Matthieu, xxvrr
être exécuté ; comme la condamnation, le supplice relevait de la seule autorité romaine et, de façon pertinente, nous savons que ce furent des soldats romains, commandés par un centurion, qui y procédèrent 1.
Comment donc les évangélistes ont-ils pu croire que Jésus fut livré aux Juifs ? Le fait s'explique par un phénomène assez simple d’abstraction. Lorsque les évangiles sont rédigés, il s’est écoulé un délai plus ou moins long entre ce moment et les faits qu’ils rapportent. Deux choses ont frappé leurs auteurs : d’abord Jésus a été condamné par Pilate ; d'autre part ceux qui désiraient la mort de Jésus étaient les Juifs. Or ces deux faits sont corrélatifs l’un de l’autre : c'est parce que Pilate a condamné que la volonté des Juifs a reçu exécution. Et la phrase des évangélistes, en particulier celle de Marc, n’a pas pour but de dire que le procurateur a remis Jésus entre les mains du Sanhédrin pour en faire ce qu’il voudrait, pour l'exécuter comme il l’entendrait ; non, il faut lire : Pilate a livré Jésus pour qu'il soit crucifié et ce faisant, il a accompli la volonté des Juifs. Seulement ces deux idées se réunissent si étroitement dans l'esprit des évangélistes, qu’en écrivant, ils les joignent intimement, dans une seule proposition, au point de rendre leur pensée presque confuse.
Si dès lors les termes évangéliqués ne signifient pas que Pilate a laissé faire, il n’y a pas de raison pour que ce procès se soit terminé sans sentence de condamnation. D'ailleurs, s’il en était autrement, pourquoi, au moment où de part et d'autre on a échangé les arguments suprêmes, où il va falloir que le juge statue, pourquoi Pilate, à cet
4. Matthieu, xxvni, 54 ; Marc, xv, 16; Luc, xx, 36 ; Jean, xix,
H. ReGnauzr.— Une province procuratorienne. 8
instant déterminé, monterait-il sur son tribunal? Bien plus, nous avons vu que lors de l'exécution, au-dessus de la croix, il existait une inscription indiquant le motif de la condamnation : Jésus de Nazareth, roi des Juifs. L’ayant lue, les prêtres viennent trouver Pilate et lui disent qu'il aurait fallu mettre : qui s’est dit le roi des Juifs !. A quoi riposte le procurateur : «*O yéypaga, yéypapa ; ce que j'ai écrit, Je l'ai écrit ?. » Or est-il possible de supposer que Pilate, dans cette réponse, fasse allusion à l'inscription de la croix ? Nuliement, cette planche de bois porte en réalité un extrait de la condamnation que Pilate a mise par écrit, comme c'était l'usage, etqu'il a lue devant son tribunal 5. En disant, ce que j'ai écrit est écrit, Pilate songe à la sentence rendue.
Avant de passer à l’étude des incidents qui se sont greffés sur le procès jugé par Pilate, il faut que nous nous expliquions sur un point que jusqu'ici nous avons laissé dans l’ombre. Au cours de l’étude antérieure, nous avons relevé la coexistence de deux procédures, l’une devant le Sanhédrin, l’autre devant l'autorité romaine. Comment peut-on les concilier ?
Dans la thèse de l’exequatur, c'est la chose du monde la plus aisée, et c’est sans doute pourquoi cette théorie a rallié à peu près tous les auteurs. Mais pour nous qui admettons la seule compétence du procurateur, il ne suffit pas de dire avec Dupin “et Rosadi, que le procès poursuivi devant la juridiction Juive fut illégal ; il faut encore montrer pourquoi les Juifs n’allèrent pas immédiatement à Pilate et sur-
. Jean, xx, 21.
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. Cf. F. Walter, op. cit., $ 853 in fine, tr. fr., p. 99. . Dupin, Jésus devant Kaïphe et Pilate, Paris, 1864.
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tout pourquoi celui-ci ne protesta pas contre l’illégalité commise lors de l’arrestation et du prononcé de la sentence par le Sanhédrin. Pilate persifla les Juifs, railla leur loi inopérante ; mais Le rôle d'un magistrat romain n'était pas d'être spirituel du haut de son tribunal ; il devait avant tout faire respecter la légalité, ne pas laisser usurper ses pouvoirs. Or Pilate ne l’a pas fait ; dans la suite de sa carrière, il n'en est rien résulté de fâcheux pour lui. D’où vient cette anomalie ?
Sur l'intervention du Sanhédrin, il fauten finir en quelques mots avec le système de Mommsen. Sans parler des principes posés dans notre première partie, le procès du Christ ne laisse nulle part entrevoir la conception d’un procès juif sanctionné par l'autorité romaine. Tacite, parlant des Ghrétiens, nous dit : Auctor nominis ejus Christus, Tiberio imperitante, per procuratorem Pontium Pilatum, supplicio affectus erat !. Et Josèphe est plus précis encore : « ‘O Xprsrès obros fr. Kat abrèv Ev delle rüv rpwrwy ’avSpov rap huir oraup émirerunxotos IliAgrou.. ? Celui-là était le Christ. Livré par les premiers d’entre notre nation . et condamné par Pilate au supplice de la croix... » D'où il résulte bien que le véritable juge fut le procurateur et que le rôle officiel des prêtres et des anciens consista à se porter accusateurs. Du récit même du procès de Jésus, cela ressort jusqu’à l’évidence. À aucun moment il n’est question du Sanhédrin et la première parole de Pilate est : de quoi l’accusez-vous ?