‹ Une Princesse romaine au XVIIe siècleChapitre 10 sur 77 · lîibl. nat. ,cabinet des titres; de la l'ortc · texte numérisé non relu

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74 UNE PRINCESSE liOMAINE AU XYII" SIÈCLE.

11 va sans dire que madame Mazarin tint sa sœur au courant de son évasion ; aussitôt, la connétable conjura son mari d'aller au-devant d'elle jusqu'à Milan. « La tendresse que j'ai toujours eue pour elle, dit Marie, me fit entreprendre ce voyage avec une satisfaction incroyable, et je n'oubliai rien pour y faire condescendre M. le connétable ; il fit de son côté tout ce qu'il put pour m'en dissuader, alléguant les excessives chaleurs. Enfin, après y avoir consenti, de l'air que l'on fait les choses pour lesquelles on a une extrême répugnance, nous partîmes au mois de juillet (1668), accompagnés de la comtesse Paleotti, et arrivâmes en six jours à Milan, où le marquis Spinola de Balbasès, mon beau-frère, était alors gouverneur par intérim.

» Trois jours après notre arrivée, il eut avis que madame Mazarin était à une journée de là; nous allâmes aussitôt pour la recevoir et la trouvâmes plus belle que jamais, nonobstant une assez grande blessure qu'elle s'était faite à la jambe, en tombant de cheval ». Nous verrons plus tard quelle était cette blessure.

Une grande déception attendait Marie, si heureuse de revoir une sœur qu'elle chérissait, et si impatiente de lui confier des peines qu'elle cachait à tout le monde. Elle avait compté sans l'égoïsme et l'incurable frivolité d'Hortense.

« Comme madame de Mazarin venait de France,

MARIE MANCINI COLONXA.

dit la connétable, l'esprit tout plein de belles modes, elle apportait jusqu'à l'humeur de la nation, qui ne juge que par l'extérieur et n'estime les gens qu'à proportion qu'ils se mettent bien. Par malheur pour nous, la marquise, ni moi, n'étant pas vêtues du bel air, nous fûmes reçues fort froidement et notre ajustement fut raillé comme il le méritait. »

Après cette réception, qui glaça la connétable, ils reprirent le chemin de Milan, où ils arrivèrent le soir du même jour, sans que la duchesse témoignât la moindre reconnaissance de l'accueil si empressé qu'elle venait de recevoir. Il fallut attendre à Milan, chez les Balbasès, la guérison de sa prétendue blessure. Chacun était impatient de voir cette beauté célèbre, et l'admiration qu'elle excita put satisfaire la vanité la plus exigeante.

« La plupart des choses ne correspondent guère à l'opinion que Ton en conçoit, dit Marie, ou l'habitude que l'on se fait à les voir en diminue en apparence le prix. Il n'en était pas de même de la beauté de ma sœur; elle paraissait plus grande encore qu'on ne se l'était imaginée, et on y découvrait de nouveaux charmes toutes les fois qu'on la voyait, ce qui n'arrivait pas aussi souvent qu'on le désirait. »

La connétable garde un silence discret sur l'amour de la solitude qui possédait à ce moment-

là madame de Mazarin ; plus tard elle deviendra plus explicite.

Hortense devint à Milan d'une humeur si retirée et si solitaire, qu'elle n'avait de communication avec personne qu'avec ses domestiques et était presque toujours renfermée dans l'appartement qu'on lui avait donné. Le plus souvent elle gardait le lit, pour faire panser sa blessure, ou si elle sortait, ce qui arrivait rarement, « c'était toujours en déshabillé, dit Marie, mais toujours plus charmante ; son accident ayant contribué, par un effet peu ordinaire, à la rendre plus belle, et l'habit négligé ne lui donnant pas moins d'éclat que le plus magnifique.

