‹ Une Princesse Romaine au XVIIe SiècleChapitre 29 sur 77 · Affaires étrangères, Turin · texte numérisé non relu

Affaires étrangères, Turin

Il va sans dire que le duc, après avoir acquis la certitude du dénuement dans lequel se trouvait madame Colonna, avait donné sur-le-champ les ordres nécessaires pour qu’elle fût défrayée de tout dans son modeste couvent. Il la pria de faire venir de Rome des femmes et des officiers de service, ce qu’elle fit en effet, et ses gens lui rapportèrent sa cassette de pierreries que le connétable ne voulut point garder; enfin le duc se comporta d’une manière tout opposée à celle dont le roi avait usé aux abbayes du Lys et d’Avenay.

Quand Louis XIV lut dans la dépêche de Gomont le trait du collier de perles, ce dernier souvenir du passé ne laissa pas de lui causer une certaine émotion ; il fit expédier promptement dix mille pistoles à madame Colonna, quoiqu’il ne dût point lui continuer cette pension une fois qu’elle serait hors de ses États.

Au bout de peu de jours, elle se trouvait acclimatée; une seule chose lui déplaisait, la clôture rigoureuse du monastère de la Visitation. Gomont écrit le 29 janvier :

« Madame la connétable est toujours ici dans son couvent, j’ai été la voir deux fois....

» Son Altesse Royale y va presque tous les jours. Ce prince m’a dit à diverses reprises qu’il s’apercevait que madame la connétable s’ennuyait dans le couvent, qu’elle voudrait fort en pouvoir sortir, et y rentrer à sa volonté; mais que ce

n’était point l’usage à Turin . Elle est aussi-

réjouie dans ses aventures, que si elle était dans toutes les prospérités du monde. Il lui est arrivé quelques femmes et des domestiques, tout cela lui manquait. »

Gomont dans ses dépêches insiste malicieusement sur la fréquence des visites du duc à la belle recluse; le nonce observe aussi, non sans inquiétude, l’intimité qui s'établit entre eux. Il est certain que Charles -Emmanuel se sentait chaque jour attiré davantage par cette femme mobile, fantasque, passant des larmes à la gaieté, et de la folie au désespoir; cette variété même ne la rendait que plus séduisante. 11 cherchait à l’égayer et à la distraire par tous les moyens possibles, et le nonce nous donne la description d'une fête originale arrangée par le duc, en grande partie pour divertir la connétable.

« Une neige abondante donna lieu au divertissement des slitte (traîneaux). On prépara tout ce qui était nécessaire à la course, hier, sur la place Château. Les traîneaux étaient divisés en quatre quadrilles de six, chacun ayant avec lui un cavalier pour régler la marche du cheval; ils comparurent à son de trompe dans l’ordre suivant : en tête du premier était madame la duchesse, avec une livrée couleur de feu, servie par le comte de Verrue. Dans le second la princesse Louise avec

une livrée couleur feuille morte avec un manteau noir, en signe de veuvage, servie par don Gabriel de Savoie. Dans le troisième, la marquise de Dronero, de couleur bleue céleste, avec le prince Philibert. Dans le quatrième, la comtesse de Sales, de couleur orange, avec Son Altesse. Les autres dames, servies par d’autres cavaliers, étaient vêtues selon la couleur de leur propre quadrille. Chaque escadron rompit deux lances sur deux centaures dressés des deux côtés de la place, puis, percèrent à coups de flèches les dragons, et après cela à coups de pistolets tirèrent sur les lions, et finalement attaquèrent les panthères avec l’épée.

» Les simulacres de toutes ces bêtes féroces, étaien t disposés dans la largeur de la place pour pouvoir diriger les coups, pendant une marche de cheval réglée d’une certaine façon pour simuler de cette manière une chasse.

» Après cela les traîneaux coururent à la rencontre l'un de l’autre, et puis deux à deux, et augmentant peu à peu de nombre, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à celui de six. Ils firent à la fin, une sorte de cavalcade mêlée comme en confusion, mais au milieu de cette apparente cohue apparaissait toujours la division des groupes, dans lesquels la régularité des mouvements et des tournants les plus difficiles, réjouissait les yeux de toutes les dames et cavaliers qui étaient aux fenêtres des palais entourant la place. A l’intérieur

le peuple spectateur satisfaisait sa curiosité en admirant la bizarrerie et la richesse des habits, l'adresse du maniement des armes et encore plus la vérité de l’action que les cavaliers et les traîneaux feignaient de représenter. »

Le récit de ce brillant spectacle n’a rien jusqu’à présent qui puisse blesser la susceptibilité d’un mari qui sait sa femme bien et dûment cloîtrée dans un couvent ; mais hélas ! le nonce a la malencontreuse idée d’ajouter :« Finalement pour récréer madame Colonna, on recommença la course sous les fenêtres du monastère, d’une desquelles elle put très bien voir une si belle pantomime. »

Il n’en fallait pas tant pour mettre le connétable hors de lui, d’autant plus que Lorenzo Colonna était, de l’avis de tout le monde, le plus brillant cavalier, le plus hardi, le plus adroit des princes romains; à Naples et à Venise il avait la même réputation dont il était fier et fort jaloux. Il ne lui plut point de lire le récit des succès du duc dont il commençait à prendre ombrage, et l’attention même de ce prince, de faire recommencer la seconde partie de la course sous les fenêtres de Marie, ne lui fut pas plus agréable.

