Réminiscence de Maupassanl
UNt: PHOFESSION DE FOI CARTICSIENNK
(ju'il crée et voir beau c'est aimer. Héci[)ro(iiicment, qnicon(|iie aime voudrait recréer Tohjet (le son amour. Cela étonne au premier abord. Mais réfléchissez un instnîil. N'avez-vous pas assisté à des brouilles, à des scènes terribles, entre deux amis, ou entre un amoureux et sa maîtresse, ou de père à iils? El à (|uoi tenaient ces brouilles et ces scènes? Celui (jui aimait ne visait à rien moins i[nh recréer Tobjet <le son amour suivant Timage, suivant T « idée » qu'il s'était forj^^ée — on ne sait pour(|uoi, on ne sait par (luelle lubie, par quel basard — du dit objet. Pauvre objet! Celui qui aime lui im|)ute à crime de ne pas être tel qu'il s'était imaj^nné (|u'il était. El le pauvre obj(^t n'en peut mais et il s'indii^ne et il se fâche et chacun souiïre de son coté; celui (jui aime de ne [)as pouvoir créer à nouveau l'objet de soîi amour, tant il est vrai (ju'amour et création sont, par nature, même chose, la création ayant, sans doute, toujours, à ses cotés, l'amour et l'amour frémissant et faisant retentir l'air de ses plaintes de ce qu'il n'a pas, à ses cotés, toujours, la création.
UNE PROFESSION DE FOI GAllTÉSIENNE 29
Cette idée de moi en Dieu, par où Dieu m'aime et me crée, est mon coin de Dieu; par elle je suis l'œuvre et Dieu me fait toujours; un trait par ici, un trait par là : voici (juil efface, voici qu'il retouche. C'est donc qu'il me voit; c'est donc que ce que je suis Lui importe. Ce que je suis Lui importe... mais alors j'ai, mes moindres actes, mes moindres pensées, ont une action sur Lui; le rapport entre moi-même et 1' ce idée » de moi ([ui est en Dieu est un rapport d'action réciproque. Petite imai^e qui est plus que moi, sur qui j'agis et q ni agit sur moi! Maintenant que je la connais, ou, du moins, que je sais qu'elle existe, je Faime. Et elle m'est d'autant plus chère qu^elle est éternelle car il ne peut exister un jour rien que Dieu n'ait de tout temps prévu et il ne peut exister un jour rien dont Dieu, de tout temps, ne se souvienne ^
J'expliquais cela dans un train à un jeune homme - fortintelligent, mafoi ! - ce Maisalors, dit-il à peu près en ces termes, je réclame Fim-
1. Réminiscence d'Edmond Bailly. U légende de diamant. chapitre des Triades.
ITNK PROFESSION DE FOI CARTESIENNE
UNE PROFESSION DE FOI CArIÉSIENNE
mortalité pour les auiinaux, |)oiii' les arl)res. » Un peu surpris, saisi dès Tabonl, car je n'y avait pas pensé, je «lus convenir (|u'on pouvait riirore ajouter les rochers et tout le reste du ménage de notre univers et de tous les univers qui soient et qui (uiissent être, enfin (|ue c'était riminortalité vraiment universelle. Ilélas! Qui dit trop ne dit rien. Tout étant toujours il semhle ({ue Tinlini, la perfection, riiarinonie, la vie, viennent s'engloutir dans la contusion, le néant et rimniohilité. Vivre, n'est-ce pas changer? Tout ce qui est en Dieu vit et par conséquent change. — Evidemment. — l'out ce qui est en Dieu est éternel comme lui et par conséquent ne disparaît jamais, ne change pas, c'est-à-dire ne vit pas. — Evidemment. — Le moyen d'accommoder ces contraires et de sortir d'un cercle si parfaitement viciiMix*? Les choses qui sont en Dieu auraient-elles, par hasard, ce don [)récieux et unique d'échapper à cette loi de la vie — perdre pour pouvoir
1. « Encore que nous ne puissions rien imaginer <le ce qui est en Dieu. » Discours de la Méthode el Choix de lettres, édition rirniiîi Didot,p. HO, lellre àM. Glianut,(lu i"' février lOi".
gagner — ? Pourraient-elles aller de l'avant sans ahandonner du terrain en arrière? Pourraient-elles marcher tout en se tenant immohiles?
