Descartes, Les Passions de /Vim^, première parUe, art. L
qu'une seule chose qui nous puisse donner juste raison de nous estimer, à savoir l'usage de notre libre arbitre et l'empire que nous avons sur nos volontés; car il n'y a que les seules actions qui dé|)endent de ce libre arbitre pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés ; et il nous rend en quelque façon semblables à Dieu, en nous faisant maîtres de nous-mêmes, pourvu que nous ne perdions point par lâcheté les droits qu'il nous donne.
En quoi consiste In générosité.
Ainsi je crois que la vraie générosité
qui fait qu'un homme s'estime au plus
haut point qu'il se peut légitimement estimer
consiste seulement, partie en ce qu'il
connaît qu'il n'y a rien qui véritablement
lui appartienne que cette libre disposition
de ses volontés ni pourquoi il doive être loué
ou blâmé, sinon pour ce qu'il en use bien ou
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mal; et partie en ce quil sent en soi-même une forme, el conslanle résolution iW'u bien user, eV'st-à-(liie de ne manquer jamais de volonté pour (^nhv|uvn(lre et exéculer loules les choses qu1l jui.^nra élre les meilleures; ce qui est suivre parfaitement la vertu.
Quelle empêche rjuon ne méprise les autres.
Ceux qui ont cette connaissance et sentiment d^eux-mèmes se persuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aussi avoir de soi, pour ce qu'il n'y a rien en cela qui dépende d'autrui. Cest pourquoi ils ne méprisent jamais personne; et, bien qu'ils voient souvent que les autres commettent des fautes qui font paroître leur faiblesse, ils sont toutefois plus enclins à les excuser qu à les blâmer, et à croire que c'est plutôt par manque de connaissance que par manque il !»onne volonté qu'ils les commettent; et, comme ils ne pensent point être de beau-
EXTRAITS DE DESCARTES
coup inférieurs à ceux qui ont plus de bien ou crhonneurs, ou môme qui ont plus d'esprit, plus de savoir, plus de beauté, ou ^^(''nérîilement qui les surpassent en quelques autres |)erfections, aussi ne s'estimént-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu'ils surpassent, à cause que toutes ces choses leur semblent être fort peu considérables à comparaison de la bonne volonté, pour laquelle seule ils s'estiment et laquelle ils supposent aussi être, ou du moins pouvoir être, en chacun des autres hommes.
En quoi consiste V humilité vertueuse.
Ainsi les plus généreux ont coutume d'être les plus humbles; et l'humilité vertueuse ne consiste qu'en ce que la réflexion que nous faisons sur l'infirmité de notre nature et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou sommes capables de commettre, qui ne sont pas moindres que
g4 EXTRAITS DE DESOARTES
celles qui [n'uveiil èlre commis-'s par d'aii- Ucs, est cause que uous ne nous prcfcrons à personne, el que nous pensons que les autres ayant leur lil.re arl.iire aussi bien que nous, ils en peuvent aussi bien user.
Quelles sont les propriétés de la générosité, et comment elle sert de remède contre tous les déré^'Jcmcnts des passions.
Ceux qui sont généreux en cette façon
sont naturellement portés à faire de jurandes
choses, el toutefois à ne rien entreprendre
dont ils ne se sentent capables; et pour ce
qu'ils n'estiment rien de plus grand que de
faire du bien aux autres hommes et de
mépriser son propre intérêt, pour ce sujet
ils sont toujours, parfaitement courtois,
allubles et officieux envers un chacun. El
avec cela ils sont entièrement maîtres de
leurs passions, particulièrement des désirs,
de la jalousie et de l'envie, à cause qu'il n'y
EXTRAITS UE DESCARTES
a aucune diose dont l'acquisilion ne dépende pas d'eux qu'ils pensent valoir assez pour mériter d'être beaucoup souhaitée; et delà haine envers les hommes, à cause qu'ils les estiment tous; et de la peur, à cause que la condance (ju'ils ont en leur vertu les assure; et enliu de la colère, à cause que, n'estimant que fort peu toutes les choses qui dépendent daulrui, jamais ils ne donnent tant d'avantage à leurs ennemis que de reconnaître qu'ils en sont offensés '.
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LKS ÉMOTIONS INTÉRlliURES DE L'AME NOUS TOUCHENT DE PLUS PRÈS QUE NOS PASSION^ QUI DOIVENT. PAR SUITE, LEUR ÊTRE SUJETTES
J'ajouterai seulement encore ici une considération, qui me semble beaucoup servir
1. Drscartes, les Passio?i^- de l'dme, troisième partie, articles CLII, CLIII. CLIV, CLV, CLVI.
EXTRAITS DE DESCARTES
EXTRAITS DE DESCARTES
pour nous ompècher (!<' recevoii' aucune ifu^munodité des passions; c'est que notre bien et notre mal dépendent principalement des émotions intérieures qui ne sont excitées en Tàme que par Tàme même, en quoi elles diffèrent de ses passions qui dépendent toujours de quchjue mouvement des es[)rits ; et bien que ces émotions de Tame soient souvent jointes avec les passions qui leur sont s(îmblables, elles peuvent souvent aussi se rencontrer avec d'aulres, et même naître de celles qui leur sont contraires — Et lorsque nous lisons des aventures étranges dans un livre, ou que nous les voyons représenter sur un théâtre, cela cxciU quelquefois en nous la tristesse, (pielquefois la joie, ou Tamour, ou la haine, et généralement toutes les passions, selon la diversité des objets qui s'offrent à notre imagination; mais avec cela nous avons du plaisir de les sentir exciter en nous, et ce
plaisir est une joie intellectuelle qui peut aussi bien naître de la tristesse que de toutes les autres passions.
