Cinquante onces dor à chacune
accordèrent facilement, mais sans lui donner un douvoir légal.
Quel était le personnage qui briguait ainsi et obtenait si aisément la protection de la connétable. Il est fort probable que c'était un de ces hardis aventuriers italiens coureurs de fortune que le gouvernement des vice-légats avait attirés à Avignon, cherchant des emplois ou un brevet d'officier dans la milice apostolique. Quoi qu'il en soit, don Alphée était réellement Sicilien et avant de se présenter chez la princesse, il avait étudié à fond la généalogie des Mazarin. Elle-même la connaissait fort bien et en parle à plusieurs reprises dans ses lettres et clans son Journal. Une fois munie du consentement de ses sœurs et de ses neveux, elle fit à don Alphée une donation dans les formes qu'elle qualifia de restitution et passa un acte authentique par devant maître Joachim Spinardy, le 11 août J 702 *. Voilà don Alphée bien et dûment mis en possession du leg de feu Joseph Possevere qui montait à la somme assez ronde de huit cents louis d'or, soit vingt mille livres. Cette donation faite, la princesse, toujours en mouvement, partit pour Nevers où elle passa quelque temps
1. Ces derniers renseignements nous sont fournis par la très intéressante brochure de M. Gustave Bayle, intitulée : Marie Mancini à Avignon. — Avignon, Séguin frères, imprimeurs-éditeurs, 1883. On verra dans cette brochure le texte même des actes notariés dont il est question ici.
chez son frère, puis elle revint pour l'hiver à Avignon.
Cependant l'argent donné à don Alphée ne lui fut pas délivré sur-le-champ, et une fois l'acte passé, se croyant certain d'entrer en possession de la somme, il surveilla moins ses propos. Un beau jour, il revint aux oreilles de la connétable que, s'étant enivré dans un repas d'officiers, don Alphée se vanta de l'avoir jouée de la bonne façon. Aussitôt, elle fit prendre par son fils le connétable, des informations précises à Palerme, desquelles il résulta que don Alphée Morandi n'avait pas le moindre lien de parenté avec la famille de Mazarin et n'était qu'un simple aventurier. La princesse, furieuse d'avoir été ainsi dupée, sollicita du vicelégat d'alors, monseigneur Banchonis, d'être relevée des serments prêtés par elle dans l'acte de donation du 11 août 1702. Les négociations durèrent longtemps, mais ces démarches ayant pris beaucoup de temps, ce fut seulement en décembre 1703, qu'elle signa l'acte qui la dégageait de ses promesses et qui consacrait une nouvelle donation des cinquante onces d'or, en faveur des sœurs Félicie, Victoire et Flavie-Catherine de la Rovère, religieuses dans le monastère de Saint-Jean de Lourigloume, de ladite ville de Palerme, filles de don Flavio de la Rovère, bien et dûment issues cette fois de la famille de Mazarin. Cette aventure dégoûta Marie de son séjour à Avignon et malgré
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l'installation assez coûteuse qu'elle y avait faite, elle partit pour Gênes peu de temps après.
Son fils don Carlo, le majordome du pape, vint bientôt la rejoindre pour essayer de la décider à se fixer définitivement à Rome, ses enfants étant désireux d'arrêter enfin, si faire se pouvait, ses perpétuelles pérégrinations. « Il espérait pouvoir la ramener avec lui et était chargé par ses frères de lui donner à choisir l'appartement qui lui conviendrait le mieux dans le palais Golonna, croyant qu'elle serait satisfaite des propositions que l'amour filial leur inspirait et pensant que la Casa Golonna ne manquait pas à de grandeurs suffisantes pour satisfaire même un génie né dans les splendeurs des Cours royales. » Malgré la tendresse de Marie pour son fils favori, elle n'accepta point ses offres, et il revint à Rome, fort désappointé, faire part à son frère le connétable du refus de leur mère. Celui-ci partit aussitôt pour Gênes avec sa seconde femme. La première, Lorenza de La Cerda, si détestée de sa belle-mère, était morte sans enfant en 1697. Le connétable ne s'attardant pas à la pleurer avait épousé trois mois après, Olimpia Panfili qui, réparant la stérilité de Lorenza, donna successivement à son mari, trois fils et deux filles. Marie la comblait de cadeaux et l'aimait beaucoup, aussi ses fils comptaient-ils sur son influence pour décider la princesse à se fixer à Rome et à mettre un terme à sa vie errante. Toutes les instances furent
inutiles, il semble que ce mouvement perpétuel, ces changements continuels de résidence, fussent pour elle une compensation nécessaire aux huit ans de réclusion forcée, subis en Espagne. Elle en convenait elle-même, disant en riant, qu'elle ne pourrait jamais assez voyager pour rattraper le temps perdu !