N'importe! Ma tâche uniqiie me paraît telle; rendre plus parfaile l'idée de moi en Dieu; elle est, ce me semhle, celte idée, entourée des idées en -Dieu de mes passions; si ces passions sont tenues dans de justes hornes, elles accroissent ma volonté, qui est ce que reflète proprement l'idée de moi en Dieu; autrement, elles l'étou tient; dans le premier cas l'éclat de l'idée de moi en Dieu devient de plus en plus hrillant, dans le second cas il devient de plus en plus terne et morne. Le mal moral n'est mal que par ra|qiort à moi ; il est hien ])ar rapport à mes passions; il est ma défaite, il est leur victoire; dans cette lutte, les privations et les souffrances du temps présent me paraissent petites compaiées à l'avenir de l'idée de moi en Dieu; d'ailleurs je suis, peut-être, comme soutenu; peut-être mon idée fait-elle partie d'un système, de la communion en Dieu d'autres idées, idées de parents, d'amis, d'anges, de
UNI-: i»iu)Vi:ss[ON di: foi cartésienne
saints, de saintes; que ces êtres n'aient pas précisément vécu, ou ne vivent pas, tout de la sorte (|u'on veut me représenter, il m'est éizal; ce à quoi mn vénération s'adresse c'est à l'élre précisément délini par son culte et par sa légende; la feuille yotlii(iiie de la vii^ne ditlere de In feuille vulgaire que seuls connaissent les botanistes; et cependant qui doute (pi'il n'y ait en Dieu une idée de la feuille gothique de la viiiue à tout le moins aussi vivante que n'est l'idée de la vulgaire? Héros ou aïeux, dieux et déesses, forces de la nature divinisées, tinrent chez certains peuples la place des anges et des saints et parfois tirent éclore de pures lleurs d'adoration dont le parfum monta, peut-être, tout aussi bien, vers Dieu '
Retournons-nous maintenant et considérons dans leur ensemble les idées en Dieu, tout ce
1. En ce sens pp. lll, qnemenl ésotcvique, pa Société Théosopliiqiie).
et (le Saint l^Miact\ pp. 1 Raillet, tome i, Paris, li(»innie qui porte Dieu celui (jui a Jésus-Cihiist re[>rit Trajan, (|ue non Dieux qui nous aident à
112, 113 de Llslnmisme et son enseir Kdmond Bailly (éditions de la — Voir aussi un entretien de Trajan 'fO, -r^O de la Vie des Saints d'Adrien
.MDCCX : « Qu'est-ce donc qu'un ? reprit Trajan. — C'est, dit Ignace, dans le co'ur. —Vous croyez donc, s n'avons pas dans notre âme les
combattre nos ennemis? -
monde divin *; un amour réciproque les relie à Dieu, Dieu à elles : cet amour se nomme le Saint Esprit. Si Dieu est comme la quintescence de tous les univers, visibles et invisibles, physiques, intellectuels, spirituels, le Saint- Esprit est comme la (juintessence de Dieu.
Idées en Dieu, monde divin, pensée, langage, parole intérieure de Dieu se nomment ao*;'^^, le Verbe, et le Verbe contient le Christ.
Quel est le Christ?
Quis est Chrlstus:^
Nous ne remonterons jamais trop haut et nous ne nous donnerons jamais à nous-mêmes trop d'éclaircissements.
J'avais trois ami^ charmants; un ami, sa femme et sa mère. Ils habitaient ensemble et s'étaient toujours connus. Qu'une mère ait toujours connu son fils, cela s'entend. Qu'une femme ait toujours connu son mari, cela se peut, si tout enfant, elle le connaissait déjà. J'avais coutume de dire que je n'aimais pas Monsieur, que je n'aimais pas Madame, que
1. Cette expression « le mon<le divin >» est empruntée à l'enseignement de M. Edmond Bailly.
LNK PROFESSION DE FOI CAUTÉSIFNNK
j'aimais le inénag^e. Et de fait qui aurais-je aimé si ce n'est le ménag-e? « Nous sommes un », disail fièrement la jeune femme et le jeum* mai'i n'en pensait |)as nnuiis. (^ elail aussi le ménage (|ui m'aimail un peu. Ayant f^oùté (le cette amitié je trouvais les autres amitiés boiteuses : un homme seul c'est si peu (le chose; une femme pas davantage; avec l'un, avec l'autre, on n'est compris qu'à moitié; il v n des mouvemc^nts du cœur qui ne se contient qu'à la femme, devant son mari; il y a des rythmes de la pensée que l'homme seul peri^oit d'un autre homme devant la femme
recueillie.