Or, d'autant que ces émotions intérieures nous touchent de plus près, et ont par conséquent beaucoup plus de pouvoir sur nous que les passions dont elles diffèrent qui se rencontrent avec elles, il est certain (jue, pourvu que notre àme ait toujours de quoi se contenter en son intérieur, tous les troubles qui viennent d'ailleurs n'ont aucun pouvoir de lui nuire, mais plutôt ils servent à augmenter sa joie, en ce que, voyant quY^lle ne peut être offensée par eux, cela lui fait connaître sa perfection. Et afin que notre àme ait ainsi de quoi être contente, elle n'a besoin que de suivre exactement la vertu. Car quiconque a vécu en telle sorte que sa conscience ne lui peut reprocher qu'il n'ait jamais manqué à faire toutes les choses qu'il a jugées être les meilleures
8S EXTRAITS DE DESCAllTES
(qui est ce que je nomme ici suivre la vertu), il en reçoit une satisfaction qui esl si puissante pour le rendre heureux que les plus violents etlorls des passions n'ont jamais assez de pouvoir pouj" troubler la tranquillité de son à me *.
EXTUAITS DE DESCAHTES
LES IWSSIONS l^RESQl E TOUTES BONNES
li sembl(» que vous inférez de ce que j'ai étudié les passions, que je n'en dois plus avoir aucune; mais je vous dirai que tout nu contraire, en les examinant, je les aï finîîvées pres(ine toutes bonnes, et tellement utiles à cette vie, que notre àme n\uirait pas sujet de vouloir demeurer jointe à
1. Descaries, Les Passions de l'âme, deuxième parUe, articles GXLVU, CXLVIH.
son corps un seul moment, si elle ne les pouvait ressentir. 11 est vrai que la colère est une de celles dont j'estime qu'il se faut jijarder, en tant ([u'elle a pour objet une olîense reçue; et pour cela nous devons tacher d'élever si haut notre esprit, que les offenses que les autres nous peuvent faire ne parviennent jamais jusques à nous.
Mais je crois qu'au lieu de colère, il est juste d'avoir de l'indignation, et j\avoue que j'en ai souvent'.
LE UEPOS NÉCESSAIRE
La constitution de notre nature étant telle, que notre esprit a besoin de beaucoup de relâche, alin qu'il puisse employer utile-
1. Discours de la Méthode et Choix de lettres, édiUon Firmin Didot, p. 164, lettre à M. Chanut, du 1"^ novembre 16 if..
EXTRAITS \)K Dl^SCAIlTKS
EXTRAITS DE DESCARTES
ment quelques momenls en la reelierclie de la vérité, et qu'il s'assou|)irail, au lieu de se polir, s'il s'a|)pli(iuait trop à Télutle, nous ne devons pas mesurer le leni|)S (pie nous asuub |H! emploxer à nous instruire, par le iioiiibre des heures que nous avons eues à iiuiis, mais plulùl, ce me semble, par l'exemple de ce que nous voyons communément arriver aux aulies, comme étant une marque de la porté ordinaire de Tesprit humain *.
Je puis dire avec vérité, que hi principale règle que j'ai toujours observée en mes études, et celle que je crois m'avoir le plus servi pour acquérir quelque connaissance, a (îté que je n'ai jamais em|)loyé que fort peu (rheures par jour aiiv pensées cpii occupent rimagination, et Tort peu d'heures par
1. Discours de la Méthode et Choir de lettres, édition Firmin Didol, p. 106, lettre à Madame Elisabeth, de septembre 1645.
an à celles qui occupent l'entendement seul, et ([ue j'ai donné tout le reste de mon temps au relâche des sens et au repos de l'esprit; même je compte entre les exercices de l'imagination toutes les conversations sérieuses, et tout ce à quoi il faut avoir de l'attention. C'est ce qui ind fait retirer aux champs; car encore que dans la ville la plus occupée du monde, je pourrais avoir autant d'heures à moi que j'en emploie maintenant à l'étude, je ne pourrais pas toutefois les y employer si utilement, lorsque mon esprit serait lassé par l'attention que requiert le tracas de la
vie \
Je dors ici dix heures toutes les nuits; et sans que jamais aucun soin me réveille, après que le sommeil a longtemps promené mon esprit dans des buis, des jardins, et
l. Discours de la yict'iode et Choiv de lettres, édition Firmin Didot, pp. 81 et 82, lettre à Madame Elisabeth, du n juin 1G43.
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des palais oncliantés, où j^''|)^ollve tous les [daisirs qui sont imaginés dîuis les fables, je mêle insensiblement mes rêveries du jour avec celles de la nuit'.
EXTRAITS DE DESGARTES