‹ Une promemade dans Rome sur les traces de StendhalChapitre 4 sur 15 · LE CARDINAL · texte numérisé non relu

LE CARDINAL

Nons suivîmes le conseil de ce brave homme et nous sonnâmes à la porte qu'il nous avait indiquée. Nous nous trouvâmes dans une antichambre très simplement meublée : on ne voyait le long de la muraille que des bancs en bois blanc sur le dossier desquels étaient peintes les armoiries du Prince. Sous le baldaquin central^ un lit de camp à moitié défait attestait que le domestique de garde avait passé la nuit à son poste. Le valet mal rhabillé nous fit entrer dans une seconde salle où nous aperçûmes,

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vautré dans un fauteuil de cuir, le mastro di casa, justement appelé ainsi, car il était réellement le maître de la maison. Sa dignité protocolaire ne lui permettait pas de se mêler aux autres domestiques et il se condamnait — pour jouir de son privilège — à rester seul dans la seconde antichambre — qui lui était réservée.

Ce personnage à la fois solennel et familier nous déclara qu'il ne pouvait demander al padrone de nous recevoir, car S. E. était en train de dire sa messe. Mais, comme l'autel se trouvait dans la dernière pièce, il pouvait nous faire visiter les deux salons qui précédaient. Il nou engagea seulement à conserver nos pardessus : Vamministratore du Cardinal avait reproché à son maître ses aumônes trop généreuses et peu en rapport avec ses modestes revenus et il avait recommandé la plus stricte économie, S. E. préférant prendre une mesure radicale avait fait murer toutes ses cheminées pour ne pas être

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tenté de faire allumer du feu : comme il n'y avait pas de calorifère, il ne lui restait pour braver le froid de l'hiver que le soleil et sa chaufferette. — « Pauvre Don Luciano ! ajoutat-il avec une sorte de commisération admirative, il n'a pas la fortune de son cœur ! Hier encore je le servais à table quand un maladroit vint lui dire qu'un pauvre attendait un secours dans l'antichambre, S. E. n'ayant pas d'argent disponible, fit donner au malheureux le couvert avec lequel il déjeunait ! — et il a dépareillé ainsi une des douzaines du beau service de vermeil qui lui venait du roi Joseph !... »

Tout en nous contant ces anecdotes, le maître d'hôtel tira une portière de drap rouge au milieu de laquelle était brodé l'Aigle impérial couronné du chapeau cardinalice et nous introduisit dans l'appartement. On se serait cm dans un couvent où aurait échoué un souverain détrôné.

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Le riche mobilier empire du palais Bonaparte avait été transporté dans ces modestes pièces où il débordait.

Selon l'usage du Sacré Collège, la première pièce tendue de rouge était la salie du trône : sous un dais était suspendu le portrait du pape régnant ; au-dessous se trouvait le trône retourné pour que personne ne pût le profaner : il était réservé au Saint Père pour le cas où il viendrait se reposer chez l'un de ses fils bienaimés.

Ce qui distinguait de ses semblables ce fauteuil (signé Jacob), c'est qu'il avait été expédié, au commencement du siècle, de Paris à Rome pour Napoléon lui-même alors que l'Empereur était attendu dans la Ville Eternelle — qu'il ne devait jamais visiter. Depuis, il avait été des-

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tiné au Pape — mais, à la suite des événements qui le gardèrent prisonnier au Vatican, le Saint Père ne semblait pas non plus appelé à s'y asseoir jamais.

Le carrelage était caché par un précieux tapis de la Savonnerie au centre duquel on admirait l'Aigle d'or sur un semis d'abeilles. Malheureusement on avait rogné les bords du tapis afin de l'adapter aux dimensions de cette pièce plus ■étroite que la salle pour laquelle il avait été tissé.

Le salon suivant était celui où se tenait le plus volontiers le Cardinal au milieu de ses souvenirs de famille et de ses pieuses images — mélange qui révélait les deux religions sincèrement professées par le maître du logis : le culte de l'Eglise romaine et le culte de la dynastie napoléonnienne.

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Sur deux colonnes cannelées se faisaient visà-vis deux bustes en marbre de Canova : Madame Laetitia et la Princesse Pauline. La sérénité chrétienne de Madame Mère satisfaite de se trouver chez son digne petit-fils s'harmonisait avec ce cadre familial. Elle ne disait plus : « Pourvu que cela dure ! » Elle devait penser : « // n'y a que cela qui dure ! » — En revanche la beauté païenne de la Princesse Borghèse détonnait dans ce milieu austère : pardessus ces hautes murailles entre lesquelles elle était comme emprisonnée, elle semblait sourire à des visions lointaines...

