LA HAINE L'AMOUR ET LOPTIMISME
L'amour que nous avons pour un objet qui ne le mérite pas, nous peut rendre pires que ne fait la haine que nous avons pour un autre que nous devrions aimer; à cause qu'il y a plus de danger d'être joint à une chose qui est mauvaise, et d'être comme transformé
en elle, qu'il n'y en a d'être séparé de volonté d'une qui est bonne. Mais quand je prends garde aux inclinations ou habitudes qui naissent de ces passions, je change d'avis :
1 Dhconrs de la Méthode cl Choir, de leUres, cdilion Firmin m.lol, p. Hr,,leUre à Ma.la.ne Elisabclh,de mars 1646.
EXTHAITS DE DESCARTES
EXTRAITS DE DESCAHTES
car voyant que Tamour, quehine déréglée qu'elle soit, a toujours 1(^ ])ien |K)ur ol)jel, il ne me senil^h' pas (lu'ellc» puisse InnI. corrompre nos mcrui-s (|ue l'ail la haine, qui ne se pro|)Ose que le mal. Kl on voil par expérience que les plus gens de bien deviennenl peu à peu malicieux, lorsqu'ils sont obligés de haïr quelqu'un ; car* encore même que leur haine soit juste, ils se représentent si souvent les maux qu'ils reçoivent de leur ennemi, et aussi ceux qu'ils lui souhaitent, que cela les accoutume peu à peu à la malice. Au contraire, ceux qui s'adonnent à aimer, encore même que leur amour soit déréglée et frivole, ne laissent pas de se rendre souvent plus honnêtes gens et |)lus vertueux que s'ils occupaient leur esprit à d'autres
pensées
L haine est toujours accompagnée de tristesse et de chagrin; et quelque plaisir que certaines gens prennent à faiie du mal aux
autres, je crois que leur volupté est semblable à oelle (les démons, qui, selon notre religion, ne laissent pas d'être damnés, encore qu'ils s'imaginent continuellement se ven"-er de Dieu en tourmentant les hommes dans les enfers. Au contraire l'amour, tant déréglée qu'elle soit, donne du plaisir; et bien que les poètes s'en plaignent souvent dans leurs vers, je crois néanmoins que les hommes s'abstiendraient naturellement d'aimer s'ils n'y trouvaient plus de douceur que d'amertume; et que toutes les afflictions dont on attribue la cause à l'amour, ne viennent que des autres passions qui l'accompagnent, à savoir, des désirs téméraires et des espérances mal fondées '.
Lorsqu'on peut avoir diverses considérations également vraies, dont les unes
1 Discours de la Méthode et Clioix de lettres, édition Firmin Didot, pp. 172, 173, lettre à M.ChamU.du f'fuvrier Ml.
EXTRAITS DE DESCARTES
EXTRAITS DE DESCARTES
li3
nous porlenl à être conlenls, et les autres au contraire nous en empêchent, il me semble (|ue la |)ru(lence veut que nous nous arnMions pi"irui|)alement à celh^s qui nous donnent de la satisfaction; et même à cause que presque toutes les choses du monde sonttelles, qu'on les peut regarder de quelque côté qui les lait paraître bonnes, et de quelqu'autre ([ui fait qu'on y remarque des défauts, je crois que si Ton doit user de son adresse en queUiue chose, c'est principalement à les savoir regarder du biais qui les fait paraître à notre avantage, pourvu que ce soit sans nous
iom|)ei
Î1 n'y a que la faussé philoso[)hie d'ilégésias, dont le livre fut défendu par lUolomée, pour ce que plusieurs s'étaient
1. Discours de la Méthode et Choix de leUre>\ édition Firmin Didot, pp. 105, U6, lettre à Madame Elisabeth, de septembre 1»'>45.
tués après l'avoir lu, qui tache à persuader que celte vie est mauvaise ; la vraie enseigne, ^ tout au contraire, que, même parmi les plus tristes accidents et les plus i)ressantes douleurs, on y peut toujours être content, pourvu qu'on sache user de sa raison '.