Ce (|ue j'aimais donc plus particulièrement en ce ménage c'était l'être complet : l'homme
et la femme.
Mais un beau jour le mari fut fort malade et je vis cette soutlVance des deux, physi(iue et morale. Des semaines, la mort alt(Midit à la porte, puis, lassée, s'en alla. Après quel(|ues années Madame fut très malade à son tour et Monsieur se désespéra.
Et le ménage m'était [jIus cher; ce que
j'aimais cette fois dans le ménage c'était la soulTrance de l'ami.
J'étais lier de l(Mirs qualités; de quehpies insuffisances, je gémissais. Plus parfaits, je les eusse aimé davantage mais assez de perfections me les rendaient doux à aimer; je m'en tenais là et, réfléchissant, il m'était aisé de savoir, par cet exemple, que j'aimais d'autant plus que l'objet de mon amour était plus complet, plus parfait, plus douloureux et plus ému lui-même d'amour pour moi.
Or donc, qu'il ne soit plus question de moi, mais de Dieu.
A l'é^'-ard de Dieu, Tamour du ménage devient de la piété, la douleur reste la douleur, la perfection la perfection. Faisons, comme disent les mathématiciens, croître cette piété, catte douleur, cette perfection, faisons, dépassant les bornes et les possibilités de notre monde visible, du ménage une harmonie transcendante, un être absolument complet, purement un : la femme a cessé d'être femme autrement qne par le cœur; l'homme ne se reconnaît plus de même, que par lui. Alors, à l'horizon des
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images successives, à la limite, comme disent, encore, les mathématiciens, le rôle de la mère et celui de ré|)ouse, n'ayant pins de raison de se dislini:ner, se confondeni; la sai.'^essc et l'ondion vaporeuse de la hvs vieille mère se sont muées en la fraîctieur dr' la jeune épouse. Il reste un homme et une vierge-mère, — ensemble indissoluble*.
Ainsi se précise la notion du <( Fils de rhomme » ou, comme disent toujours les mathématiciens, de Thomme-limite, mieux encore, de retre-raisonnable-limite; la femme complète le c( Fils de Thomme » ; elle est auprès de lui son auréole et quelque chose de son amour; astre pale, elle reflète ce (|ui vient de Dieu^ Et, d'ailleurs, caressant, mobile, limpide et perfide, rélément féminin n'est-il pas autour de ce roc, l'élément maie, comme Tonde
1 . La Vierge-Mère est nettement envisagée comme complément du « Fils de l'homme » dans La craie dévotion à la Sainte Vienje, traité de Grignion de Montfort, saint Breton qui mourut à quarante-trois ans en 111(1 (nouvelle édition, imprimerie S. Pacteau, Lu(;on).
2. Les f/loirrs de Marie par Saint Alphonse de Liguori, tome I, édition Victor LecolTrc, p. 325, Oraison de Saint Bernard.
qui rachète le peu qu'elle est et son inconsistance native par un trait unique, mais qui suflit : elle seule, sur noire terre, sait refléter le ciel?
Ayant auprès de lui la Vierge-Mère, le c( Fils de l'homme » est idéalement complet, comme idéalement parfait, douloureux, pieux; il remplit donc les quatre conditions nécessaires et suflisanies pour que Dieu jiit à son égard un amour maximum; dès lors, comment croire que Dieu créant constamment le « Fils de l'homme », de même qu'il crée constamment toute chose, et l'aimant d'un amour maximiun, ne s'identifie pas avec lui dans une unité substantielle, c'est-à-dire sous-jacente? Dieu ainsi idenlifié au « Fils de l'homme » ou, si l'on veut, le « Fils de l'homme » ainsi identifié à Dieu, se nomme le Christ.
Nous vovons, plus généralement, que Dieu tend à ne faire qu'un avec les justes, suivant le degré de leur perfection, de leur douleur S de leur piété, et cet aspect de Dieu compatissant
1 .. Le Seigneur est proche de ceux dont le cœur est aflligé. » Psaume XXXllI, verset 18 (Bible de Sacy).
UNE IMH)FESS10N DE FOI CARTESIENNE
aux justes qui souffrent et ainsi uni cà eux, ce personnage si caractérisli(|ue, pour notre bonheur le plus grand, du Dieu très haut, cette personne divine, en un mot, se nomme toujours
le Christ.