» Au bout de quelques semaines, mon frère vînt nous trouver et témoigna une joie extrême de voir ma sœur, mais quelqu'un de ses domestiques*, à qui, par un excès de bonté, elle avait laissé prendre un très grand empire sur son esprit, rompit bientôt par son impudence la bonne intelligence dans laquelle ils vivaient, que je renouais pour quelques jours seulement ; un second différend a^^ant depuis succédé à ce premier, comme je le dirai ailleurs. »

La vérité est que le duc de Nevers s'aperçut

1. Le mot domestique n"avait pas à cette époque raeception que nous lui donnons aujourd'hui. 11 signifiait quelqu'un faisant partie de la maison; et chez les grands seigneurs la maison comportait toute une suite de gentilshommes de petite noblesse.

très vite du motif secret qui retenait madame de Mazarin chez elle : c'était tout simplement un goût très vif pour un certain Couberville qu'elle avait décoré du titre de chevalier. Cet homme la dominait entièrement ; elle lui sacrifiait même les siens, tenant sa porte close pour son frère et sa sœur lorsque Couberville était chez elle.

Ce Couberville n'était autre qu'un écuyer du chevalier de Rohan, que ce dernier avait donné à la duchesse pour l'escorter. Sa présence et les manières familières dont il usait avec elle, donnèrent lieu à des propos trop justifiés. Voici les vers qui coururent à ce sujet :

Du chevalier

Aimable duchesse,

Du chevalier

Prendre l'écuyer.

Ce n'est pas d'une beauté fière

Si votre cœur va toujours en arrière,

Hélas ! hélas !

A quoi bon tant d'appas.

La princesse Colonna ne pouvait croire à un tel abaissement, mais elle commença cependant à avoir des doutes à la suite de certaines rumeurs fort graves qui coururent dans Milan sur le compte de la duchesse. Marie, désolée, voulut partir aussitôt. « J'étais alors si chagrine, dit-elle, que je pressai M. le connétable de me permettre d'aller à Venise

avec ma sœur et mon frère, mais il répondit à ma très humble requête qu'il ne pouvait partir si tôt, ni ne voulait consentir que j'y allasse sans lui.

» Ce refus et la manière dont il me le fit, irrita si fort mon esprit, qui s'aigrit par la résistance, surtout quand je connais qu'on se fait un plaisir de me contredire; que dès lors, je fusse sortie de chez lui, si la marquise Spinola de Balbasès n'eût vaincu mon ressentiment par la force de ses raisons et ne se fût entremise pour nous raccommoder. »

La marquise Spinola de Balbasès était la propre sœur du connétable et, en toute circonstance, Marie se plaît à rendre justice à sa bonté et à son désir de voir l'accord se rétablir entre les deux époux. Quant au marquis de Balbasès, il ne pouvait souffrir la connétable à laquelle il ne pardonnait pas de lui avoir si lestement tourné le dos à leur première entrevue, lorsqu'elle le prit pour son mari ; il lui fit chèrement payer plus tard un incident de si peu d'importance.

Le connétable avait d'excellentes raisons pour prolonger son séjour à Milan; il attendait l'arrivée du marquis de Mortara que l'Espagne venait de nommer gouverneur de cet État. Mais voyant qu'il tardait plus qu'il ne se l'était imaginé, il céda aux instances du duc de Nevers et consentit à partir pour Venise. Il se dispensa pour le moins

(l'y faire un long séjour, et s'excusa sur la parole qu'il avait donnée à M. le cardinal Chigi d'aller à Sienne pour une partie de chasse. Le duc de Nevers resta à Venise laissant ses sœurs et le connétable partir pour Sienne. Le cardinal Chigi, propre neveu du pape Alexandre VII, était l'admirateur déclaré de la connétable qui accueillait ses soins avec une faveur marquée. Elle avait plus d'un motif pour cela. Le cardinal était beau-frère de la princesse Chigi, rivale en toute chose de la princesse Colonna, laquelle triomphait de voir à ses pieds et de posséder chaque jour chez elle un des hommes les plus influents de Rome.

Le cardinal n'était point encore arrivé à Sienne. Les Colonna s'arrêtèrent à Bologne, où ils retrouvèrent la belle marquise Paleolti, mais le connétable ne la courtisait plus et Marie n'en étant plus jalouse, vivait dans de forts bons termes avec elle. « On nous donna plusieurs fêtes à la campagne pour nour divertir, dit la connétable; les déplaisirs que me causait ma sœur et le ressentiment que j'avais de sa mauvaise humeur ne me permettaient point de prendre plaisir à rien du monde.