Le but unique du connétable, en désirant l’arrivée de sa femme à Turin, était de lui rendre la vie si dure et si triste, entre les quatre murailles d'un cloître, qu’elle en fût réduite à souhaiter son

retour à Rome. Il avait écrit au duc, précisément quatre jours avant la fameuse course de traîneaux, la lettre que voici :

Le connétable Colonna au duc de Savoie.

4 février 1G73.

« J’estime être une bonne fortune particulière que madame ma femme, après tant de changements et de variations, commence à reconnaître ce qui est convenable pour elle et pour moi, soit son retour en Italie, et qu’elle se soit arrêtée dans ce monastère de la Visitation, où la protection de Son Altesse, que j’ai déjà expérimenté envers moi et envers ma maison, me fait espérer que dans une conjoncture aussi importante, elle doit plus que jamais m’être utile. L'honneur de cette maison exige que Votre Altesse, par un effet de sa rare humanité, fasse insinuer à Madame que pour adoucir les choses passées, Tunique remède sera de rester cloîtrée en permanence dans le couvent, sans admettre aucune distraction qui puisse l’éloigner du bon projet par lequel elle se remettra complètement à moi ; et ne point permettre que, sans je le sache, elle puisse faire quoi que ce soit d’autre. De telles grâces m’ont été trop généreusement accordées par Sa Majesté Très Chrétienne, pour que je n’en espère pas de moins

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importantes de la bonté de Y. A. R. c’est-à-dire qu’elle reste enfermée dans ce couvent sur ma demande expresse et n’en sorte point dépendant absolument de ma volonté, pour des raisons qui me regardent comme mari ; et je le demande aussi comme très humble et très obéissant serviteur de Votre Altesse.

» Les bons offices de Sa Sainteté notre Saint- Père le pape viendront s’ajouter à ma supplique, car dans son saint et paternel zèle, et avec uu extrême désir de réussir, il m’a, depuis l’époque de ma catastrophe, assisté et appuyé de ses grâces autant qu’il l’a pu. »

Cette lettre ne laisse prise à aucune équivoque , le connétable a parfaitement compris que la retraite dans un monastère peut être une simple affaire de forme selon la manière de l’entendre et de l’exécuter. Mais à ses yeux le couvent de la Visitation doit devenir pour la princesse sa femme une prison dont le duc de Savoie sera le geôlier.

On peut aisément croire que le duc, chevaleresque et galant comme il l’était, ne songea pas un instant à accepter un tel rôle vis-à-vis de celle qu’il avait accueillie, non comme une prisonnière qui se rend à discrétion, mais comme une femme de qualité, libre de ses actions, qui se fie à la protection d’un honnête homme.

Le connétable s’obstinait à ne pas comprendre

la position délicate du duc; il entra dans une violente colère lorsqu’il apprit la fête des traîneaux et les attentions de tout genre proportionnées, du reste, à la condition de la princesse, et que le duc continuait à lui prodiguer.

Il s’en plaignit hautement à Rome, et s’adressa même au ministre de Savoie, le chevalier Nicolas Gazelli, pour faire cesser ce qu’il appelait un scandale.

Ce dernier écrit au duc le 14 février 1673 :

« J’ai su, par M. le cardinal Charles Barberini, que le connétable Colonna fait grand cas de la bonté exercée par V. A. R. envers madame la connétable sa femme, mais que dans le but qu’il a de se réconcilier avec elle, il serait à propos que V. A. R. ne lui témoignât pas tant de bienveillance dans cette conjoncture, et qu’elle réservât de lui témoigner son amitié pour des circonstances plus opportunes. »

Puis le 21, le même ministre écrit de nouveau au duc pour lui demander deux grâces de la part du connétable : « 1° qu’un certain gentilhomme envoyé par le prince Colonna pour servir madame la connétable et se tenir auprès de sa personne, ne soit pas empêché d’exécuter cet ordre par quelque motif que ce soit, indiqué par madame la connétable; 2° que, si Madame parlait de partir

de Turin pour aller ailleurs, ou se disposait à le faire secrètement, V. A. R. veuille bien opérer adroitement pour Ten empêcher, et donner des ordres opportuns où Madame se trouve, le tout afin de bien disposer les choses en vue de la réconciliation désirée entre ladite dame et ledit seigneur connétable. »

Sur ces entrefaites, l’arrivée inopinée du duc de Nevers vint surprendre la princesse. Pressé par son beau-frère qui frappait à toutes les portes, il se décida à venir à Turin et à essayer d’emporter d'assaut le consentement de sa sœur de rentrer à Rome, proposant de venir la chercher dans quatre mois, après les couches de la duchesse de Nevers. Marie répondit qu’elle ne pouvait encore prendre cet engagement, mais qu’elle réfléchirait peut-être et retournerait à ce moment-là à Rome, avec son frère; le duc repartit peu satisfait.

Aon content de toutes ces démarches qui ne réussissaient guère, le connétable les fit appuyer par un bref du pape; le moyen n’était pas neuf, et il l’avait employé sans beaucoup de succès auprès de Louis XIV. Le nonce, avant de remettre le bref au duc, crut devoir rendre visite à la connétable, ce qu’il faisait souvent, au grand ennui de celle-ci, car le pauvre homme était fort lourd; il recommença pour la centième fois les mômes discours. « Elle m’écouta avec une grande patience, écrit-il naïvement, mais se borna à me répondre

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