La souffrance infinie de Dieu, en tant que (iirist, est œuvre de ré(hMnplion, de rachat, d'équilibre, c'est-ù-dire oppose, dans la balance, aux souffrances des justes un bien adorable qui est la souffrance de Dieu : cettiî souffrance est le bien des justes. Le Dieu-Christ s'incline devant les souffrances imposées par le Dieu- Destin car rharmonie du tout, sa perfection, exigent imperfections et soulïrances parti(dles^ Souffrances des justes (pii répandent, à Timage de la nuit semée d'étoiles, la [)aix sur le monde! L'éblouissant soleil des biens sensibles s'efface, des rayons incomparablement |dus délicats deviennent perceptibles, les vérités méta[)hysiques se révèlent : la nuit lomlje, les étoiles se lèvent.
1. Descartes, .l/</(//^a^/o/<5, Méditation (juatrième, p. lirMle Fédition Lefèvre et Descartes, (Euvrc^ choisies, édilion Garnier, p. 111.
Le cœur est un organe qui se meut, qui meut, qui est composé de cellules, qui doit avoir une odeur et une saveur propres.
Mais si seulement nous admettons, avec Descartes, que le fluide nerveux naît du sang et est distillé dans le cœur, le spectacle qui se déroule devant nous est alors tout autre : c'est un vaste panorama. Ensemble le fluide nerveux de tous les hommes forme un élément. Et le cœur au c< Fils de l'homme » apparaît comme le moteur et le générateur central de cet élément. C'est sur ce cœur que se réfléchit le rayon d'En Haut, c'est par ce cœur, par la nuée nerveuse issue de ce cœur, que ce rayon agit sur nous.
Édifice admirable que cet édiflce de la Religion Catboli(pu' Romaine que couronne la dévotion au Sacré-Cœur! Édiflce intangible! Est-ce à dire qu<3 le Catholicisme Romain soit parfait? Non, il n'échappe pas aux imperfections qui sont la condition môme d'existence de toutes les religions indistinctement — ainsi la
TNE PROFESSION DE FOI CAllTKSŒNNE
routine et rinlraiisii^canco — ni, non plus, à telles ou telles ini|)erfections comme il s'en rencontre en chaque religion <lelerniinée et qui sont inséparables de sa nature propre.
La routine d'abord, (juel métier n'a la sienne! Un certain nombre d'attitudes, de gestes, de paroles, de formules, de livres, passent et repassent sans fin, toujours |)areils, dans la vie d'un religieux ou d'un prêtre. Spirituellement, intellectuellenuint, sentimentalement, broyé, il est comme réduit en une pâte molle, |)étri, puis laçonné «mi un lypedélini dont le tem[)S se charge peu à peu de durcir à jamais les contours. Mais de semblables procédés de fabrication ne se retrouvent-ils pas, à quelques degrés et nuances prés, dans tous les corps fermés avec, comme consécpience, çà et là, orgueil, vanité, c'est-à-dire goût des distinctions, des cadres, des éticpiettes, puis, parfois, quelques écarts d'insolence et quelques petitesses? Ces corps inventent peu, leur initiative est faible : ils conservent. C'est chose absurde, (juand on recrute une équipe de gens pour conserver, de leur demander un esprit critique
et novateur. N'est-il pas clair que, si les religieux et les prêtres avaient un esprit critique et novateur, l'Église Catholique Romaine, Tun des plus précieux bijoux de l'humanité, tomberait en morceaux? On demande aux murailles de soutenir et d'abriter et non de marcher en avant. Et, si les murailles marchaient, le temps serait venu non pas de se réjouir mais de gémir. Cette routine d'ailleurs des religieux et des prêtres n'est pas dégradante mais ennoblissante; elle est délicieuse et parfumée comme un vieux vin, une antiqueliqueur. Les mêmes gestes, les mômes formules, indéfiniment répétés, contiennent à la longue un sens de plus en plus doux, velouté, mûri et
subtil.
Le laïque, en religion, a son rôle aussi, rôle de confident, de conseiller indispensable à ses frères et sœurs, les autres laïques. 11 connaît mieux leurs maux qu'il partage. Il est plus que le clerc exposé aux tentations. N'ayant rien d'assuré, pas même le gîte et la pitance d'un trappiste, ni le milieu, ni le respect que donne l'habit, il est parfois plus ému de pitié.
Libre en loules les choses de la vie, il a, parfois, dans la pensée et dans l'action, |Kirlant dans le conseil, plus (riiiilinlive et les vues plus just<*s*; sa psycholo<;ie, parfois, est [dus line. Libre, il est encore, entrer les confessions relifiieuses diiïérenles, cet ami commun (|ui concilie.
