LE PALAIS
Lumineux contraste avec ces obscures masures qui se cachent à ses pieds, se dresse, sur le Monte Giordano, le majestueux palais, ou plutôt le château-fort, qu'au moyen âge les Orsini avaient élevé contre les assauts des Colonna et des Caetani. Toute une suite d'histoires tragiques se sont déroulées entre ces murailles qui abritèrent Lucrèce Borgia.
Dans un coin élargi de la via des Coionari, sur le flanc de la forteresse, au premier plan, une boutique en plein vent étale ses fruits et
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ses légumes multicolores dont la gamme est une fête pour les yeux : piments verts et piments rouges, oranges et cerises, bouquets de brocoli frisés, aubergines violettes, fleurs de courges dorées, grappes de tomates et pastèques d'émeraude et de rubis aux innombrables yeux noirs. Une tente déployée abrite l'éventaire contre les intempéries.
Au fond de l'impasse, un escalier abrupt taillé dans le roc mène à l'ancien oratoire du palais, qui conserve le double nom des Santi Simone et Giuda (Saint Judas !).
C'est là qu'un Orsini, au xv^ siècle, se dissimulant dans un confessionnal, prit la place du père capucin pour surprendre sur les lèvres de sa femme l'aveu de son crime d'amour, afin de la faire exécuter sans jugement.
Cette vieille église, déjà désaffectée, ne tardera pas à être transformée en salle de cinéma, mais
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quel film, si terrible soit-il, pourra rivaliser d'horreur avec le souvenir de ce drame sanglant, que Stendhal a recueilli dans ses chroniques italiennes.
Faisons le tour extérieur du château qui semble bâti sur des rochers et franchissons la lourde grille que surmonte l'écusson couronné de la famille.
Au fond de la voûte d'entrée, en pleine lumière, apparaît une haute fontaine à trois vasques superposées, dont les eaux^ après avoir jailli jusqu'au sommet, retombent dans un large bassin de granit. Derrière la fontaine, se découpent sur l'azur du ciel deux sombres cyprès, droits comme des soldats au port d'armes r ils semblent monter la garde devant les ours de bronze debout en face l'un de l'autre aux
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deux extrémités de la terrasse. Ces animaux héraldiques paraissent se préparer à jouer une partie de boules avec les globes cerclés de cuivre des Gabrielli qui les séparent.
Nous nous trouvons dans la cour d'honneur qui serait une place d'armes pour une petite ville : là se rangeaient les équipages du Souverain Pontife quand le Saint Père allait officier dans quelque couvent du voisinage.
Les murailles sont tapissées de roses rouges et jaunes qui, au printemps, font éclater leur feu d'artifice aux couleurs de la ville de Rome. Des larges amphores en terre cuite, posées sur des fûts de colonnes, s'élancent des lauriers roses et blancs qui inclinent leurs branches fleuries sur le visiteur, l'abritent contre le soleil et l'accompagnent le long de la cour jusqu'au portique.
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Montons le large escalier en pierre. Dès les premières marches nous sommes arrêtés par une porte basse taillée dans l'épaisse muraille. Nous sonnons, et le solitaire qui vit dans cette retraite, nous ouvre en nous souhaitant la bienvenue. C'est un petit abbé^ échappé d'un cadre du xviii'^ siècle. On se représente ainsi l'abbé Galiani, mais un Galiani qui n'aurait jamais quitté la compagnie de ses livres pour la société des piquantes Parisiennes : souliers à boucles d'argent, bas de soie, culotte courte, habit à basques. Le rond visage, rose et souriant, est éclairé par des yeux étincelants, animé par le petit nez en l'air du fureteur et couronné par une chevelure neigeuse, si bien poudrée qu'on cherche sur sa nuque le catogan.