Au milieu de ses pérégrinations, elle conservait toujours l'idée fixe de revoir Paris ; toute liberté lui était donnée de voyager en France, soit à Nevers, soit à Marseille, soit à Lyon qu'elle aimait beaucoup et où elle s'arrêtait souvent ; mais Paris lui était-il ouvert ? Cette question fut agitée avec son frère, qui se décida à la poser au ministre M. de Barbezieux. La réponse ne se fit pas attendre; permission pleine et entière de venir à Paris était accordée à la connétable. Elle se hâta d'en profiter, et, le 5 septembre, elle descendait à Passy, dans une maison que possédait son frère. Accompagnée de deux femmes, deux écuyers et une douzaine d'hommes, tant valet de chambre, que laquais, cuisiniers, etc *,
La marquise d'Huxelles écrit le 14 septembre:
« La connétable Colonna qui était depuis quel-
1. La maison était située à mi-côte sur l'emplacement de la maison de santé du docteur Blanche, il y reste quelques arbres centenaires et les communs qui portent sur la rue Raynouard les numéros 47, 49, 51. C'est là que demeura Florian. Il existe encore quelques belles boiseries. (Note fournie par M. Antonin Guillois).
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que temps en Provence, a la permission du roi de s'approcher de Paris, pour voir sa famille et elle est depuis huit jours à Passy, où M. le duc de Nevers son frère a une petite maison. La connétable Golonna, fort détruite de sa personne, ne songe qu'à sa santé, mangeant peu, faisant faire son potau-feu dans sa chambre, marchant beaucoup et se moquant des écharpes et des culs de Paris, dont elle trouve déjà le climat froid et prétend aller passer son hiver à Gênes. Elle a deux femmes avec elle et dix à douze hommes de suite, ne se souciant point d'argent. M. le duc d'Harcourt lui a fait mille honnêtetés de la part du roi. Tout son esprit y est et le même ton de voix... Ces culs de Paris sont la troussure des dames de ce temps sur le dos, qui leur fait de si gros paquets qu'on ne leur voit plus la taille. »
Parmi les mille honnêtetés que le duc d'Harcourt avait pour mission de faire à la connétable, il était spécialement chargé de savoir si elle désirait venir à Versailles et de lui offrir de l'argent si elle en manquait. Précisément le contraire de ee que le duc de Gréquy lui offrait trente ans auparavant!
Mais cette fois-ci les temps étaient changés et Marie déclina avec une certaine hauteur l'une et l'autre proposition. On peut trouver fort extraordinaire qu'elle ne souhaitât point de revoir le roi, après l'avoir si passionnément désiré. Mais il est probable que l'amour-propre féminin l'emporta
sur la curiosité. Elle était fort détruite, nous dit madame d'Huxelles, et ne dut point se soucier de montrer à Louis XIV les traits d'une vieille femme. Il faut aussi ajouter à ce motif, celui de sa fierté blessée à tant de reprises par l'inflexible dureté du roi ; si elle voulut cette fois prendre sa revanche, elle fît bien.
Sa première visite à Paris, lui causa une vive émotion, mais l'enchanta. Une telle métamorphose s'était opérée depuis son départ en 1661, c'està-dire depuis quarante-cinq ans, qu'elle pouvait à peine se reconnaître. Elle écrit à son fds le cormetable que « Paris est si fort embelli depuis son départ, que c'est chose incroyable. Ses rues, ses ponts, ses bâtiments, ne se voient point ailleurs ». Sous l'impression de ce premier mouvement et peut-être, malgré tout, avec la secrète pensée de revoir un jour la Cour, la princesse annonça qu'elle passerait l'hiver à Passy.