En elïet s'il est bon que des prêtres, et des religieux de certains ordres soient intransigeants, à la façon des chiens de garde, sans quoi l'intégrité des dogmes et des rites risquerait fort d'être mal déf(Midue, les laïques peuvent aimer loules les religions, sans en prati(iuer plus d'une car on ne sait bien qu'un langage et à la condition de le prati(pier seul.
Or donc, les religions, l'une l'autre, se complètent. Tel trait d'uiK^ religion (jui, pour une mentalité, est un défaut, est, pour une autre
1. « Il nie semblait «lue je pourrais rcnconlrcr beaucoup plus de vérité dans les laisoiuicuicnts que cliacuu lait, touchant les alTaires qui lui iinporleut et dont l'événeinent le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, (|ue <lans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun elTet. » Discours de la Mélhode, première partie, p. 8 de l'édition Lefèvre et Discours de la Méthole et Choix dr lettres, édition Firmin Didot, !►. l.').
mentalité, une vertu bienfaisante. Mais alors, au milieu de tant de diversités des religions, de tant de contrastes entre elles, où se trouve la vérité? N'est-elle pas comme perdue dans cet imbroglio? Et quelques-uns de s'écrier : & Il faut dissiper l'erreur, à bas la superstition! Il n'y a (pi'une vérité; toutes les religions dilTèrent les unes des autres, donc toutes les religions sont fausses. » Cependant, ne faut-il pas, comme nous le disions tout à l'îieure, que les religions soient plusieurs et ditTèrent les unes des autres et, partant, soient toutes fausses, toutes, ou, mettant les choses au mieux, toutes moins une? A ce compte, la fausseté des religions serait, en quelque façon, imposée par la nature et on doit demeurer d'accord qu'une fausseté imposée de la sorte serait une fausseté bieii particulière à laquelle à peine si le mot de fausseté |>ourrait convenir. Aussi à peine ose-ton dire que les religions soient toutes fausses, mais toutes sont des adaptations de la vérité... une adaptation, c'est-à-dire un moyen terme, une transaction, c'est-à-dire une résultante entre l'être à instruire qui voit trouble
et faux et l'éblouissant soleil de vérité... et Tètre à instruire, qui est-il pour une religion? Ce sont des dizaines de milliards, des centaines de milliards d'êtres répartis sur des dizaines de siècles et sur toute la surface du j^lobe et la religion doit trouver une formule fixe et qui, étant fixe, se rapproche le [)lus possible de Terreur d'optique moyenne de ces centaines de milliards d'êtres — car il faut que tous soient un. Eiïroyable problème! EllVoyable transaction et transaction nécessaire! Aucun «Mre, remarquons-le, ne peut supporter de voir la vérité, il tomberait ébloui, aveuglé, foudroyé; aucun mot ne peut la contenir : elle est trop simple. 11 y a seulement, pour chaque être, une sorte d'erreur qu'il comprend et qui lamène en un état où il se trouve le moins éloigné qu'il se peut faire de la vérité et qui le rend ainsi participant d'un inestimable bienfait. (]ette fin sublime, les religions ne peuvent l'atteindre qu'à la dure mais essentielle condition d'être des compromis permanents entre des milliards d'erreurs ré[)artiessur des dizaines de siècles. Car il faut la perspective du temps,
la variété des êtres et leur nombre qui prient ensemble, ceux du passé, ceux du présent, ceux de l'avenir, jïour que la prière s'élève, en choMM- et en harmonie, c'esl-à-dire une, vers la fornmle ufiique de l'inlinie variété \
i. L'idenUlé fondamentale des religions est particulièrement mise en relief par la « Société Tliéosophi(iue » (siège à Paris); leurs propriétés physiologiques et curativcs, sous la forme chrétienne, le sont particulièrement par la secte américaine dénommée Chrisliun Sciefili^l.s (sièges à Paris et en province).