Sur une console, entre une statuette de la Vierge en plâtre et un Saint François d'Assise en bois, nous admirions un vase de Sèvres au centre duquel rayonnait la lumineuse miniature de la Princesse Caroline par Augustin. Notre cicérone nous fit remarquer que le scrupuleux cardinal avait fait voiler d'une gaze

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argentée, par un artiste médiocre, les bras et les seins de sa tante trop décolletée à son gré ; et la reine de Naples avait ainsi l'aspect d'une odalisque. Il en avait agi de même pour sa grand'mère, la belle Alexandrine, peinte par Xavier Favre et il avait fait ajouter assez habilement une gorgerette au corsage décolleté, selon la m.ode du Directoire.

Au milieu des ouvrages ascétiques pour la plupart qui remplissaient une bibliothèque, je remarquai non sans surprise le théâtre complet de Molière : ces livres devaient à leur provenance historique d'avoir conservé leur place au milieu des Pères de l'Eglise : les huit volumes portaient le timxbre noir de Sainte-Hélène. Ils voisinaient avec les Mémoires d'Outre-tombe dont quelques pages, ayant froissé les sentiments de famille du propriétaire, avaient été impitoyablement arrachées.

Relégué dans un coin de la pièce on voyait

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encore un piano à queue illustré et... endommagé par l'abbé Liszt qui s'intitulait volontiers l'organiste de Monseigneur Bonaparte. Le grand musicien avait conquis le Cardinal par son art d'abord et puis par son culte raisonné pour Napoléon III — qu'il aimait, disait-il, parce qu' « il avait pris au christianisme ce qu'il avait de social et au socialisme ce qu'il avait de chrétien ».

Le triple tintement d'une sonnette nous rappela que dans la pièce voisine se célébrait la messe, notre introducteur nous invita d'un geste à contempler la cérémonie, au mouvement de protestation que nous ébauchâmes, il nous rassura solennellement : — « Quand « S. E., nous dit-il, est en conversation avec « le bon Dieu, aucun bruit terrestre n'arrive « jusqu'à elle et ne parvient à la troubler ! » Ce

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disant, il souleva l'épais rideau qui nous séparait de la chapelle improvisée. Vision inoubliable : au milieu du salon avait été dressé Tautel portatif ; devant l'autel, sur un fauteuil de velours rouge, était assis douloureusement le Cardinal que ses infirmités empêchaient d'officier — debout — selon le rite sacré ; c'est Napoléon lui-même qu'il nous sembla voir — tant était frappante la ressemblance entre le grand-oncle et le petit-neveu. Maigre et de haute taille, quoique voûté par l'âge, celui-ci avait conservé le masque classique dans toute sa pureté : un Bonaparte plus près de la tiare que de la couronne, un empereur croyant en Dieu aussi fermement que l'Autre cro3'ait à son étoile ; on éprouvait une étrange impression devant ce Napoléon ra3^onnant de foi et célébrant le Saint Sacrifice... Jamais prêtre agenouillé et prosterné sur le sol ne nous parut plus profondément absorbé dans sa pieuse

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méditation que ce vieillard infirme assis devant le tabernacle et tenant entre ses doigts tremblants le saint calice : dans son humilité, il se jugeait indigne de boire le sang de son Dieu et ce n'était pas une simple formule mais le cri d'une conscience bouleversée qui s'échappait du fond de son cœur palpitant quand il murmurait : Domine non siim digniis... Pour compléter le tableau par un détail familier digne des primitifs — entre les quatre pieds du fauteuil de l'officiant — sommeillait béatement un vieux chien recueilli dans la rue — et ses ronflements sonores comme des points d'orgue accompagnaient les orenius de son maître.

— « Oh ! — s'écria le guide, en nous arrachant à notre muette contemplation et en nous accompagnant à travers les salons jusqu'à la porte de sortie — sa messe est la principale afl^aire de l'Eminentissimo : chaque matin, il la célèbre à l'intention de l'un des siens

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dont il a inscrit le nom dans son agenda — le 5 mai seulement il se trouve dans un cruel embarras ne sachant pas à quelle âme donner la préférence : le 5 mai est à la fois la fête de Saint Pie V, c'est-à-dire la fête du Saint- Père, en même temps que l'anniversaire de la mort de l'Empereur et de la naissance de l'Impératrice. Quelle complication î... Vous voyez le conflit qui tourmente depuis tant d'années mon pauvre maître, surtout quand Pie IX était de ce monde... A force de chercher, le Cardinal trouva une ingénieuse combinaison qui dut satisfaire les trois candidats à ses prières : il imagina d'adresser sa messe directement à Napoléon P*" au Ciel (où il ne mettait pas en doute que ne l'eût accueilli la miséricorde divine après le martyre de Sainte-Hélène) — afin que là-haut TEmpereur priât pour Pie IX et pour l'Impératrice Eugénie » — encore sur la terre !

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