» Cependant nous étant rendus à Sienne aussitôt que nous sûmes que M. le cardinal Chigi y était arrivé, nos chagrins diminuèrent un peu par la réception que nous fit son Éminence et par les magnifiques repas qu'il nous donna durant

quinze jours que nous y restâmes. D'ailleurs, les plaisirs de la chasse dont nous jouissions tous les jours, nous faisaient passer le temps agréablement, et particulièrement à ma sœur, qui se plaisait extrêmement à cet exercice : les coups de sa main étaient aussi inévitables que ceux de ses yeux. »

Le duc de Nevers arriva à Sienne peu de temps après ses sœurs, mais ce séjour si gai fut bientôt troublé par une nouvelle dispute entre le duc de Nevers et madame de jMazarin, au sujet de Gouberville. Le duc reprocha vivement à sa sœur les libertés qu'elle autorisait cet homme à prendre chez elle, l'insolence de son ton et de son maintien; enfin il la prévint que, si cela durait, il ferait sauter le prétendu chevalier par la fenêtre. Madame de Mazarin s'emporta si fort contre son frère qu'il repartit immédiatement pour Venise, au grand chagrin de Marie. Loin de recevoir quelques consolations à ses peines comme elle l'avait espéré en se réunissant avec sa famille, elle n'y trouvait que de nouveaux chagrins.

Après le brusque départ du duc, les Colonna et madame de Mazarin rentrèrent à Rome à la Toussaint. Hortense s'installa chez sa sœur, « Continuant, dit Marie, à se faire une solitude dans notre maison comme elle avait fait à Milan, ne nous laissant que très rarement jouir de sa vue et de sa conversation et ne voulant recevoir de

visite de personne. J'avais un sensible déplaisir de cette retraite, et mon frère qui revint à Rome quelques jours après, en était aussi surpris que fâché. »

Sachant désormais fort bien à quoi s'en tenir sur le véritable motif de ce goût subit pour la solitude, la connétable, après avoir épuisé tous les raisonnements vis-à-vis de sa sœur, se décida à parler àCouberville lui-même et lui dit crûment ce qu'elle pensait de ses façons d'agir. « Ce cavalier un peu preste, dit-elle, loin de s'excuser, me répondit assez impertinemment et, ayant parlé de mon frère en des termes désobligeants et peu respectueux, je lui dis qu'il sortît de la chambre à l'instant et qu'il trouverait en bas qui lui apprendrait à vivre et à avoir pour les gens de la qualité de mon frère la vénération qu'il devait. Il obéit donc et sortit fort en colère. »

Madame Mazarin, oubliant toutes les convenances, quitta à l'instant le palais Colonna et se réfugia chez sa tante, la comtesse Martinozzi. Quant à Courbeville, un peu inquiet des suites de cette aventure, il se hâta de partir pour Civita- Vecchia, mais il y fut bientôt arrêté et mis dans une forteresse pour adoucir son humeur fière ; il n'en sortit que quelques mois après. On croira peut-être que cette aventure causa de graves inquiétudes à Hortense qui se voj^ait ainsi privée de l'appui considérable des Colonna à Rome. 11 n'en fut rien ; elle charma ses ennuis en jouant de

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la guitare. « Je me retirai chez ma tante, dit-elle, où je demeurai quelque temps enfermée comme dans une prison ; néanmoins, quelque affligée que je fusse, je ne pus m'empècher de rire aux éclats de l'offre qu'elle me fit un jour de danser les Matassins aux sons de ma guitare pour me divertir. » Madame de Marti nozzi avait alors soixante-dix ans !

Le duc de Mazarin apprit bientôt par ses correspondances de Rome la sortie de la duchesse du palais Colonna ; il sollicita aussitôt le pape de faire enfermer sa femme dans un couvent. Hortense, avertie de cette démarche, voulut en prévenir les effets et prit la résolution de se retirer dans le couvent de Campo-Marzo auprès de leur tante doua Gléria dont il a été question au début du Journal de Marie. Elle était sûre de trouver là une retraite fort douce et tous les soins imaginables de la part de sa tante, qui eut une joie infinie de la voir arriver.

Pendant cette retraite forcée de madame de Mazarin, le carnaval de 1669 se passait brillamment à Rome. Le connétable, devenu amoureux de la princesse Chigi, ne négligeait rien pour se faire valoir à ses yeux. « Le prince Colonna, disent les gazettes * , a paru plus qu'aucun autre seigneur de cette cour par les tournois, courses de bague et autres divertissements qu'il a donnés

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