EXTRAITS DE DESCAHTES
EXTRAITS DE DESCARTÉS
T \ PUIKHK l)K DESCARTES
Toutefois, jo ne fais aucun doule que nous ne puissions véritablement aimer Dieu par la seule force de noire nature. Je n'assure point que cet amour soit mthiloire sans la grâce, je laisse démêler cela aux théologiens ; mais j'ose dire qu'au regard de cette vie, c'est la plus ravissante et la plus utile passion que nous puissions avoir; et môme qu'elle peut être la plus forte, bien qu'on ait besoin pour cela d'une méditation fort attentive, à cause que nous sommes conti-
nuellement divertis par la présence des autres objets. Or, le chemin que je juge qu'on doit suivre pour parvenir à l'amour de |)i(Hi, est qu'il faut considérer qu'il est un esprit ou une chose qui [)ense, en quoi la nature de notre ame ayant quelque ressemidance avec la sienne, nous venons à nous persuader qu'elle est une émanation de sa souveraine intelligence, et divinœ quasi paiticula aurœ. Même, à cause que notre connaissance semble se pouvoir accroître par degrés jusqu'à l'infini, et ([ue celle de Dieu étant infinie, elle est au butoii vise la nôtre; si nous ne considérons rien davantage, nous pouvons venir à l'extravagance de souhaiter d'être dieux, et ainsi, par une très grande erreur, aimer seulement la divinité au lieu d'aimer Dieu. Mais si, avec cela, nous prenons garde à rinlinité de sa puissance par laquelle il a créé tant de choses dont nous ne sommes que la moindre partie; à l'éten-
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EXTRAITS Db: DESCAUTES
EXTRAITS DE DESCARTES
(lue (le sa providoru'o, qui fail qu'il voil (run(3 seul(* |)onsro tout ce qui a rté, (|ui est, qui s(M'a el (|ui saurait rire; à l'infaillihilité (le ses déerels, (]ui, lu'ru qu'ils ue tnjubleut poiut uolre lil)re arl)ili(\ ue peuvent néanmoins en aucune fa(;on être chang('s; et enfin, (Vun côté à notre petitesse, et (le l'autre, à la grandeur de toutes les choses créées, en remarquant de quelle -oi'f " elles dépendent de Dieu, et en les considérant d'une ra(;on qui ait du ra|)port à sa tuule-puissance, sans les enfermer en uiio boule, comme font ceux qui veulent que le monde soit lini : la méditation de toutes ces choses remplit un homme qui les entend bien d'une joie si extrême, que tant s'en faut qu'il soit injurieux et ingrat envers Dieu jusqu'à souhaiter de tenir sa place, il pense (h^jà avoir assez vécu de ce nue Dieu lui a fait la grâce de parvenir à de telles connaissances; et, se joignant entiè-
rement à luinle volonté, il l'aime si parfaitement qu'il ne désire plus rien au monde, sinon que la volonté de Dieu soit faite; ce qui est cause qu'il ne craint plus ni la mort, ni les douleurs, ni les disgrâces, pour ce qu'il sait que rien ne lui peut arriver que ce que Dieu aura décrété; et il aime tellement ce divin décret, il l'estime si juste et si nécessaire, il sait qu'il en doit si enti(*rement dé|)eudre, que même lorsqu'il en attend la mort, ou quelque autre mal, si par impossihle il pouvait le changer, il n'en aurait pas la volonté. Mais s'il ue refuse point les maux ou les afilictions pour ce qu'elles lui viennent de la providence divine, il refuse encore moins tous les biens et plaisirs licites dont il peut jouir en cette vie, pour ce qu'ils en viennent aussi; et les recevant avec joie, sans avoir aucune crainte des maux, son amour le rend parfaitement heureux. Il est vrai qu'il
EXTUAITS Ul-: DK8CARTES
EXTRAITS DE DESCARTES
fciul (lue ràine se délachc l'orl du commerce des sens pour se représenter les vérités qui excitent en elle cet amour; d'où vient qu'il ne semble pas (pfellc [uiisse la communiquer à la faculté Imaginative pour en fniii^ une |>assion. iMais néanmoins je ne doute point quYdle ne lui communique; car encore que nous ne puissions rien imaginer de ce qui est en Dieu, lequel est Tobjet de notre amour, nous pouvons imaginer notre amour même, qui consiste en ce que nous voulons nous unir à quelque objet, c^stà-t1ii ' au regard de Dieu, nous considérer comme une très petite partie de toute Timmensité de choses qu'il a créées; pour ce que, selon que les objets sont divers, on se peut unir avec eux, ou les joindre à soi en (lîv.^rses façons, et la seule idée de cette union suffit pour exciter de la chaleur aulour du coHir, et causer une très violente passion. 11 est vrai aussi que lusage de
notre langue, et la civilité des compliments ne permet pas que nous disions à ceux qui sont d'une condition fort relevée au-dessus de la notre, que nous les aimons; mais seulement que nous les respectons, honorons et estimons, et que nous avons du /èle et de la dévotion pour leur service ; dont il me semble que la raison est que l'amitié d'homme à homme rend égaux en quelque façon ceux en qui elle est récil)roque; et ainsi que pendant que Ton tache à se faire aimer de quelque grand, si on lui disait qu'on l'aime, il pourrait penser qu'on le traite d'égal, et qu'on lui fait tort. Mais pour ce que les philosophes n'ont pas coutume de donnej* divers noms aux choses qui conviennent en une même délinition, et que je ne sais point d'autre délinition de l'amour, sinon qu'elle est une passion qui nous fait joindre de volonté à quelque objet, sans distinguer si cet objet est égal, ou
52 EXTRAITS 1)H DKSCARTES
plus grand, ou moindre que nous, il nie bcaible que pour parler leur langue, je dois dire qu'on peul aimer Dieu.