Tout marcha très bien pendant un mois, mais dès le commencement d'octobre, elle se plaignit du froid, qui était, comme on le sait, son mortel ennemi; la maison de son frère était assez mal aménagée et au moment où l'on s'y attendait le moins, elle partit subitement le 14 octobre1. Elle s'arrêta de nouveau à Nevers et à Lyon, puis s'em-
1. La maison devint plus tard la propriété du duc de Penthièvre. C'est là qu'habitait madame de Lamballe la veille de la Révolution. (Note fournie par M Antonin Guillois).
barqua à Marseille, au mois de janvier, pour aller directement à Rome où un motif important et qui lui tenait au cœur, l'attirait. Son fils, don Carlo, majordome du pape, venait de lui annoncer qu'il devait être élevé à la pourpre, dans la prochaine promotion de cardinaux. Cette nouvelle remplit Marie de joie ; et lui fit hâter son départ pour Rome où elle arriva en février.
On lit dans le Diario di Borna, 2 mars 1706 :
« Sa Sainteté a convoqué le clergé ce matin malgré le temps pluvieux, voulant visiter le Vatican à pied, il descendit l'escalier avec trente cardinaux servi par le connétable Colonna, gouverneur ; et suivi par d'autres prélats et tout le cortège papal. 11 sortit de la colonnade et alla à Saint-Pierre où il y avait une foule infinie de peuple et il pria sa Majesté Divine pour la paix et la concorde entre les princes chrétiens.
» Le 10 mars, Sa Sainteté alla à l'hôpital des femmes, où il admit un grand nombre d'elles à lui baiser les pieds ainsi que la connétable (veuve) et la duchesse de Saganarola... »
Deux mois après cette cérémonie, le 17 mai, on lit dans la même gazette : « Le pape a promu cardinal en consistoire secret don Carlo Colonna, prince romain et majordome de Sa Sainteté. » Deux jours après, il recevait le chapeau des mains de Sa Sainteté.
Derniers voyages de la connétable. — Mort de son frère et de ses sœurs. — Grave maladie de son fils, le connétable; il meurt en 1714. — Le testament de la princesse. — Son arrivée à Pise. — Sa mort et son tombeau.
A partir de 1706, nous ne suivrons plus pas à pas la connétable, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, car fort peu de faits saillants peuvent se relever dans son histoire. Elle ne quitte plus l'Italie et se partage entre Rome, Florence et Venise; elle passe l'hiver de 1709 dans cette dernière ville, avec son neveu, le grand prieur de Vendôme, fds de sa sœur, la duchesse de Bouillon. Son fils, don Marco Antonio, vint la rejoindre avec sa femme, dona Diana, et sa belle-mère, dona Christina Paleotto de Bologne (l'ancienne maîtresse du connétable). Ils habitaient le palais du duc de Fiano Ottoboni, sur le grand canal ; et Marie logeait, avec son neveu, dans un palais du
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canal des Saints-Apôtres. Il est curieux de voir les deux anciennes rivales devenues grand 'mères des mêmes enfants, deux petites filles que la princesse aimait d'une vive tendresse « parce que, disait-elle, c'était une nouveauté, le destin ne lui ayant donné que des garçons ».
A partir de cet hiver-là, elle ne retourne plus à Venise, se plaignant d'y avoir souffert du froid, qui lui cause de grands maux de tête. Elle passe volontiers les étés dans sa villégiature de Sestri Levante, petite ville pittoresque située dans le golfe de Gênes et où ses fils et ses petites-filles viennent souvent la voir. On trouve, dans les journaux du temps, de fréquentes mentions des voyages du connétable, du cardinal et de don Marco pour visiter leur mère ou la ramener à Rome. Tous les détails que nous avons pu recueillir sur cette époque prouvent qu'ils lui témoignaient une tendre sollicitude.
C'est avec le cardinal, El Porporato, comme elle l'appelle, que sa correspondance semble avoir été la plus active.
« El Porporato, écrit-elle à son fils Philippe, a laissé passer trois courriers sans m'écrire, tout occupé qu'il est de chasse et de musique. »
Il était poète et protégeait fort les littérateurs, soit en faisant connaître leurs œuvres, soit en les pensionnant largement.
