‹ Une profession de foi Cartésienne [microform]Chapitre 11 sur 26 · POUR ÊTRE TOUJOURS DISPOSÉ A BIEN JUGER ET A BIEN AGIR · texte numérisé non relu

POUR ÊTRE TOUJOURS DISPOSÉ A BIEN JUGER ET A BIEN AGIR

Il ne peut, ce me semble, y avoir que deux choses qui soient requises pour être

i. Discours de la Mélkode et Choi.r de lellres, édition Firniin Didot, pp. lii»), 157, 158, lettre à la reine de Suède, du 20 novembre 1647.

EXTRAITS HE DESCARTES

EXTRAITS DE DESGARTES

toujours (lisjK)sr à hi<'i! juj;('r, Tune est la connaissance (le la vérité, et raulrerhal)itu(le

qui fait qu'on se souvieut et qu'on acquiesce ;» celte conu;nssanc(^ loules les fois que Toccasion le requiert. Mais pour c(^ qu'il u'y a que Dieu seul qui sache parfaitement toutes choses, il est besoin que nous nous cnnlentions de savoir celles qui sont le plus à noire usage; entre lesquelles la premièi-e et la principale est qu'il y a un Dieu, de qui toutes choses dépendent, dont les perfections sont infini^^s, dont le pouvoir est inunense, dont les décrets sont infaillibles : car cela nous apprend à recevoir en bonne part tout ce qui nous arrive, comme nous étant expressément envoyé de Dieu. Et pour ce que le vrai objet de l'amour est la perfection, lorsque nous élevons notre esprit à le considérer tel (pTil est, nous nous trouvons naturellement si enclins à l'aimer, que nous

tirons même de la joie de nos afflictions, en pensant que sa volonté s'exécute en ce que nous les recevons.

La seconde chose qu'il faut connaître est la nature de notre âme, en tant qu'elle subsiste sans le corps, et est beaucoup plus noble que lui, et capable de jouir d'une infinité de contentements qui ne se trouvent point en cette vie ; car cela nous empêche de craindre la mort, et détache tellement notre adection des choses du monde, que nous ne regardons qu'avec mépris tout ce qui est au pouvoir de la foilune.

A quoi peut aussi beaucoup servir qu'on juge dignement des œuvres de Dieu, et (ju'on ait cette vaste idée de l'étendue de l'univers que j'ai taché de faire concevoir au ti'oisième livre de mes principes. Car si on s'imagine qu'au delà des cieux il n'y a rien que des espaces imaginaires, et que tous les cieux ne sont faits que pour le

EXTRAITS DK DESCAHTKS

EXTRAITS DE DESCARTES

service do la lorre, ni la lern' qiio pour rhomme, cola fait qu'on est enclin à penser que celle terre esl notre principale demeure, et cette vie noire meilleure; et (lu'au lieu de connaître les perfections qui sont véritablement en nous, on attribue aux autres créatures des imperfections qu'elles n'ont pas, pour s'élever au-dessus d'elles; et, entrant en une présomption impertinenle, on veut être du conseil de Dieu, et prendre avec lui la charge de conduire le monde; ce qui cause une inlinité de vaines inquiétudes et fâcheries.

Après qu'on a ainsi reconnu la bonté de Dieu, l'immurlalité de nos âmes et la grandeur de Funivers, il y a encore une vérité doni la connaissance me paraît fort utde, qui esl (jue, bien que chacun de nous soit une personne sé|)arée des autres, et dont par conséipient les intérêts sont en quelque façon dislincls de ceux du reste du monde,

on doit toutefois penser qu'on ne saurait subsister seul, et qu'on est^en effet Tune des parties de Funivers, et plus particulièrement encore Tune des parties de celte terre. Tune des parties de cet Etal, de cette société, de celle famille, à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance; et il faut toujours préférer les intérêts du tout dont on est partie à ceux de sa personne en particulier; toutefois avec mesure et discrétion; car on aurait tort de s'exposer à un grand mal, pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays; et si un homme vaut plus lui seul que tout le reste de sa ville, il n^iurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver. Mais si on rapportait tout à soi-même, on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes, lorsqu'on croirait en retirer quelque petite commodité, et on n'aurait aucune vraie amitié, ni aucune tîdélilé, et

