‹ Une Princesse romaine au XVIIe siècleChapitre 33 sur 77 · Archives royales de Turin · texte numérisé non relu

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On avait su, en efifet, à Turin, qu'une bande de bravi, arrivée en même temps que le gentilhomme du connétable, rôdait dans les alentours ; le duc leur fit donner la chasse par une escouade de cavaliers afin de rassurer la princesse, et D. Maurizio prétendit que ces sinistres personnages étaient envoyés par le gouverneur de Milan à la recherche d'un assassin, chose parfaitement fausse. Se voyant poursuivis, ils se hâtèrent de quitter le pays ; mais la connétable demeura persuadée qu'ils avaient pour mission de l'enlever si elle avait entrepris de s'éloigner de Turin.

Quelque monotone que fût l'existence de madame Colon na dans son couvent, elle ne semblait pas s'y déplaire. Les nombreuses visites qui assiégeaient son petit parloir faisaient diversion à la clôture ; l'une d'elles, entre autres, semblait particulièrement la distraire : celle du petit prince de Piémont. Cet enfant, d'une beauté et d'une intelligence extraordinaires, était du même âge que le petit Don Carlo, troisième fils de la connétable, pour lequel elle avait toujours témoi. gné une préférence marquée. Plus d'une fois, dans ses conversations avec le duc, elle s'était attendrie à la pensée de ses enfants abandonnés à des soins étrangers; le duc, qui adorait son propre fils, offrit à Marie de le lui envoyer chaque jour ; elle accepta, et le petit prince, qu'elle gâtait et comblait de cadeaux de toute espèce, la

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prit en passion et demandait sans cesse à être conduit auprès d'elle.

Le temps s'écoulait donc paisiblement, et, depuis l'incident des bravi de D. Maurizio, la connétable semblait fort calme. Le nonce, persuadé, comme le duc, qu'on n'obtiendrait rien d'elle par la violence, s'efforçait de faire partager cette opinion au cardinal Altiéri. Celui-ci répondit en quelques lignes qu'il était d'accord. « Quand Madame était en France, écrit-il, on désirait, sans oser l'espérer, qu'elle se décidât à venir en Italie ; maintenant, elle y est venue de son propre gré; elle sera donc encore mieux disposée, si l'on ne cherche à l'influencer que par de douces prières et de bons traitements, sans y employer la force... »

Au fond, le cardinal Altiéri, quelque lié qu'il fût avec le connétable, avait de ses atï'aires matrimoniales par-dessus la tète, et il ne demandait pas mieux que de rester en dehors.

A ce moment, le prince apprit que sa femme allait recevoir la visite de la marquise Paleotto. Gela le jeta dans une nouvelle anxiété. La marquise, son ancienne maîtresse, abandonnée par lui pour une nouvelle conquête, ne lui avait point pardonné, et, par une bizarrerie assez curieuse, elle s'était, dès lors, intimement liée avec madame Colonna. Le connétable pouvait justement supposer que la visite de la marquise,

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qui le détestait, n'était pas précisément destinée à encourager le retour de sa femme. Il craignait même qu'elle ne vînt concerter quelque projet de fuite. Le nonce fut prévenu de cette visite et prié en même temps d'empêcher la marquise de loger au couvent avec son amie. Il l'obtint facilement de l'archevêque; mais il ne put priver ces dames de se voir, et de conférer longuement au petit parloir.

Madame Paleotto engagea Marie, de tout son pouvoir, à ne point se fier aux promesses du connétable, lui disant qu'à Bologne, à Florence et à Rome, où chacun s'était fort préoccupé de sa fuite, et de l'issue de cette escapade, Tavis unanime déclarait son retour imprudent si ce n'est périlleux, étant donné le caractère vindicatif du connétable, dont il venait de donner des preuves récentes ^

Les paroles de la marquise tombèrent dans un terrain bien préparé, elles réveillèrent avec force les craintes assoupies de madame Colonna et lui causèrent une agitation qui se traduisit par une fièvre assez inquiétante. Le nonce, MM. de Gomont etdeServien envoyaient chaque jour des bulletins de sa santé à leurs cours respectives. D. Maurizio expédiait des dépêchas à Rome, et cette indisposition, qui dura quelques jours, occupa ces chan-

1. On l'accusait, à Rome, d'avoir cherché à faire assassiner Monseigneur Altoviti. Ces vengeances étaient dans les habitudes du temps, comme on l'a vu par la mort d'Angelelli et justifiaient les terreurs de la princesse.

celleries autant qu'une affaire d'État. Le duc, plus alarmé que tous, envoyait ses médecins visiter, trois fois par jour, madame Golonna; il lui écrivait de sa main chaque matin.

Enfin, au bout de huit à dix jours, elle obtint la permission de se lever, et de recevoir quelques personnes ; mais elle refusait de manger et ne voulait goûter qu'à la maigre portion d'une des religieuses, qu'elle lui faisait demander à l'improviste, ou à quelques mets apprêtés sous ses yeux par Moréna. Elle finit par avouer au duc la cause de celte singularité ; la marquise Paleotto lui avait persuadé que son mari chercherait, d'une manière ou d'une autre, à se défaire d'elle, et que D. Maurizio, étant chargé de cette honnête mission, pourrait aisément gagner une des femmes que le connétable avait envoyées de Rome ; rien de plus facile alors que de glisser du poison dans ses aliments. Inquiet de l'extrême surexcitation de la connétable, le duc n'essaya pas delà contredire; mais il lui offrit de lui faire apporter des mets de sa propre table, par un homme de toute confiance, ou par Moréna elle-même, sous prétexte d'un régime particulier à suivre pendant sa convalescence; elle y consentit. Cependant son agitation nerveuse ne se calmait pas, et le projet, qui germait depuis un an dans sa tête, prenait corps de plus en plus; elle résolut de le confier au duc. Il s'agissait de quitter Turin pour se rendre à

Ghambéry, auprès de sa sœur. Cette confidence surprit et affligea S. A. R. qui mit d'abord tout en œuvre pour en détourner la princesse ; mais, en y réfléchissant, il pensa que ce voyage calmerait ses nerfs agités; et, après avoir obtenu sa parole qu'elle reviendrait, ils décidèrent d'en faire confîdenceà l'archevêque et à M. deGomont. Gelui-ci écrit à son ministre * :

« Il s'est dit et redit tant de choses dans cette conversation, que, si j'entreprenais d'en faire le récit et le portrait au naturel, une journée ne suffirait pas pour le mander à Votre Excellence, outre que je ne crois pas devoir le donner par écrit: à mon retour, je pourrai le faire de vive-voix. Car, chose assez curieuse à savoir, c'est qu'il fourrait encore être que monseigneur V archevêque et moi n ayons ims la clef de toute celte conversation bien que nous ayons été présents... »

Gomont ne cro3^ait pas au retour de Marie.

L'archevêque donna l'ordre à la supérieure de laisser sortir madame la connétable à la prière que lui fit S. A. R. en personne; et madame la connétable écrivit une lettre au cardinal-patron à Rome, pour le prier de lui accorder la permission de rentrer au couvent à son retour de Ghambéry, « lequel, dit Gomont, doit être à la fin de ce

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