin 1689, avec la princesse de Neubourg.
Mais nous oublions un peu le connétable. Qu'était-il devenu pendant les sept années qui se sont écoulées depuis son retour à Rome?
Déjà en 1684, une crise assez forte d'étouffement et de palpitations l'avait obligé à se retirer peu à peu de la vie mondaine et fatigante qu'il menait habituellement ; il passa une année dans ses terres, pendant laquelle il vint fort peu à Rome. Cette maladie fut passagère et il reparut dans le monde, mais à de plus rares intervalles. Une assez grande mélancolie s'était emparée de lui, en même temps qu'un changement visible s'opérait dans son caractère, et, lorsqu'en 1686 il fit faire de nouveau la proposition à Marie de revenir à
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Rome, dans sa maison, lui promettant de bons traitements, plusieurs d'entre ceux qui avaient toujours douté de ses promesses précédentes, furent persuadés qu'en cette occurrence, il agissait de bonne foi.
Au mois de septembre 1688, il eut le chagrin de perdre son meilleur ami, le marquis del Monte; cette mort lui fit une impression profonde, et lorsqu'on lui en apporta la nouvelle, il s'écria : « Monde pervers ! monde pervers ! tu ne me tromperas plus » . Dans les premiers jours qui suivirent la mort de son ami, un de ses serviteurs le vit ouvrir une boîte où était un crucifix béni, il le baisa plusieurs fois en disant : « Seigneur, c'est à vous à conduire mon âme en paradis. Vos plaies ont à me sauver, je me confie dans cotre sang versé pour nous, assistez-moi au moment de ma mort1. »
A dater de ce moment, il fit des aumônes plus abondantes ; et souvent sans compter, il offrait aux pauvres tout ce qu'il avait dans les mains. « Rencontrant une fois un pauvre prêtre espagnol qui demandait l'aumône, il lui mit dans la main un doublon, et lui dit de venir secrètement dans
1. Tous ces détails et les suivants sont tirés d'un opuscule fort rare, publié à Rome en 1689 et signé par les cinq prêtres qui ont assisté le connétable pendant sa maladie. Cet intéressant document est intitulé : Relatione délia felice morte drtl Eccellentissimo principe, gran contestabile del Regno di Napoli il Signor Lorenzo Onofrio Colonna. Il est évidemment destiné à faire oublier la vie peu édifiante du connétable, par le récit fort détaillé de son repentir.
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son palais lorsqu'il serait dans le besoin ; le pauvre homme, confondu de l'accueil fait à sa requête par un si grand seigneur, contemplait le doublon sans parvenir à croire à une si bonne fortune ».
Son confesseur, le Père Paci, a noté dans la Relatione publiée après la mort du connétable, que « quand il s'offrait des occasions d'empêcher une jeune fille de courir le péril imminent de perdre son honnêteté, il subvenait promptement à ce danger, par de l'argent et d'autres secours confiés à son directeur spirituel pour une œuvre aussi intéressante ; il descendit même une fois de son propre carrosse, pour porter en lieu sûr la jeune fille en péril (lapéricolante), se contentant d'aller, lui, à pieds, comme un homme ordinaire, pendant un long bout de chemin ! »
On ne peut s'empêcher de sourire en lisant ce singulier détail, lorsque l'on connaît le passé du connétable.
« Non content d'exercer sa charité envers les pauvres et d'adresser à Dieu de nombreuses dévotions il parvint (ce qui lui sembla plus difficile), à vaincre les passions qui par la noblesse du sang et la hauteur naturelle de son caractère dominaient le plus en lui; tolérant avec une grande sérénité d'âme un mauvais procédé et rendant le bien pour le mal; ainsi il fit parvenir une grosse somme d'argent par les mains du confesseur de sa belle- fille, la princesse de Palliano, à
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quelqu'un qui l'avait gravement offensé. Et dans cinq autres circonstances connues de toute la Cour, il montra le même support vis-à-vis de ceux qui tentaient d'attaquer sa réputation et son rang desquels par le passé il se montrait si jaloux.
» A ce moment-là, Sa Béatitude le pape Innocent XI, avisé de la réforme que le connétable opérait dans sa vie, vint ajouter à plusieurs reprises ses avis paternels à de si bonnes dispositions, montrant désirer avec passion le salut de cette âme et avec un zèle ardent et une pastorale vigigilance, il lui fit représenter, entre autres choses, par la voix de divers religieux, la brièveté de la vie de ses ancêtres, lequel exemple devait l'engager à mettre en règle sa conscience envers Dieu.
» Au commencement du printemps, une maladie réputée d'abord légère par ceux qui l'entouraient, mais jugée fort grave par lui-même, à cause des grandes douleurs qu'elle lui occasionnait ne tarda pas à donner de sérieuses inquiétudes. 11 commença dès lors à se tourmenter fort des désordres et des violences de sa vie passée.
» Le mal augmenta rapidement et dans la nuit qui suivit le Vendredi-Saint, il souffrit si cruellement qu'il voulut dès le samedi matin faire son testament afin de se libérer du souci des choses de ce monde.