Et lanl s'en faut que Tamour que nous avons pour les objets qui sont au-dessus de nous soit moindre (jue celle que nous avons pour les autres; je crois que de sa nature elle est plus parfaite, et quYdle fait qu'on pit^yrasse avec plus d'ardeur les intérêts de ce qu'on aime. Car la nature de l'amour est de Taire qu'on se considère avec l'objet aimé comme un tout dont on n'est qu'une partie, et (lu'on transfère tellement les soins qu'on a coutume d'avoir pour soi-même à la conservation de c€ tout, qu'on n'en retienne i)our soi en particulier qu'une partie aussi grande ou aussi petite qu'on croit être une grande ou i)rtile partie du tout auquel on a donné son alVection : en sorte que si on est
EXTRAITS DE DESCARTES
joint de volonté avec un objet qu'on estime moi ndriHjue soi, par exemple, si nous aimons
une Heur, un oiseau, un bîMiment, ou chose semblable, la plus haute perfection où cette amour puisse atteindre, selon son vrai usage, ne peut faire que nous mettions notre vie en aucun hasard pour la conservation de ces choses, pour ce qu'elles ne sont pas des parties plus nobles du tout qu'elles composent avec nous, que nos ongles et nos cheveux sont de notre corps; et ce serait une extravagance de mettre tout le corps au hasard pour la conservation des cheveux; mais quand deux hommes s'entr'aiment, la charité veut que chacun d'eux estime son ami plus que soi-même, c'est pourquoi leur amitié n'est point parfaite, s'ils ne sont prêts de dire en faveur l'un de l'autre : Me, me, adsum (ini feci, in me couver lile fernim. etc. Tout de même, quand un particulier se joint de volonté à
EXTRAITS DE DESGARTES
son prince ou à son {)ays, si son amour est parfailc, il ne se doit o^limer que comme une fort i)clitc partie du lout (pTil compose avec eux, et ainsi ne craindn^ |>as plus craller à uih mort assurée pour leur service, qu'on craint de tirer un peu de sang de son bras, [juiii iaire que le reste du corps se porte mieuv VA on voit tous les jours des exemples de cette amour, même en des personnes de basse condition, qui donn(Mit leur vie de bon cœur pour le bien de leur pays, ou pour la défense d'un grand qu'ils afTectionnent. Fil suite de quoi il est évident (|ue notre amour envers Dieu doit être sans comparaison la plus grande et la |)lus |)arfaite de
toutes.
.le îVai pas peur que ces pensées métapiivsiques donnent trop de peine à votre c>[irit; car je sais qu'il est très capable de tout; mais j'avoue ([u'elles lassent le mien, et que la présence des objets sen-
EXTUAITS DE DESGARTES
sibles ne permet pas que je m'y arrête longtemps*.
Mais auparavanl (|ue j'oxaminc cela plus soigneusement, et que je passe à la considé- (l'Tation des autres vérités que l'on en peut recueillir, il me semble très à propos de m'arrètt-r quoique temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser lout à loisir ses merveilleux attributs, de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière au moins autant que la force de mou esj.rit, qui en demeure eu ([uelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation delà majesté divine, ainsi expérimentons-nous dès maintenant qu'une
\ Discours de la Méthode et Choix de lettres, cdilion Firrain Didot, pp. 16'.t, 1-0, 111, 172, loUre à M. Chanut, du 1" février 164".
EXTRAITS I)l«: DESCAHTES
semhlablo nuHlitation, (|noiquo incom[)arahlemonl moins parfaite, nous fait jouir du pins ^fand conlcnlomonl ([uo nous soyons capalacs dr ressenlir on celle vie '.