La connétable n'avait jamais cessé de suivre
MARIE MANCINI COLONNA. 51ï
avec attention les guerres avec Louis XIV et les affaires d'Espagne, la politique était toujours sa passion dominante, et, peut-être, dans les dernières années de sa vie, s'en occupait-elle d'une manière effective. Nous voyons, dans une lettre du nonce écrite de Florence en 1712, que la connétable avait eu plusieurs audiences particulières du grand-duc de Toscane ; on les supposait avoir trait à une négociation politique. Elle s'occupait également avec beaucoup de sollicitude de tout ce qui intéressait l'honneur et les intérêts de la Maison Golonna. Elle aimait beaucoup sa nouvelle belle-fille et lui envoyait souvent des présents ainsi qu'à son fils aîné, le prince Philippe, dont la santé était devenue son grand souci : il avait la pierre. Elle lui envoie des recettes éprouvées, elle fait faire une consultation, en France, par les meilleurs médecins. Avant sa maladie, elle commençait toujours ses lettres par lui dire sa joie d'avoir reçu de bonnes nouvelles de sa santé et de celle des siens. Elle s'occupe de mille détails le concernant, entre autres d'une perruque qu'elle lait faire, pour lui, à Paris, trouvant celles de Rome mal faites ; elle envoie à sa jeune belle-lille un manchon « qui est à la dernière mode d'Angleterre ». Elle lui avait déjà donné, au moment de son mariage, une grande partie de ses bijoux. « Maria, dit un contemporain, era madré prcmurosa per il bene dei figli e Vom)re délia casa. »
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Mais le temps passe, les années s'écoulent et la vieillesse arrive avec son triste cortège d'infirmités et de deuils. La princesse se plaint de la fatigue et restreint enfin ses courses vagabondes. La mort frappe successivement tous les siens. Elle perd son frère, le duc de Nevers, en octobre 1707, sa sœur, la comtesse de Soissons, en 1708, à Bruxelles, et enfin, la duchesse de Bouillon, la gentille Marie- Anne d'autrefois, meurt subitement à Paris, en 1 71 4. Elle apprit cet événement, qui l'affligea fort, pendant un séjour qu'elle faisait chez don Marco, à Bologne, et, peu de temps après, des lettres de sa belle-fille lui apportaient les plus mauvaises nouvelles de la santé de son fils, le prince Philippe. La maladie dont il souffrait depuis longtemps s'étant rapidement aggravée, la princesse partit sur-le-champ. Elle arriva à temps pour le revoir et, le 6 novembre 1714, il expira dans ses bras. Elle éprouva un chagrin d'autant plus violent de cette perte, que, parmi les trois enfants que laissait le connétable, il n'y avait qu'un seul garçon, d'une santé assez faible.
Peu de temps après, elle repartit pour Livourne. D'année en année, les sentiments religieux, dont la connétable n'avait pas une étincelle dans sa jeunesse, s'étaient fortement développés. Sans attacher d'importance à des minuties, elle témoignait hautement de sa foi en toute circonstance. En 1691, après la mort de son mari, elle avait fait, à Ma-
drid, un testament dont nous possédons la copie entière et dans lequel, après avoir donné à son fils aîné la part qui lui revenait de droit, elle laissait la majeure partie des économies qu'elle avait faites sur sa fortune personnelle à son fils le cardinal. Mais, depuis lors, le prince Marc Antonio s'était marié et la connétable avait vu naître deux petites-filles qu'elle chérissait. La mort de son fils Philippe lui fit désirer de retoucher ce testament et elle voulut pour cela consulter un religieux espagnol, le Père Ascanio Salvatore, homme fort habile et fort savant, qu'elle avait pris pour confesseur pendant les séjours qu'elle faisait à Pise où il résidait pour cause de santé.
Elle quitta Sestri Levante et partit pour Livourne à la fin d'avril afin de gagner Pise de bonne heure; elle apportait avec elle son testament écrit en espagnol, mais dont voici la traduction littérale :
Traduction du testament de madame Marie Manciiu1, veuve de Son Excellence le connétable Colonna (qui est au ciel), fait à Madrid le ii septembre 469t.
« Au nom de Dieu, Notre-Seigneur et de la linte- Vierge Marie sa vraie mère. Amen. » Que tous ceux qui verront cet écrit, sachent