LA TOUTE-PUISSANCE DE DIEU ET LE LIBRE ARBITRE
Toutes les raisons qui prouvent l'existence de Dieu, et qu'il est la cause première et immuable de tous les effets qui ne dépendent point du libre arbitre des hommes, prouvent, ce me semble, en même façon, qu'il est aussi la cause de toutes les actions qui en dépendent. Car on ne saurait démontrer qu'il existe qu'en le considérant comme un être souverainement parfait; et il ne serait pas souverainement parfait, s'il pouvait arriver quelque chose dans le monde qui ne vînl pas entièrement de lui. . .
La seule
EXTRAITS 1)K DESCAHTKS
EXTRAITS DE DESGARTES
philoso[)liie suffit pour connaître qu'il ne saurait entrer In moindre pensi-c m Tcspril d'un Iionime, (pn^ l)i(Mi n(^ veuille el n ail vDîilii (le toute (Hernité (pr^lh^ y entiàt. VA In (li-linetion de Técole entre les causes universelles et parlieulières n'a point ici de iicu; car ee qui fait que le soleil, par exemple, étant la cause universelle de Luiiu:- los fleurs, n'est pas cause pour cela que les tulipes diiïèrent des roses, c'est que leur production dépend aussi de quelques autres causes particulières qui ne lui sont jnffif -id)ordonnées; mais Dieu est tellement la cause universelle de tout, qu'il en est en même façon la cause totale, et ainsi rifMi ne peut arriver sans sa volonté. . .
D'autant
que nous estimons les uMivres de Dieu étie plus grandes, d'autant mieux remarquonsnous l'infinité de sa puissance; et d'autant que cette infinité nous est mieux connue,
d'autant sommes-nous plus assurés qu'elle s'étend jusques à toutes les plus particulières actions des hommes.. Je ne crois pas aussi que pai* cette providence particulière de Dieu, que Votre Altesse dit être le fondement de la théologie, vous entendiez quelque changement qui arrive en ses décrets à l'occasion des actions qui dé[)endent de notre libre arbitre : car la théologie n'admet point ce changement. Et lorsqu'elle nous oblige à prier Dieu, ce n'est pas afin que nous lui enseignions de quoi c'est que nous avons besoin, ni afin que nous tâchions d'impétrer de lui qu'il change quelque chose en l'ordre établi de toute éternité par sa providence, l'un et Tautre serait blâmable, mais c'est seulement afin que nous obtenions ce qu'il a voulu de tout<i éternité être obtenu par nos prières. Et je crois que tous les théologiens sont d'accord en ceci, même ceux qu'on nomme
KXTIIAITS DE DESCARTKS
ici Ai'iii(''iii(Mis, qui semblent èlre ceux qui délerenl le plus au libre ai'])ilre *.
M'ur ce qui esl du libre ar])itre, je confesse qu'en ne |)ensanl (ju'à nous-mêmes, nous ne pouvons ne le pas estimei' indépenduif : mais lorsque nous pensons à la |)uissance infinie de Dieu, nous ne pouvons ne pas croire ([ue toutes choses dépendent de lui, et par conséquent que notre libre arbitre n'en est pas exem|)t. Car il implique contradiction de dire que Dieu ait créé les hommes de telle nalure, que les actions de leur volonté ne dépendent point de la sienne; 1 «iii ce que c'est le même que si on disait que sa puissance est lout ensemble (inie et infinie : fini(% puis(j(ril y a (piel(|U(* chose qui n'<'n dr^pcnd |)oint; et infinie, puisipTil a pu créei* eetle chose indé|)endante. Mais
1. IHàcours (le la Mé//io<l<; et C/to'tx de le f 1res, édition Firmin Didol, pp. 109, !I0, 111, IcUrc à Madame KlisabeUi, de septembre li)i5.
EXTRAITS DE DESCARTES
comme la connaissance de Texislence de Dieu ne nous doit pas empêcher d'être assurés de notre libre arbitre, pour ce que nous Texpérimentons et le sentons en nousmêmes, ainsi celle de notre libre arbitre ne nous doit point faire douter de Fexistence de Dieu. Car Findépendance que nous expérimentons et sentons en nous, et qui suffit pour rendre nos actions louables ou blâmables, n'est pas incompatible avec une dépendance qui est d'autre nature, selon laquelle toutes choses sont sujettes à Dieu \
Je passe à la difficulté que Voire Altesse propose touchant le libre arbitre, duquel ie tacherai d'expliquer la dépendance et la liberté par une comparaison, bi un roi qui a défendu les duels, et qui sait très assurément que deux gentilshommes de son
1. Discours de la Méthode et Choir de leltres, e^dition Firmin Didot, p. 113, lettre à Madame Elisabeth, de le^ne^
KXTUAIT8 l)K DKSCARTES
royaume, dcmourant cmî diverses villes sont en querelle, et lellemeiîl animés ruii eonire raulrc que rien ne les sanrail cmpreher de < ' battre s'ils se rencontrent; si, dis-je, ce roi donne à Tun deux (|i\elque commission )inin*all(M* à certain jour vers la ville où est il lire, et qu'il donne aussi commission à ccl autre pour allci* au même jour vers le lieu où est le premier, il sait bien assurélu ni qu'ils ne manqueront pas de se rencontrer et (lèse battre, et ainsi de contrevenir à i ^ n li-e, mais il ne les y contraini point pour cela; et sa connaissance et même la volonté (|u'il a eue de les y déterminer en il II fîiçon. n'empécbe pas que ce ne soit '\\]«\ volontairement et aussi librement ^ .^0 l)atlent, lorsquMls viennent à se M tirer, comme ils auraient l'ait s'ils Util avaient rien su, et que ce fût par quelque autre occasion qu'ils se lussent I acontrés, et ils peuvent aussi justement
<1 N Si
EXTRAITS DE DESCAUTES
être punis, pour ce qu'ils ont contrevenu à sa défense. Or ce qu'un roi peut faire en cela touchant quelques actions libres de ses sujets, Dieu, qui a une prescience et une [)uissance infinie, le fait infailliblement touchant toutes celles des hommes : et avant qu'il nous ait envoyés en ce monde, il a su exactement quelles seraient toutes les inclinations de notre volonté : c'est luimême qui les a mises en nous; c'est lui aussi qui a disposé toutes les autres choses qui sont hors de nous, pour faire que tels et tels objets se [)résentassent à nos sens à tel et tel lem|)S, à l'occasion desquels il a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou telle chose, et il l'a ainsi voulu, mais il n*a pas voulu pour cela l'y contraindre. Et comme on peut distinguer en ce roi deux différents degrés de volonté, l'un par lequel il a voulu que ces gentilshommes se battissent, puisqu'il a fait qu'ils se rencontrassent,
EXTRAITS I)i: DESCAllTKS
EXTRAITS DE DESCARTES
et raulre [Kir l(M|uel il ik' Ta pas voulu, puisqu'il a dôlViulu les duels; aiusi les tlH'ologieiis (lislini^iKMil eu Dieu uue volonté absolue et indép(Mi(lan(e, par laquelle il veut <|ue toutes choses se fassent ainsi qu'elles se fout, et une autrtî (|ui csl relative, et ([ui se rap|)Orte au mérite ou déiuérite des hommes, par laquelle il veut qu'on obéisse à ses lois *.