L'abbé nous introduit dans une succession de cellules que nous ne soupçonnions pas et dont les fenêtres donnent sur un jardin d'orangers au feuillage luisant. Du plafond au par-
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quet, les murs sont tapissés de vieux bouquins, car le petit aumônier est un grand savant devant TEternel, auquel il croit comme à son Poète, ou plutôt un Dantiste dans toute la force du terme. Il collectionne les éditions de la Divine Comédie et, plus d'un jour, il s'est privé de dîner pour acheter l'exemplaire qui lui manquait. A maintes reprises il a refusé de sa bibliothèque plus d'un demi-million qui lui aurait assuré une vieillesse tranquille. Mais, sans ses livres, qu'aurait-il fait de ses loisirs ? Sa réputation est si unanimement reconnue parmi les érudits que le gouverneur du prince de Naples a mené plusieurs fois dans cet humble sanctuaire son royal élève, pour lui montrer ces richesses bibliographiques et pour s'instruire auprès du modeste savant.
Après nous avoir fait les honneurs de ses plus rares joyaux et fait admirer les illustrations de Botticelli et de ses contemporains, Don Raf-
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faele nous reconduit à sa porte et nous recommande, si nous voulons voir des miniatures modernes pouvant rivaliser avec les anciennes, de visiter l'appartement du premier, habité actuellement par la princesse de V.
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Non so quai fosse pi ù
Nous suivons le conseil du délicat bibliophile et, sur notre demande, le majordome nous introduit. Ce qui donne à ce bel appartement son cactiet spécial, c'est que les nombreuses pièces, et jusqu'aux moindres corridors, ont été décorés à fresques avec un goût exquis et une variété merveilleuse : heureux mélange de scènes de la Bible, alternant avec des fables mythologiques, les épisodes de l'histoire de Joseph voisinant avec le mythe de Niobé. Les
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angelots chrétiens y jouent avec les amours païens. C'est le trait d'union entre le style Louis XVI et le style Empire. C'est le Directoire dans toute sa pureté. Au coin modeste d'un panneau, on lit l'inscription qui nous révèle le nom du génial artiste :
Petro Principi Gabriellio BoNAR Artium cultori eximio ab eoexcitatas
AEDES ORNAVIT PICTURIS
LiBORius CoccETTius D. D. D. — 1810 —
C'est un jeune peintre qui, pour expier un crime patriotique, fut enfermé au château Saint- Ange. Il s'échappa par une nuit noire et gagna le palais Gabrielli qui jouissait du droit d'asile. Il y demeura pendant trois ou quatre ans, jusqu'à l'amnistie survenue à la mort du Pape ou à l'occupation des troupes françaises.
Pour tromper les tristesses de sa claustration et reconnaître selon ses moyens l'hospitalité du
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Prince, il orna sa prison volontaire de ces innombrables peintures que plus d'un architecte décorateur vient étudier pour en faire son profit.
— « Je regrette, nous dit le majordome, en empochant la manda traditionnelle — je regrette de n'avoir ici que ces fresques à vous montrer, mais si vous vous intéressez aux souvenirs napoléoniens, montez au dernier étage où vit le Cardinal Bonaparte )>. Je ne pus réprimer un mouvement de surprise en apprenant que Son Altesse Eminentissime habitait déjà si près du ciel tandis qu'à Rome ses collègues occupent tous le premier étage qualifié Aq piano nohile, — « Cela vous étonne ? continua le majordome, vous ne savez pas queDonLuciano est un véritable saint comme il n'y en a pas d'autre, même dans les rangs du Sacré Collège. A rentrée des troupes italiennes, le 20 septembre 1870, Son Eminence occupait sa belle
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demeure de la place de Venise ; mais, s'imsginant que le Souverain Pontife courait des dangers, le Cardinal crut que son devoir l'appelait au Vatican où il resta pendant plusieurs semaines enfermé avec le Pape.
Quand tout péril sembla conjuré, il ne voulut pas rentrer dans son propre palais où il se trouvait exposé aux manifestations des patriotes exaltés qui réclamaient sans cesse le drapeau tricolore au balcon. Il vint alors demander rhospitalité à sa sœur préférée qui l'installa dans cette aile de la maison donnant sur la cour, loin des bruits de la ville. »
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