» Il fit venir auprès de lui son fils, le prince de
Palliano et monseigneur Carlo, son troisième onfant; don Marc Antonio étant alors à Milan pour les nécessités de son service. Sa belle-sœur la princesse de Sonnino, sa sœur la duchesse de Guadagnuolo et sa belle-fille la princesse de Palliano ne le quittaient point. Il donna à son fils aîné beaucoup de conseils salutaires et lui dit entre autres, qu'il devait voir par lui combien nous sommes peu de choses, mais qu'il ne devait pas r imiter parce qu'il n1 avait jamais rien su /aire de bon. Il lui recommanda ses vassaux et particulièrement ceux qui avaient été châtiés et sévèrement punis par lui, mais il dit cependant qu'il prenait Dieu à témoin d'avoir agi envers eux avec justice. Puis il lui recommanda de rester uni avec messeigneurs ses frères.
» Voyant au pied de son lit don Carlo son troisième fils, il lui parla avec une tendresse toute particulière ; il bénit son fils don Marco absent, au nom duquel il s'attendrit beaucoup et dit en pleurant qu'il l'aimait tendrement et le bénissait de tout cœur ; il ajouta qu'il lui avait écrit de ne point venir et de ne pas faire un voyage aussi fatigant sans aucun fruit puisqu'il ne pourrait pas arriver à temps pour le revoir. Puis il fit ses derniers adieux à la duchesse de Guadagnuolo, sa sœur et lui dit : « Je sais, duchesse, que y> vous n'avez jamais eu de mauvaises dispositions y> envers moi, comme moi je n'en ai jamais eu
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» contre vous », et il l'embrassa tendrement. Il fit de même avec la princesse de Sonnino à laquelle il dit : « que puisqu'elle n'avait pas encore fait » faire le tombeau de son mari, on le ferait faire » à côté de celui qu'il avait choisi pour lui-même. » » Alors le père Marchesi, prêtre de l'Oratoire et grand ami du connétable, crut le moment favorable de lui rappeler Madame sa femme; il répondit aussitôt en présence de tous les assistants qu'il l'avait toujours aimée au fond du cœur et qu'il regrettait beaucoup de ne pas l'avoir davantage satisfaite en toute chose, et qu'il désirait vivement que ces sentiments lui fussent rapportés; puis il ajouta que dans une lettre, laissée à part à monseigneur le prince de Palliano il déclarait mieux encore ses sentiments pour elle; et faisant appeler, par le Père Marchesi, le prince qui était dans la salle voisine, il lui recommanda en présence de tous, le respect et l'amour qu'il devait avoir pour sa très excellente mère, qu'il confiait à ses soins et k ceux de ses frères. »
Cette feuille ou lettre adressée à sa femme par le connétable, a une importance extrême; non seulement il y témoigne une tendresse et des regrets inattendus, mais il recommande à ses enfants le plus grand respect pour leur mère, à laquelle il demande pardon de n'avoir pas accédé à ses demandes, sans articuler un seul grief contre
elle. Voilà le point important pour les biographes futurs. Si Marie avait eu la méchante conduite dont ses ennemis l'ont accusée, son mari aurait pu, à son lit de mort, la lui pardonner, mais il eut accompagné ce pardon de conseils et de recommandations pour sa conduite future, comme il le fait pour ses fils. Au lieu de cela, il s'accuse seul, et recommande à ses enfants d'avoir pour leur excellente mère, tout le respect et tous les égards qu'elle mérite.
Personne que nous sachions, n'a relevé cela, ni cité cet espèce de codicille, sauf Saint-Evremond1. « Le connétable, dit-il, demanda pardon à sa femme par son testament et de peur que les apparences ne laissassent à ses enfants quelque ressentiment contre leur mère, il s'accusa lui-même et ne leur inspira pour elle que le respect, la reconnaissance et l'estime. »
Le connétable survécut encore quelques jours et supporta avec résignation les angoisses et les souffrances que lui causait sa maladie. Le matin du 15 avril, sentant sa fin approcher, il remercia tous ceux qui l'avaient servi tant pour le corps que pour l'âme.
» Qu'il plaise à Notre Père Céleste de nous concéder une telle mort et une telle repentance, mais n'at-
1. Remarques sur le plaidoyer de M. Erard. —Saint-Evremond, Œuvres complètes, t VIII, p. 343.
tendons pas de nous convertir à la dernière heure.» Gomme l'a dit le prince lui-môme dans ses dernières paroles : « Ma vie a été un scandale et une pierre d'achoppement pour les autres, je ne voudrais pas qu'il en fût encore ainsi de ma mort dans laquelle ils pourraient prendre unetropgrande confiance1.» Le duc d'Estrées, alors ambassadeur de France à Rome, ne pouvait manquer d'informer Louis XIV de la mort du connétable, il lui écrivit trois jours après :
Rome, 18 avril 1689 2.
« Le pape a témoigné un extrême déplaisir de la mort du connétable Golonna, qui arriva vendredi à la vingt et unième heure.
» Nonobstant ses violences, ses désordres et même quelques assassinats, dont le pape témoignait tant d'horreur au commencement de son pontilicat, il était devenu une espèce de favori, parce qu'il avait obligé Gogolludo3 à se dévouer sur le quartier à ses volontés. Le valet de chambre du pape entendit dire à son maître, quand on vint demander sa bénédiction pour le connétable :
1. « La miavita é statadi scandalo é d'inciampo ad altri, nonvorrei che fosse loro anco la mia morte, da cui prendessero soverchia confidenza. »