EXTRAITS DE DESCAUTES

EXTRAITS DE DESCARTES

généralement aucune vertu; au lieu qu'en se considérant comme une |)artie du |)ublii% on prend |)laisir à faire du bien h tout le monde, et même on ne craint pas d'exposer sa vie pour le service d'autrui, lorsque l'occasion s'en présente; jusque-là qu'on voudrait aussi |)er(lre son àme, s'il se pouvait, pour sauver les autres : en sorte que cette considéiiition est la source et Torigine de toutes les [dus héroïques a<'lions que fassent les hommes. Car |)our ceux ([ui s'exposent à la mort par vanité, pour ce qu'ils espèrent en être loués; par stu|)idité, pour ce qu'ils n'appréhendiMit pas le danger, je crois qu'ils sont plus à plaindre qu'à priser. Mais lorsque quelqu'un s'y expose pour ce (pTil croit (jue c'est son devoir, ou hien lorsqu'il soulVre quelqu autre mal, alin qn il en revienne du bien aux autres, encore qu'il ne considère peut-être |)lus expressément qu'il fait cela, pour ce qu'il doit plus

au public dont il est une partie, qu'à soimême en son particulier; il le fait toutefois en vertu de cette considération, qui est confusément en sa pensée; et on est naturellement porté à l'avoir, lorsqu'on connaît et qu'on aime Dieu comme il faut; car alors, s'abandonnant du tout à sa volonté, on se dépouille de ses propres intérêts, et on n'a point d'autre passion que de faire ce qu'on croit lui être agréable. Ensuite de quoi on a des satisfactions d'esprit et des contentements, qui valent incomparablement davantage que toutes les petites joies passagères qui dépendent des sens.

Outre ces vérités qui regardent en général toutes nos actions, il en faut aussi savoir beaucoup d'autres, qui se rapportent plus particulièrement à chacune ; etles principales me semblent être celles que j'ai remarquées en ma dernière lettre, à savoir que toutes nos passions nous représentent les biens à

KXTIÎAITS UE DESCAUTES

EXTHAITS DE DESCAKTES

la recherche desquels elles nous incitent, beaucoup |)lus grands (|u ils ne sont vérilablement, et que les plaisirs du cor|)s ne sont jamais si durables que ceux de Tàme, ni si grands quand on les possède, qu'ils parais- - lit quand on les espère. Ce que nous devons soigneusement remarquer, afin que lors([ue nous sommes émus de quchpie passion, nous suspendions notre jugement jusqu'à ce qu'elle soit apaisée, et que nou> ne nous I ii>>ions pas aisément tromper ()ar la fausse a|>narence des biens de ce monde.

A quoi je ne puis ajouter autre chose, sinon qu'il faut aussi examiner en particulier toutes les mœurs des lieux où nous vivons, pour savoir juscproù elles doivent être suivies; et bien que nous ne |)uissions avoir des démonstrations certaines de tout, fine devons néanmoins prendre parti, et einf>rn<*^er les opinions qui nous paraissent les plus vraisemblaldes touchant toutes les

clioses qui vionnenl en usage, afin que, lorsqu'il esl en question d'agir, nous ne soyons jamais irrésolus; car il n'y a que la seule irrésolution qui cause les regrets et les

re|)entirs.

Au reste, j'ai dit ci-dessus qu'outre la connaissance de la vérité, l'habitude est aussi requise pour être toujours disposé à bien juger; car d'autant que nous ne pouvons être continuellement attentifs à une même chose, ([uelque claires et évidentes (iu'aient été les raisons (jui nous ont persuadé cidevant une vérité, nous pouvons par après être détournés de la (croire par de fausses apparences, si ce n'est que par une longue et fréquente méditation nous l'ayons tellement imprimée en notre esprit, qu'elle soit tournée en habitude; et en ce sens on a raison dans l'école de dire que les vertus sont des habitudes : car, en effet, on ne manque guère faute d'avoir en théorie la con-

EXTRAITS DE DESGAUTES

EXTRAITS DE DESGARTES

naissance de ce qu'on doit faire, mais seulemenlfautederavoiren pratique, c'est-à-dire, faute d'avoir une ferme habitude de le croire. Et pour ce que, pendant que j'examine ici ces vérités, j'en augment(^ aussi en moi l'habitude, j'ai particulièremenl obligation à Votre Altesse de ce qu'elle permet que je l'en entretienne*.

DU BIKN I:N (iÉNÉUAL

Quand on considère Tidée du bien pour servir de règle à nos actions, on le prend pour toute la |)erfection (|ui peut être en la chose qu'on nomme bonne, (d. on le compare

1. Discours de la Méthode et Choix de lettres , édition Firmin Didot, pp. 101, 102, 103, lOi, lettre à Madame Elisabeth, du 15 juin 16i5. Ces extraits de cette lettre ont été déjà partiell«'ment reproduits par nous, dans notre exposé « une profession de foi cartésienne ».

à la ligne dioito qui est unique entre une infinité (le courbes auxquelles on compare les

maux

Page 1