Argument. — « Il vient d'èlrc question de l'Ame et il en est si fort question dans ce qui suit qu'il nous faut dire quelles vues Descartes entretient à son sujet. I/anic est dans l'organisme humain comme en visite; cet organisme est-il monté, fonctionnet-il, elle vient; se détraque-t-il, elle s'en va 2; Descartes s'exprime ainsi sur ce dé|)art « les piémisses desquelles on peut conclure l'immorla- « lilé de l'ame dc'pondent de rex[)licalion de toute la « physique : |)remièremcnt, poui' savoir que géné- « ralement toutes les substances, c'est-à dire toutes <( les choses qui ne peuvent exister sans être créées (( de Dieu, sont de leur nature incorruptibles, et VI qu'elles ne peuvent Jamais cesser d'être si Dieu « même, en leur déniant son concours, ne les réduit « au néant, et ensuite pour remarquer que le corps <( pris en général est une substance, c'est [)ourquoi « aussi il ne périt point; mais (pie le corps humain, « en taid (pi'd dilTére des autres corps, n'est com- « posé que d'une certaiiu' conliguration de mem- <( bres et d'autres semblabh's accidents là où l'Ame « humaine n'est [)oint ainsi <-oni[)osée d'aucunsacci-
1. Méditatiotis, inédilalioii troisième, p. 113 de rédition Lcfcvre et Œuvres choisies^ édition Garnier, p. 108.
2. Les l^aasioiu de l\lme, preniièro parlie, articles v el vi.
EXTRAITS DE DK^CUrFES
(c dents, mais est une pure substance. Car encore « que tous ses accidents se changent, par exemple « encon^ qu'elle conçoive de certaines choses , (. (pi'elle eu veuille d'autres et qu'elle en sente u d'aulies, etc., rAin<' pourtant ne devient point « autre, au lieu que le corps humain devient une (( aulrcï chose, de cela seul que la figure de quehjues- « unes de ses parties se trouve changée; d'où il <( s'ensuit que le corps humain peut bien facilement « périr, mais que l'esprit ou l'Ame de l'homme (ce « que je ne distingue point) est immortelle de sa « nature ^ » Immortalité telle quelle dont la con- (( naissance ne nous avance pas à grand'chose; en « elTet (' pour ce qui est de l'état de l'Ame après cette (( vie..., laissant à part ce que la foi nous en en- « seigne, je confesse que, par la seule raison natu- « relie, nous pouvons bien faire beaucoup de con- « jectures à notre avantage, et avoir de belles espèce rances, mais non point aucune assurance. Et (( pour ce que la raison naturelle nous apprend « aussi que nous avons toujours plus de biens que « de maux en cette vie, et que nous ne devons point (( laisser le certain pour l'incertain, elle me semble (( nous enseigner que nous ne devons pas vérila- « blement craindre la mort, mais que nous ne (( devons aussi jamais la recherchera » Nous pour- « rions dire, substituant le mot fluide à l'expres-
1. « Abré^'é des six méditations snivantes, placé par Descartes en lète des Mcditalions, pp. 14 et 75 de l'cdilion Lel'èvre et, en tout petits caractères malheureusement, Œuvres choisies, édition Garnier, p. 71.
2. Discours de la Méthode et Choir de lettres, édition FirminDidot p. 113, lettre à Madame Elisabeth, de février 1646.
EXTRAITS DE DESCARTES
« sion « substance pure », que l'organisme humain (( se charge île Huide s[)iriluel, dans rélal de vie, u se décharge à ha mort. Ce Huide ne fait pas H plus marcher l'organisme (jne l'éhH'lricité n(' (* fait marcher le dynamo; il ne contribue pas u davantage à son arrêt, l/éternilé de la substance (( pure, — du lluide, disons-nous, — semble indiquer que la i)arcelle appelée à devenir un jour notre Ame existait de tout temps; elle survit à notre organisme. Est-ce bien survivre? Descartes nous dit, il est vrai, que, contrairement à ce qui a lieu pour les corps, quand la configuration de rame devient autre, soit qu'elle conçoive, soit qu'elle veuille, soit qu'elle sente d'autres choses, l'âme néanmoins ne devient pas autre. Vue d'une extrême proibndeur, ou simple illusion! Le fluide, un instant notre, a-t-il été, sera-t-il plus (c distinct dans le réservoir d'où il provient et où il retourne que n'est la goutte deau dans la mer? Portera-t-il la trace, quelque trace, de son i)assagc dans notre organisme? Une fois envolée, l'électricité gardc-t-elle comme une empreinte des faits et gestes du dynamo? »
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